Petite histoire de la question berbère en Algérie | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
 
Petite histoire de la question berbère en Algérie | Yassin Temlali
Drapeau berbère
L’arabisation linguistique de l’Algérie n’a pas immédiatement suivi les premières conquêtes arabes du 7ème siècle. Le nombre des premiers conquérants était trop faible pour l’immense territoire de l’ancienne Numidie, évacuée par les armées byzantines défaites, mais où les autochtones continuaient de résister (1). L’arabisation n’a réellement commencé qu’au 11ème siècle, avec l’invasion du Maghreb par des tribus arabes, les Hilal et les Souleïm, mobilisées par l’Etat fatimide du Caire pour punir les tribus berbères des Sanhadja d’avoir prétendu à l’indépendance, après avoir été le fer de lance de sa conquête du Nord de l’Afrique (2).
Jusqu’à l’arrivée de ces tribus bédouines en Afrique du Nord, « l’arabisation linguistique et culturelle fut d’abord essentiellement citadine. Plusieurs villes maghrébines de fondation ancienne, Kairouan, Tunis, Tlemcen, Fès, ont conservé une langue assez classique, souvenir de cette première arabisation (3) ».
Le berbère restait, quant à lui, la langue quasi-exclusive du reste du Maghreb berbéro-musulman, devenu une terre d’asile pour plusieurs sectes «hérétiques», comme les kharidjites qui y ont fondé plusieurs Etats appuyés sur des tribus berbères opposées au pouvoir central islamique (4). Si l’arabe était la langue de la foi et des études classiques, le berbère était la langue de la communication courante entre les autochtones nouvellement convertis. Il était la langue de la cour dans les royaumes berbères musulmans, notamment les royaumes ziride (972-1167) et hammadite (1015-1152), deux Etats vassaux de l’empire fatimide avant de faire allégeance au califat abasside de Bagdad.

Arabisation et brassage des populations
Ces tribus bédouines venues de Haute Egypte n’ont pas fondé d’«Etat arabe» en Afrique du Nord. Elles ont été les alliés de royaumes berbères en lutte les uns contre les autres, et ce jusqu’à l’occupation turque, au début du 16e siècle. Leur influence sera plus linguistique que politique. Dans les régions où elles se sont installées, l’arabe allait devenir plus qu’une simple langue de la foi et des études littéraires. Il allait devenir une langue autochtone authentique qui sera fortement influencée par son interférence avec le berbère. Des régions berbérophones entières ont ainsi commencé à changer de langue dès le 11e siècle.
Le berbère est certes demeuré longtemps après cette date la langue des cours des Almoravides (1050-1147) et des Almohades (1147-1269), mais il stagnait dans l’état de langue essentiellement orale, malgré quelques audacieuses tentatives de lui faire franchir l’obstacle de l’écrit (5). Ces tentatives ne pouvaient pas aller très loin dans le contexte de cette période, où l’allégeance des populations aux grands empires transcendait leurs appartenances ethniques et linguistiques. Quand bien même il aurait existé un «sentiment national berbère» - chose plus que douteuse -, l’identification entre «langue» et «nation» n’était pas à l’époque aussi «naturelle» qu’à l’ère moderne de l’Etat-nation. L’appartenance commune au grand empire musulman réduisait les luttes politiques à de simples luttes de pouvoir. Des tribus berbères et arabes pouvaient ainsi se retrouver dans le même camp contre d’autres tribus arabes et berbères.
L’occupation de l’Algérie par les Ottomans, au début du 16e siècle, a été une occupation strictement militaire. Plusieurs régions berbérophones, notamment la Kabylie, n’ont jamais été réellement pénétrées par les armées turques. Bien que le turc, dans les villes, ait influencé les langues autochtones (notamment l’arabe dialectal), la Porte Sublime n’a vraisemblablement jamais envisagé de turquiser l’Algérie (6). Le rapport de forces entre le berbère et l’arabe est resté sensiblement le même qu’auparavant. L’arabe continuait sa progression grâce à un brassage des populations qui, aujourd’hui, autorise les chercheurs à qualifier les habitants de l’Algérie d’«Arabo-berbères». Ce brassage a débouché, dans quelques rares cas, sur un mouvement inverse de «berbérisation» de quelques tribus arabes bédouines.
