La survie miraculeuse de la culture berbère en Algérie | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
 
La survie miraculeuse de la culture berbère en Algérie | Yassin Temlali
Tifinagh et guerrier berbère
Les Touaregs, habitants du Tassili et de l’Ahaggar (extrême sud) seraient les conservateurs du musée de cette «culture originelle», altérée dans les autres régions berbérophones par des contacts fréquents et suivis avec les populations arabophones. Si le dialecte touareg, en effet, est celui qui a conservé le plus de racines berbères anciennes - utiles pour la création de néologismes en berbère -, l’idée de la «pureté de la culture touarègue» est des plus contestables. Les Touareg sont, depuis des siècles, au contact des populations noires africaines, dont ils ont toujours sensiblement subi l’influence sur leur culture.
Certains éléments permettent toutefois de reconstituer les morceaux éclatés au fil des occupations étrangères d’un fond culturel berbère commun aux communautés berbérophones algériennes. Ce substrat se retrouve dans la musique, la danse, les contes populaires et l’art artisanal. Certains de ses éléments se retrouvent même dans la culture algérienne d’expression arabe. Nombre de rituels sociaux et de fêtes agraires sont ainsi communs aux berbérophones et aux arabophones. Le Nouvel an amazigh, Yennayer (12 janvier), ne se fête pas uniquement en Kabylie ou dans les Aurès. Il se fête également dans des régions depuis longtemps arabisées. Une des revendications symboliques du Mouvement culturel berbère (MCB) est l’inscription de Yennayer dans le calendrier des fêtes nationales algériennes.

«Un» tamazight ou «des» tamazight
L’expression la plus vivante de la culture amazighe en Algérie est l’usage du tamazight (1). On estime le nombre des Algériens berbérophones à quelque 25% de la population, soit près de 9 millions de personnes (2). L’aire linguistique berbérophone est constituée de plusieurs îlots, séparés les uns des autres par de grandes aires arabophones. Le tamazight n’a survécu que dans des régions montagneuses enclavées (Kabylie, Aurès, Chenoua) ou éloignées de la ligne de progression des armées arabes (le Mzab au centre du Sahara, le Tassili et l’Ahaggar). Il s’y est préservé sans codification lexicographique ou grammaticale, sans alphabet ou presque, et ce, en dépit d’un puissant mouvement d’arabisation, sans pareille dans les autres pays conquis par les armées musulmanes dès le 7e siècle.
Le contact avec l’arabe n’a pas été sans conséquences notables sur le tamazight, qui a fait à cette langue des emprunts assez importants. Le linguiste algérien Salem Chaker, dans Textes en linguistique berbère (1984), les estime à 38% pour le vocabulaire kabyle et à 5% pour le vocabulaire touareg. Les linguistes font remarquer, toutefois, que «si l’arabe nord-africain a emprunté massivement son lexique à l’arabe littéraire, c’est surtout au tamazight qu’il doit sa structure syntaxique et sa phonétique (3).»
La différenciation des cinq principaux dialectes amazighs algériens au fil des siècles s’explique, d’un point de vue sociolinguistique, par l’affaiblissement des échanges humains entre les groupes berbérophones, séparées par de grandes aires linguistiques arabophones depuis l’arrivée en Algérie, au 11e siècle, de deux tribus arabes conquérantes, les Hilal et les Souleim (4). Cette différenciation s’explique également par l’absence, dans l’histoire de la «Berbérie», d’instances d’unification linguistique à l’image de celle qu’a pu connaître l’histoire de la langue arabe depuis l’avènement de l’islam.
Pour certains linguistes, les difficultés d’intercompréhension entre les locuteurs des différentes communautés berbérophones algériennes justifient l’usage du pluriel dans la désignation du tamazight. Le linguiste algérien Salem Chaker n’est pas de cet avis. S’il prend la précaution de qualifier cette langue d’«abstraction linguistique» - en comparaison avec ses dialectes -, il n’en rejette pas moins l’usage du critère exclusif de l’intercompréhension pour trancher la question de son unité/diversité (5). «L’intercompréhension se construit en fonction des échanges communicatifs et de la conscience collective. Les berbérophones marocains […] comprennent désormais la chanson kabyle», écrit-il dans Textes de linguistique berbère. L’intensification des contacts linguistiques, à travers les médias notamment, devrait ainsi permettre d’améliorer l’intercompréhension entre les berbérophones appartenant à des communautés différentes et, à terme, d’ouvrir la voie à la constitution d’une langue berbère commune.
La survie miraculeuse de la culture berbère en Algérie | Yassin Temlali
Figure géométrique et tifinagh
Franchir l’obstacle de l’écrit
La culture amazighe algérienne est longtemps restée essentiellement orale (6), portée par les contes, les proverbes et quelques genres poétiques strictement oraux (7). Une des conséquences de l’émergence de la revendication amazighe dans les années 80 est de lui avoir fait franchir l’obstacle de l’écrit. Dès les années 80, le patrimoine berbère oral a commencé à être transcrit et édité, à l’intention d’un public plus large que le seul public universitaire spécialisé.
S’il n’existe pas encore de « roman berbère » (8) à proprement parler, les productions poétiques en tamazight sont un peu plus florissantes. Elles sont encouragées par l’organisation d’un « Festival de la poésie amazighe » dans la ville de Bejaïa (Petite Kabylie). Des poètes s’exprimant en berbère ont ainsi pu émerger et se faire connaître. La poésie berbère est en train de devenir, grâce à eux, autre chose que la « production collective » qu’elle avait toujours été dans les sociétés berbères rurales, où, à quelques exceptions près (9), la figure du poète en tant qu’individualité détachée de la communauté, était quasi-inexistante.
Les productions théâtrales berbérophones ont connu une certaine fortune à la fin des années 80 et au début des années 90 grâce aux théâtres de Béjaia et de Tizi Ouzou (Kabylie) et au théâtre de Batna (Aurès). Elles subissent aujourd’hui de plein fouet la crise que connaît le théâtre algérien dans son ensemble depuis quelques années. Les productions audio-visuelles restent, elles aussi, peu significatives, bien qu’elles soient encouragées, depuis quelques années, par l’organisation d’événements culturels périodiques comme le «festival du cinéma berbère». Elles se résument à quelques films, dont le plus célèbre est «La colline oubliée», adaptation du roman éponyme de l’écrivain Mouloud Mammeri.
La production de manuels, lexiques et dictionnaires en tamazight connaît une meilleure fortune que la production littéraire et artistique et ce, grâce à quelques chercheurs mais aussi au travail assidu de centaines de militants associatifs. Ce travail est encouragé par l’organisation, chaque année, d’un «Salon du livre amazigh» et par la libération relative de l’activité éditoriale depuis le début des années 90. Les sites internet berbères y jouent un rôle de plus en plus important.
Quant à la presse berbérophone, si l’on excepte quelques bulletins associatifs à la parution généralement irrégulière, elle se réduit à rien ou presque. Les quelques tentatives de publier des journaux d’information en tamazight ont fait long feu depuis la disparition du premier périodique berbérophone, Asalu, édité au début des années 90 par le Rassemblement pour la culture et la démocratie (10). Asalu paraissait dans une langue berbère trop «soutenue» pour être réelle, puisée dans des dictionnaires et des lexiques qui ne faisaient pas l’unanimité, pas même parmi les chercheurs. Sa publication relevait plus d’un acte symbolique d’affirmation identitaire que d’un véritable projet éditorial. Son triste sort n’a pas manqué de poser, une énième fois, la question de l’unification des dialectes amazighs autrement que par la création d’une «langue de laboratoire» que ne parle aucun berbérophone.
________________________________________________________________ Notes

