L’attentat, Yasmina Khadra | babelmed
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  L’attentat, Yasmina Khadra | babelmed Le livre était là depuis des semaines, posé sur l’étagère de ma bibliothèque, et je n’arrivais pas à l’ouvrir. De Yasmina Khadra, je connaissais la puissance du verbe, le génie des situations, mais je savais aussi que L’attentat n’est pas de ces livres dont le lecteur sort indemne.

Indemne, en effet, on l’est plus après avoir refermé ce livre. Roman politique, roman policier, L’attentat dit à la fois l’enfermement des terroristes palestiniens, l’aveuglement des Israéliens, la schizophrénie des Arabes israéliens, l’absurdité de la violence, le désespoir qui engendre la violence, le gouffre qui sépare deux mondes qui ne se voient pas.

On ne présente plus Yasmina Khadra, qui fut longtemps l’homme masqué de la littérature algérienne francophone. De son vrai nom Mohammed Moulessehoul, Khadra est devenu au fil de ses onze romans l’un des plus emblématiques écrivains maghrébins de langue française.

L’un de ses talents est la concision avec laquelle il sait croquer une attitude ou le vertige d’un corps:

Elle respire profondément, comme pour refouler son dépit, se triture les lèvres en quête de ses mots, n’en trouve pas et se prend les tempes entre deux doigts. (…)
Ses yeux s’acr-boutent contre les miens pour se défaire de l’émotion chahutant leur éclat. (…) Ses lèvres frétillent pendant une longue minute avant de rattraper leurs mots. (…)
Ses lèvres qui ne savent pas quoi faire de leurs grimaces…

Comme peu d’autres, ce roman dit la force de la haine réciproque entre deux peuples, sur fond d’une histoire personnelle déchirante, celle d’un éminent chirurgien Arabe israélien qui, soignant les blessés d’un attentat-suicide découvre soudain que le kamikaze est sa propre femme. Déchirement politique et déchirement personnel, intrigue politique et policière, histoire d’amour ruinée, dénouement vertigineux, ces ingrédients font que vous aurez peu de chance de laisser ce roman avant d’arriver à la dernière page.

Une profonde intelligence de la situation, une imagination fertile, un rythme trépidant et une langue puissante, voilà la force de L’attentat de Yasmina Khadra.


Yasmina Khadra, L’attentat, Julliard, Paris, août 2005. www.laffont.fr/julliard
Extraits

Je me sens me désintégrer. Quelqu’un me saisit par le coude pour m’empêcher de m’écrouler. L’espace d’une fraction de seconde, l’ensemble de mes repères se volatilise. Je ne sais plus où j’en suis, ne reconnais même plus les murs qui ont abrité ma longue carrière de chirurgien. (…) Je débouche sur la morgue comme un supplicié sur l’échafaud.

La nuit se prépare à lever le camp tandis que l’aurore s’impatiente aux portes de la ville. (…) C’est une nuit terrassée qui bat en retraite, flouée et abasourdie, encombrée de rêves morts et d’incertitudes. Dans le ciel où nulle trace de romance ne subsiste, pas un nuage ne se propose de modérer le zèle éclatant du jour en train de naître.

Par-dessus le muret de la résidence, on peut voir les lumières de Jérusalem, avec ses minarets et le clocher de ses églises qu’écartèle désormais ce rempart sacrilège, misérable et laid, né de l’inconsistance des hommes et de leurs indécrottables vacheries. Et pourtant, malgré l’affront que lui fait le Mur de toutes les discordes, Jérusalem la défigurée ne se laisse pas abattre. Elle est toujours là, blottie entre la clémence de ses plaines et la rigueur du désert de Judée, puisant sa survivance aux sources de ses vocations éternelles auxquelles ni les rois de naguère ni les charlatans d’aujourd’hui n’auront accédé. (…) Aujourd’hui encore, partagée entre un orgasme d’odalisque et sa retenue de sainte, Jérusalem a soif d’ivresse et de soupirants et vit très mal le chahut de ses rejetons, espérant contre vents et marées qu’une éclaircie délivre les mentalités de leur obscur tourment.

Quelle que soit ta peine, tu n’as pas le droit de blasphémer de la sorte. Tu me parles de ton épouse, et ne m’entends pas te parler de ta patrie. Si tu refuses d’en avoir une, n’oblige pas les autres à renoncer à la leur.

Tous les garçons que tu as vus, les uns avec des frondes, les autres avec des lance-roquettes, détestent la guerre comme c’est pas possible. Parce que tous les jours, l’un d’eux est emporté à la fleur de l’âge par un tir ennemi. Eux aussi voudraient jouir d’un statut honorable, être chirurgiens, stars de la chanson, acteurs de cinéma, rouler dans de belles bagnoles et croquer la lune tous les soirs. Le problème, on leur refuse ce rêve, docteur. On cherche à les cantonner dans des ghettos jusqu’à ce qu’ils s’y confondent tout à fait. C’est pour ça qu’ils préfèrent mourir.
Rédaction Babelmed
(06/03/2006)
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