L’arabe littéraire demeurait la langue de la religion et des études classiques. Dans les régions montagneuse ou enclavées (restées berbérophones), il allait devenir la langue de l’élite cultivée. Sa connaissance conférait un certain prestige social et permettait d’accéder à un certain nombre de fonctions. La caste instruite était ainsi bilingue, à la différence de la majorité de la population, unilingue, ne parlant que le berbère ou l’arabe dialectal(7).

Sous la colonisation: «désarabisation» et minoration du berbère
Contrairement à une croyance répandue, l’Algérie d'avant la colonisation française n'était pas complètement analphabète. En témoigne le général Domnas qui écrivait au début de la conquête: «[... ] Nos rapports avec les indigènes […] ont démontré que la moyenne des individus de sexe masculin sachant lire et écrire était au moins égale à celle que les statistiques départementales ont fait connaître pour nos campagnes (8).» Du fait même du caractère exclusivement militaire de la présence turque, l’enseignement traditionnel (écoles coraniques, etc.) avait pu se maintenir et se perpétuer. Il était, en 1830, année de la prise d’Alger, assez bien portant pour susciter la méfiance de la métropole coloniale.
La présence française n'était plus, quelque trois décennies après la prise d'Alger, une simple occupation des principales villes. Elle se transformait peu à peu en une installation durable dans l’ensemble du territoire. A l'expropriation économique qui a durement frappé la paysannerie devait correspondre une dépossession culturelle, incontournable prolongement d’une colonisation de peuplement qui, épargnant les voisins tunisien et marocain, leur a fait l’économie de déchirements linguistiques que vit actuellement l’Algérie.
La «désarabisation» s'est manifestée par la destruction du tissu éducatif traditionnel. Elle ne pouvait qu'aboutir à l’extension de l'illettrisme: «Les statistiques [de 1921] relèvent des chiffres dérisoires quant à la scolarisation des jeunes Musulmans par rapport au jeunes Européens, surtout lorsqu'on songe que les premiers étaient six fois plus nombreux que les seconds (9).» Les écoles de langue arabe, dans l'esprit des stratèges colonialistes, ne devaient pas concurrencer les écoles françaises: «Un régime spécial réglementait le fonctionnement des écoles privées musulmanes. [Leur] ouverture était soumise à autorisation et le maître devait fournir un certificat de moralité alors qu'il n'y avait pas d'exigence de diplôme (10).» Les harcèlements contre la presse arabe complétaient le décor de cette entreprise de déculturation. Il était, à ce propos, emblématique qu’on appliquât aux journaux algériens arabes les mêmes mesures que celles qui frappaient les journaux étrangers !

Une crise berbériste dans le mouvement indépendantiste
Le colonialisme, en luttant contre la langue arabe, n’a pas pour autant rendu service au berbère bien que ses idéologues aient tenté de jouer les «Berbères contre les Arabes» au prétexte que les premiers sont culturellement plus aptes à assimiler la civilisation occidentale. Les études berbères ont certes fleuri sous la colonisation mais, pas plus que l’arabe, le berbère n’était enseigné ailleurs que dans les universités de la métropole à une poignée de chercheurs français. D’un certain point de vue, l’entreprise de «désarabisation» a même été fatale pour cette langue. Elle a fait de l’arabe, langue anciennement prestigieuse, l’unique emblème de l’unité des Algériens qui refusaient l’assimilation à l’empire colonial français. L’enseignement libre de l’arabe était ainsi une des revendications les plus constantes et les plus consensuelles des différentes fractions du mouvement national (1917-1962). Il faisait l’unanimité entre les communistes, les nationalistes indépendantistes et les élites favorables à l’assimilation des Algériens à la nationalité française.
C’est en Kabylie, une des régions les plus politisées dans l’histoire du mouvement national, que la question berbère a connu sa naissance symbolique, en 1949. Au sein du Parti du peuple algérien (PPA), frange la plus radicale du mouvement national, la définition de la nation algérienne comme « arabo-musulmane » a suscité la désapprobation de militants issus de cette région, où le PPA comptait bien plus de militants que dans d’autres régions.