1- «Tamazight» désignait à l’origine le seul parler touareg. Il est aujourd’hui le nom courant de la langue berbère dans tout le Maghreb. L’appartenance du tamazight à la même famille linguistique que l’arabe et d’autres langues sémitiques et est-africaines est un fait qui a été établi notamment par le linguiste Marcel Cohen. Le linguiste algérien Salem Chaker lui emboîte le pas dans Manuel de linguistique berbère.
2- Ce chiffre est avancé par le linguiste algérien Salem Chaker, auteur de Textes de linguistique berbère.
3- Fodhil Chériguen, Les mots des uns, les mots des autres, Alger, Editions Casbah, 2002, page 19.
4- Ces tribus ont été mobilisées par les fatimides du Caire et envoyées en Afrique du Nord pour punir l’Etat hamadite vassal d’avoir prétendu à l’indépendance.
5- Cette thèse est défendue également par le linguiste français André Basset qui, dans La langue berbère (1929), écrivait: «Il n’y a pas proprement de dialectes en berbère, et l’on [y] passe toujours insensiblement d’un parler à un autre, par transition, jamais par coupure brutale.»
6- L’alphabet berbère, le tifinagh, s’est maintenu essentiellement chez les Touaregs (Algérie, Niger, Mali).
7- Parmi les plus connus, le genre amoureux, appelé «izli» et l’«achewiq», poésie féminine de Kabylie. Les «Ahellil» sont un genre poétique liturgique très connu dans d’Algérie du Sud-Est, frontalière du Maroc.
8- La Kabylie a donné à l’Algérie nombre de grands romanciers d’expression française (Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, etc.).
9- La plus notable en Kabylie est celle du grand poète Si Mohand U M’hand.
10- Le RCD. Aec le FFS (Front des forces socialistes), ce parti est bien implantés en Kabylie.

Yassin Temlali
(10/05/2006)
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