Nuit noire du 17 octobre 1961: attention aux coups! | Hannane Bouzidi
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Hannane Bouzidi   
 
Nuit noire du 17 octobre 1961: attention aux coups! | Hannane Bouzidi
Les coups, nous risquons d’en prendre à la vision de Nuit NoireNuit noire du 17 octobre 1961: attention aux coups! | Hannane Bouzidi. Pas des coups de matraque ni des coups de feu, comme les personnes qui furent tabassées ou assassinées cette nuit-là, bien sûr; mais des coups de blues, au moral et à la conscience, oui. C’est douloureux, une conscience, quand ça se reveille. Même quand la mémoire est cathodique...
Un peu d’actualité télévisuelle française (mais c’est pour la bonne cause): Canal+ poursuit sa politique de téléfilms novateurs, à mi-chemin entre fiction et saga historique. Après 93, rue Lauriston, qui s’intéressait à la France collabo, cette chaîne finance Nuit noire, un film qui vient mettre à jour une autre page douloureuse de l’histoire contemporaine française.
La première diffusion du film en juin dernier sur Canal+ a reçu un écho très favorable, tant du côté du public que de la critique. Quelle est la recette d’une telle unanimité?

Premier ingrédient, indispensable: prenez une page de l’histoire de france inconnue, de préférence douloureuse ou pas encore bien digérée. Dans notre cas, il s’agit de la repression sanguinaire par la police française d’une manifestation pacifique et désarmée de travailleurs Algériens descendus dans la rue pour réclamer plus de considération, en particulier la supression d’un couvre-feu raciste et humiliant. Mieux encore, si, comme ici, la page de l’histoire est passée à la trappe dans la mémoire collective: l’effet «scoop», ou révélation, ça fait parler (et ça augmente l’audimat).

Ajoutez l’émotion, que permet l’usage de la fiction. Un documentaire, c’est intéressant, didactique, mais disons-le, pour le commun du public télé, un peu barbant. A la limite, un documentaire animalier, tout en couleur... ça fait rêver et voyager: prenez, par exemple, le parcours des baleines qui passent une fois par an au nord de Madagascar... Et puis, pas vraiment besoin de réfléchir, et c’est même anxiolytique. Mais replonger dans l’histoire de France en noir et blanc, à travers des analyses d’historiens sérieux et au langage un peu plus complexe que celui de notre boulangère (je n’ai rien contre les boulangères, la mienne vend du très bon pain aux noix)... il faut déjà être un peu plus motivé. Ainsi donc, l’usage du langage fictionnel permet l’élaboration dans le scénario d’une tension drammatique, et l’émotion produite par celle-ci permet au film d’avoir un impact plus fort sur le téléspectateur: il peut s’identifier à l’un ou l’autre des personnages, d’autant plus lorsqu’ils sont interprétés par des acteurs de talents. Clotilde Courau, Atmen Kelif, Serge Riaboukine, Jalil Naciri, Thierry Fortineau, Ouassini Embarek, Jean-Michel Portal, Aurélien Recoing...sont quelques-uns des noms de ce casting.
Rien n’a été laissé au hasard pour faire croître l’émotion: même les figurants, ceux que l’on voit durant la manifestation, sont algériens. Alain Tasma, le réalisateur, précise: «On en a tellement vu des images de manifestations et de massacres que je n’ai pas eu trop de mal à motiver les figurants. (...) Comme je n’avais que des Algériens, je leur disais à chacun de s’imaginer qu’ils avaient peut-être eu un grand-père, un oncle, une tante, un père qui a participé à cette manifestation. Je leur demandais de venir en lâche, en courageux, en militant ou non, peu importe... mais que chacun se raconte une histoire car ils étaient tous responsables de leur film.».
«Mettre de la fiction ici, poursuit le réalisateur, était la meilleure façon de toucher le public et de donner au film un sens autre qu’une simple reconstruction, de toute façon très difficile à assumer, puisque de témoins il y en a plus tant que cela, et d’images d’archives absolument aucune». En effet, ne subsistent que quelques photos d’Elie Kagan publiées le lendemain de la manifestation par Paris-Match. Pour le reste, l’Etat francais fit régner sur la presse une censure quasi-totale.
Nuit noire du 17 octobre 1961: attention aux coups! | Hannane Bouzidi
Patrick Rotman
Patrick Rotman, historien spécialiste de la guerre d’Algérie et co-scénariste de Nuit noire, confirme le choix de la fiction: «Moi, je n’aime pas (...) le mélange. Ou bien on fait du documentaire, ou bien on fait une vraie fiction où les scènes de reconstitution sonnent juste. Le docu-fiction contemporain, on n’y croit pas parce qu’on ne peut pas passer d’un document d’archive à des témoignages, puis des scènes de fiction sans perdre en authenticité et en émotion. Je pense que ce qui fait la grande force de Nuit noire c’est que l’on y croit, on est dedans, on est dans le bidonville de Nanterre, on n’a pas l’impression que c’est «pipeau»… La fiction permet de sublimer la réalité des choses, de la restituer en étant exacte et crédible.» (extraits d’une entrevue ménée par Sandy Gillet pour écranlarge.com)