Ces militants ont exigé que la «composante berbère de l’identité algérienne» soit reconnue dans les statuts du parti. Ils ont été accusés de vouloir diviser les rangs du PPA et nombre d’entre eux en ont été exclus. Cet épisode porte le nom de la « crise berbériste de 1949 ». Il servira longtemps plus tard à stigmatiser toute revendication de reconnaissance du berbère comme une tentative de «division de la nation».
Dans le contexte de préparation de la révolution algérienne du 1er novembre 1954, la revendication berbère est restée minoritaire et latente, la majorité du PPA en Kabylie ayant fait de l’indépendance le seul objectif de l’insurrection (11). S’il n’y a pas eu de scission berbériste dans les instances de la Révolution, les dirigeants issus de la Kabylie n’en ont pas été moins l’objet de la méfiance de leurs camardes issus d’autres régions, y compris des Aurès, massif pourtant complètement berbérophone. La Kabylie a souvent été à l’avant-garde de mouvements de protestation des maquis contre les instances provisoires de la Révolution, installées au Caire et à Tunis et considérées comme des bureaucraties indifférentes au sort des maquisards de l’intérieur.
Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, la spécificité culturelle berbère s’est exprimée, pour la première fois, lors de la révolte du Front des Forces socialistes (FFS), dirigé par Hocine Ait Ahmed contre le pouvoir autoritaire d’Ahmed Ben Bella, aux forts penchants nationalistes arabes. Les fondateurs du FFS n’étaient pas tous kabyles, mais le principal foyer de l’insurrection était la Kabylie. Le FFS était qualifié par la propagande officielle de «parti berbériste» et on ne se lassait pas de rappeler le rôle qu’aurait joué Hocine Ait Ahmed dans la «crise du PPA» en 1949.
La révolte du FFS a été rapidement matée. Bien que ce parti n’ait jamais revendiqué à l’époque la reconnaissance de la langue et de la culture berbères, son insurrection n’en a pas moins préparé le terrain à une prise de conscience aiguë de la marginalisation politique de la Kabylie, dont les raisons se trouvaient, en partie, dans sa spécificité linguistique. Cette insurrection a permis de populariser au sein de la jeunesse kabyle l’opposition au régime issu de l’indépendance qui, au nom d’une conception jacobine de la nation - celle du nationalisme arabe -, niait à la langue berbère tout droit à l’existence.
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La Kabylie
1960-1970: prise de conscience identitaire en Kabylie
Dans les années 60 et 70, l’existence officielle du berbère se réduisait à une chaîne radio qui diffusait en kabyle. L’Etat refusait d’autoriser l’enseignement du berbère mais interdisait également son usage dans les administrations, les tribunaux, etc. A une époque où l’arabe était encore peu parlé en Kabylie, les Kabyles pouvaient se faire juger et condamner en arabe, une langue qu’ils ne comprenaient pas ou si peu. L’usage des noms berbères était strictement contrôlé par les services de l’état-civil. Dans les villes, parler en berbère était stigmatisé et considéré comme un trait de ruralité risible.
Les lois sur l’arabisation, promulguées dès la fin des années 60, ne visaient pas uniquement la légitime réhabilitation l’arabe, considéré sous le colonialisme comme une langue étrangère. Elles prétendaient aussi ré-arabiser les «arabophones déculturés» et arabiser les Berbères dans le cadre d’une offensive générale contre les minorités qui a eu lieu un peu partout dans le monde arabe (12). Les théories anciennes sur les «origines yéménites des Berbères» ont ainsi été remises au goût du jour. Elles présentaient l’arabisation des berbérophones comme un simple rétablissement de leur identité première (13). Cette négation de l’identité berbère n’a pas tardé à produire un courant berbériste radical qui niait totalement la composante arabe de l’identité culturelle algérienne et ambitionnait de «reberbériser» l’Algérie dans le cadre d’une illusoire «reberbérisation» de l’ensemble du Maghreb. Ce courant devait s’affaiblir dans les décennies suivantes mais il garde une certaine influence dans les milieux berbéristes en France.
On aurait cependant tort de penser que l’oppression linguistique était ressentie de la même manière partout. Elle était plus ressentie en Kabylie que dans les autres régions berbérophones, où le bilinguisme arabe-berbère était vécu de façon moins conflictuelle. En Kabylie, elle était plus flagrante dans les régions montagneuses où l’arabe littéraire, enseigné à l’école, s’assimilait non pas à une belle langue littéraire mais à un instrument de mise à mort d’une langue berbère de plus en plus affaiblie. Certaines élites kabyles, quant à elles, faisaient partie des élites arabophone et francophone et, par conséquent, occupaient des positions sensibles dans les institutions de l’Etat.
Ces élites, associées au pouvoir dès 1962, n’étaient pas aussi marginales qu’on aurait tendance à le croire (14). Lors de la révolte du FFS, en 1963, la Kabylie comptait autant d’insurgés contre le pouvoir central que de fidèles soutiens à ce même pouvoir. Si l’idéologie arabo-islamique du mouvement national y était sur le déclin depuis l’insurrection de 1963, les cellules du parti unique, le FLN, existaient dans chaque localité, dans les années 70. Le témoignage d’un sociologue spécialiste de la Kabylie, Hugh Roberts, est à ce sujet édifiant : « […] Je peux témoigner qu'en 1975-1976 il y avait bel et bien des cellules et du Parti du FLN et de la JFLN [organisation de jeunesse du parti unique, NDLR]. Je n'avais pas l'impression à l'époque que ces cellules avaient été "imposées" à une population qui leur était majoritairement réfractaire; leurs responsables appartenaient à des familles parmi les plus respectées du village (15).»
Dans les autres régions berbérophones, l’identité berbère était certes fortement ressentie mais ce sentiment particulariste ne s’accompagnait pas d’un sentiment d’oppression linguistique, longtemps particulier à la Kabylie. Les élites de ces régions étaient mieux intégrées au sein du régime que celles, kabyles. Il est, de ce point de vue, significatif, que la direction du pays, notamment de l’armée, fût longtemps du ressort des Berbères des Aurès, région considérée à ce jour comme un inépuisable réservoir électoral pour le pouvoir algérien.

Le tournant: les émeutes d’avril 1980
La révolte d’avril 1980 a été la goutte qui a fait déborder le vase de l’oppression culturelle et linguistique dont souffrait la jeunesse pauvre issue des montagnes de Kabylie. Elle a été provoquée par l’interdiction d’une conférence sur la poésie berbère ancienne que devait donner dans un amphi de l’université d’Alger l’écrivain algérien Mouloud Mammeri. Elle a subi une répression sauvage, mais désormais rien ne sera plus comme avant. Le régime sera obligé d’intégrer la dimension berbère dans son discours sur l’identité nationale bien qu’il refusât toujours de reconnaître la langue berbère comme une langue officielle aux côtés de l’arabe. Les études berbères ont fait leur entrée timide dans les universités, comme partie intégrante des «études du patrimoine populaire».
Le mouvement culturel berbère (MCB) a émergé à la faveur de cette révolte, appelée communément le «Printemps amazigh». Pour la première fois, la reconnaissance de la langue et de l’identité berbères était revendiquée par un mouvement algérien, depuis l’Algérie et non plus depuis l’étranger(16). Cette révolte a été un moment de jonction entre la revendication des droits culturels et la revendication de changement démocratique. Les élites politiques issues de la Kabylie, qu’elles appartiennent à l’extrême gauche ou à la social-démocratie (FFS), allaient être très présentes dans le mouvement démocratique des années 80 (fondation de ligues des droits de l’homme, lutte contre la torture, etc.).
La loi sur les associations de 1987 a été une brèche inespérée pour la jeunesse kabyle. Des centaines de collectifs culturels ont vu le jour qui oeuvraient à la préservation du patrimoine berbère de l’oubli et de l’ostracisme de l’idéologie officielle. Ce sont ces collectifs qui donneront au MCB son assise populaire alors qu’il avait été jusque-là un état-major d’élites politisées, appuyées sur un mouvement de masse radical mais nébuleux et inorganisé.
La révolte populaire d’octobre 1988, qui a eu lieu essentiellement dans l’Algérois, s’est soldée par des centaines de morts. L’aile libérale du régime en a profité pour prendre le dessus sur ses concurrentes. La Constitution de 1989 a ouvert la voie au multipartisme et permis à tous les courants politiques, jusqu’à l’islamisme et l’extrême gauche, de se constituer en organisations légales. La revendication berbère a pu, dans ce nouveau contexte, franchir de nouveaux pas sous la direction du MCB, animé par le Front des forces socialistes, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (deux partis sociaux-démocrates) et l’extrême gauche, représentée par le Parti socialiste des travailleurs (PST). Plusieurs manifestations de masse ont été organisées entre 1989 et 1992, auxquelles, pour la première fois, ont participé des militants associatifs d’autres régions berbérophones que la Kabylie (Aurès et M’Zab). Ces mobilisations ont notamment débouché sur la création de « départements de langue et culture berbères » au sein des universités de Tizi-Ouzou et Béjaïa (Kabylie).
Les associations culturelles berbères se sont multipliées dans l’ensemble des régions berbérophones, dont les élites berbéristes ont rejoint le MCB, jusque-là essentiellement kabyle. La langue berbère devenait plus visible dans la vie publique et se libérait du ghetto kabyle dans lequel tentait de l’enfermer le régime. Des journaux légaux étaient édités dans la langue historique de l’Algérie(17) et des JT diffusés dans les différents dialectes berbères et non plus seulement dans le dialecte de la Kabylie.
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1994: des manifestants à Alger (*)
1994, la «grève du cartable»: le berbère à l’école
L’arrêt des élections législatives de décembre 1991, remportées par le Front islamique du salut (FIS), a été un coup d’arrêt pour cette ouverture démocratique contrôlée, opérée sous la pression de la révolte d’octobre 1988. La lutte pour la reconnaissance de la langue berbère ne s’en est pas moins radicalisée, chose qu’expliquent, entre autres éléments, l’opposition de deux partis animateurs du MCB (FFS et PST) au régime provisoire issu du coup d’Etat masqué de janvier 1992.
Au début de l’année scolaire 1994, une grève générale des élèves et des étudiants a été déclarée en Kabylie par le MCB. Elle a duré une année entière. Sa principale revendication était l’introduction du berbère dans l’Education nationale (18). Le gouvernement a dû céder au bout d’âpres négociations, qu’il a préféré mener avec l’aile du MCB la plus proche du RCD, parti favorable à l’arrêt des élections de 1991.
Le berbère a été introduit, dès l’année scolaire 1995-1996, dans les écoles publiques des régions berbérophones. En l’absence d’une véritable volonté de le promouvoir et d’unifier ses différents dialectes en une langue standard, chaque région n’avait d’autre choix que d’enseigner son propre parler. Cet enseignement a été confié à des militants associatifs hâtivement formés et, naturellement, peu qualifiés. Le refus de donner à l’enseignement du berbère les moyens dont il a besoin a abouti peu à peu au désintérêt des élèves berbérophones pour l’apprentissage de leur langue, désintérêt d’autant plus grand qu’elle n’était qu’une matière facultative dans le programme officiel.
Un des autres acquis de cette «grève du cartable» a été la reconnaissance, dans la Constitution de septembre 1996, de la berbérité comme « une des trois composantes de l’identité nationale ». Dans cette Constitution la nation algérienne n’était plus définie comme arabo-musulmane mais comme arabo-berbère et musulmane.
La reconnaissance constitutionnelle de l’identité berbère n’a pas empêché le régime de vouloir mener à terme ses projets d’arabisation gelés dans le contexte d’instabilité politique et sécuritaire qui a suivi l’arrêt des élections de 1991. Une «loi sur la généralisation de l’usage de l’arabe», votée en 1991 par une Assemblée nationale où seul l’ancien parti unique (FLN) était représenté, a été déterrée en 1998. La polémique sur cette loi a coïncidé avec l’assassinat du chanteur kabyle Matoub Lounès en juin 1998. Bien qu’il semble aujourd’hui établi que ce meurtre ait été le fait d’un groupe islamiste armé, le régime en a été rendu, à l’époque, responsable. La Kabylie a connu de violentes émeutes. La dénonciation de l’assassinat de l’artiste, se conjuguait avec la dénonciation radicale de cette loi absurde (19).
Ces émeutes n’ont pas été pour autant des «émeutes ethniques» comme ont eu tendance à les présenter les médias occidentaux. La jeunesse pauvre, exclue du système scolaire et privée de perspectives dans une Algérie de plus en plus paupérisée, y a joué un rôle des plus actifs. Pour cette jeunesse, les élites politiques traditionnelles de la Kabylie (FFS et RCD) avaient failli. Elles étaient accusées de s’être intégrées dans le «jeu officiel», d’avoir sacrifié la revendication berbère pour quelques sièges au Parlement. «L’assimilation des anciennes élites kabyles s’est opérée à travers l’intégration au jeu politique au niveau central […]. Pendant que l’élu ou le dirigeant du FFS et du RCD s’intégrait à la vie algéroise, une nouvelle élite se formait. Elle est plus jeune, et son enracinement local est plus prononcé», analyse un sociologue algérien, Abdelnasser Djabi (20).

Mai 2002, le berbère reconnu comme «langue nationale»
Le 21 avril 2001, la mort d’un jeune homme atteint par une rafale de mitraillette dans la brigade de gendarmerie d’un village kabyle, Beni Douala, a déclenché un énième tourbillon d’émeutes en Kabylie. La répression a été brutale. Selon une commission d'enquête officielle, elle a fait 123 morts.
Dans cette révolte, la combinaison entre revendications sociales et identitaires paraît plus subtile que ne le laissent entendre les points de vue tranchés. Depuis la répression de la révolte de 1980, la négation de la langue berbère avait contribué à verser une majorité de Kabyles dans les rangs de l’opposition au régime. L'aspect pour ainsi dire «communautaire» des émeutes d’avril 2001est réel. Il a eu des manifestations multiples, notamment la résurgence des appartenances villageoises et tribales (21). Il cache, cependant, mal le caractère social de ces émeutes, dont témoigne notamment leur extension rapide dans les régions arabophones.
Malgré la faiblesse de la direction de la révolte du «Printemps noir» - dans laquelle, comme en 1998, les jeunes marginaux ont joué les premiers rôles -, le régime a dû céder. Il a procédé à la fermeture des brigades de gendarmerie, comme exigé par les manifestants. Il a dû, en 2002, reconnaître le berbère comme une langue nationale en faisant amender la Constitution par les deux chambres du Parlement réunies en une session solennelle. Il ne s’agissait pour lui, bien sûr, que d’une manœuvre visant à présenter la poursuite des émeutes comme une pure agitation de délinquants, mais le fait était là: la langue historique de l’Algérie était enfin reconnue.
L’officialisation du statut du berbère a pu paraître, son temps, comme l’épilogue de décennies de combats du MCB. Il n’en est rien en vérité. Quatre ans plus tard, en 2006, la situation de la langue berbère n’a guère changé. Son enseignement dans les écoles n’a pas été développé. Aucun budget n’a été dégagé pour la création d’une académie qui se chargerait de la standardiser et de la doter d’un alphabet unifié.
La réaction peu enthousiaste des Kabyles à cette décision du régime a rappelé à ceux qui l’auraient oublié que si le berbère ne subit plus l’ostracisme qu’il subissait depuis l’indépendance, la résolution définitive de la question berbère est loin d’être une réalité. «Comment un Etat qui s’est montré, depuis l’indépendance, incapable d’imposer l’arabe comme langue réellement officielle pourra-t-il imposer le berbère comme langue nationale?», s’interroge l’écrivain algérien Abdenour Ben Antar (22). Une interrogation très pertinente qui rappelle que le «conflit linguistique» en Algérie se déroule actuellement moins entre le berbère et l’arabe qu’entre ces deux langues et le français, encore si prégnant quarante-quatre années après l’indépendance.

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Notes:

1) L’islamisation a également été lente, comparée à la rapidité avec laquelle elle s’était effectuée en Perse ou en Mésopotamie.
Selon Alain Mourgue, les conquérants arabes ne se sont pas trop empressés de convertir les Berbères. Une conversion rapide aurait levé sur les nouveaux convertis l’obligation de payer l’impôt de capitation, « al jizya » (voir « Histoire du Maghreb, de la conquête arabe au 15e siècle » sur le site : www.quellehistoire.com)
2) C’est à la tête d’armées majoritairement berbères que les fatimides ont conquis l’Egypte pour fonder le Caire et e faire la capitale de leur Etat.
3) «Comment la Berbérie est devenue le Maghreb arabe», article de Gabriel Camps, Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n°35, Aix-en-Provence, 1983, pp. 7-24.
4) Comme le royaume rostomide (761-909).
5) On a notamment noté à cette époque une traduction du Coran en berbère qui aurait été l’œuvre de Mohamed Ibn Toumert, fondateur de l’Etat almohade (1147-1269).
6) La «turquisation» a bel et bien eu lieu dans le Proche-Orient arabe au 19e siècle.
7) Le bilinguisme arabe dialectal-arabe littéraire est qualifié par certains linguistes de «diglossie». La diglossie, dans sa définition classique (C. Fergusson et J. Fishman) est la coexistence, au sein d’une même nation, de deux variétés linguistiques ayant deux statuts sociopolitiques différents et dont chacune occupe une sphère déterminée de la communication humaine. Dans l’Algérie coloniale et précoloniale, l’arabe classique était réservé à la religion et aux écritures des tribunaux tandis que l’arabe dialectal restait la langue de la vie quotidienne.
8) Y. Turin, Affrontements culturels dans l'Algérie coloniale, ouvrage cité par Khawla Taleb El Ibrahimi dans Les Algériens et leurs langues, pages 42 et 43.
9) Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, pages 36-37, page 40.
10) Idem
11) Certains nationalistes d’origine kabyle impliqués dans la crise du PPA ont rejoint la lutte armée déclenchée le 1er novembre 1954.
12) L’entreprise d’effacement de la spécificité nubienne en Egypte et de la spécificité kurde en Irak et en Syrie.
13) Le polémiste baathiste algérien Othmane Saadi, auteur d’un pamphlet, L’arabité de l’Algérie à travers les âges, a été le principal défenseur de cette vieille théorie, discutée par Ibn Khaldoun dans la Mouqadima.
14) Beaucoup de dirigeants de l’armée sont originaires de la Kabylie.
15) «A propos de la Djemaa (assemblée traditionnelle de village) et de la Kabylie», article inédit. Hugh Roberts a soutenu une thèse de doctorat sur la Kabylie, Political Development in Algeria: the region of Greater Kabylia, Oxford University, 1980.
16) Jusque-là, la revendication de reconnaissance de la culture berbère était essentiellement le fait d’associations installées à l’étranger dont la plus importante est l’Académie berbère d’orientation pan-berbère radicale.
17) Le premier journal entièrement berbérophone a été Asalu, organe central du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), parti dirigé par Saïd Sadi.
18) Un « Haut commissariat à l’amazighité » (HCA), institution dépendant de la présidence de la République, a également été créé, suite à cette « grève du cartable ». Malheureusement, le HCA, vu ce statut, n’a jamais joué réellement son rôle dans la promotion et l’unification de la langue berbère.
19) Cette loi prétendait parachever l’arabisation de la vie publique et institutionnelle en juillet 2000, c’est-à-dire en l’espace de deux ans.
20 Abdelnasser Djabi, cité dans « La révolte de Kabylie ou l’histoire d’un gâchis », article de Yassin Temlali, Confluences Méditerranée, printemps 2003.
21) Une des autres manifestations de ce repli communautaire a été l’émergence du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK), présidé par le chanteur Ferhat M’henni. Le MAK revendique l’autonomie de la Kabylie et ne pose plus la question berbère comme une question nationale – ou maghrébine - mais comme une question strictement kabyle.
22) Abdennour Ben Antar, «Les retombées de la reconnaissance du berbère comme langue nationale en Algérie», article (en arabe) publié sur le site internet d’El Djazira (www.aljazeera.net).

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Yassin Temlali
(01/05/2006)
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