N’oubliez pas enfin d’y apporter beaucoup de soin, et c’est l’ultime secret de la réussite de cette recette. Car la qualité du film produit, due aussi aux moyens impliqués, est essentielle à son succès. Vous obtenez ainsi la naissance d’un nouveau genre, le téléfilm-cinéma.
La qualité consiste d’abord dans le choix des scénaristes: si l’idée originale est de Fabrice de La Patellière (Directeur de la fiction française à Canal+) et Thomas Anargyros (producteur), ils ont d’abord fait appel à Patrick Rotman, qui a écrit le premier séquencier. Alain Tasma a ensuite réécrit avec P. Rotman le scénario et réalisé le téléfilm. Leurs expériences ont sûrement contribué à la qualité du film: «Thomas (a) pens(é) alors tout de suite à Patrick Rotman parce qu’il est l’un des grands spécialistes de la guerre d’Algérie et ensuite parce qu’il est l’un des seuls historiens de cette époque à avoir une expérience de la fiction.», confirme A. Tasma.
Patrick Rotman, comme il le dit lui même, «(...) n’arrive pas complètement innocent sur ce sujet. Ce scénario, c’est aussi le résultat d’un travail de plus de vingt ans: livres, films etc. J’ai accumulé beaucoup de documents et de témoignages. J’ai consulté les archives de la fédération de France du FLN. De la même manière, il y a tous les comptes-rendus des réunions des syndicats des policiers, plus les archives de police, qui ont été étudiées dans quelques excellents livres».
Se donner les moyens financiers, ensuite. Patrick Rotman nous apprend: «J’ai fait une première version d’ailleurs très large avec des scènes qui coûtaient très chères… On m’avait dit: «Vas-y. Ne calcule pas, ne mesure pas»». Mais, à l’arrivée, le scénario était hors budget. Afin de pouvoir réaliser le film, ils ont du procéder à une simplification du scénario, revoir quelques scènes, les développer un peu moins. Malgré ces élaguations budgétaires, le téléfilm a été budgété à plus de 4 millions d’euros. 4 millions d’euros, c’est pour information le coût moyen d’un long-métrage français aujourd’hui. Précisons que ce film a reçu le financement du CNC, et le soutien de la Région île de France ainsi que de France 3.
Enfin, pour obtenir un film de qualité, il faut aussi choisir la démarche d’une certaine honnêteté intellectuelle, en refusant les compromis sur le fond: «Pour moi, c’est une nécessité dans ce film que de ne pas avoir un seul point de vue mais d’en avoir dix. On évitait ainsi tous les pièges du manichéisme et du simplisme. Avec une telle histoire, aussi forte et brutale, la fiction ne peut de toute façon pas le supporter. Cette démarche plurielle était donc une nécessité.», précise P.Rotman. Tout comme le fait d’utiliser à l’intérieur de la fiction, des phrases «historiques» donne du crédit au film: tout ce que dit Maurice Papon dans le film est rigoureusement avéré, comme la phrase qu’il prononce aux obsèques d’un policier: «Pour un coup reçu, vous en rendrez dix, dans tous les cas vous serez couverts». P.Rotman ajoute: «Il y a la phrase aussi: «les membres du commando, vous les abattez sur place», c’est une circulaire qu’il a dicté et qui existe dans les archives. Jamais j’aurais pu écrire une chose pareille(...)».
Ainsi, donc, il s’agit d’une fiction, mais basée sur des faits ou des dires réèls: «(...) tous les passages avec Maurice Papon et son bras droit ont été rigoureusement retranscrits à partir de documents historiques authentiques. Pour le reste il s’agit de personnages de fiction mais chaque fois en m’inspirant de choses qui avaient existé». Patrick Rotman continue: «(...) je ne voulais pas faire un film avec un récit linéaire et un point de vue d’un côté ou de l’autre. Je souhaitais faire un film-puzzle où il y aurait une dizaine de personnages et que chacun apporte sa part d’éclairage sur cette histoire. Que l’on passe en fait sans arrêt d’un personnage à un autre, d’un lieu à un autre et que le spectateur s’emploie ainsi à reconstruire de son côté les différentes facettes de l’événement.». Le film a nécessité 2 ans de travail.

Et tout ceci produit des résultats concrets:
En terme d’audimat, lors de la première diffusion le 7 juin 2005, le film a été vu par 800 000 téléspectateurs. Plus précisement, la moyenne de la case du mardi soir sur Canal + est de 9.9%. Nuit noire, a réuni 13.9% des 4 millions d’abonnés de la chaîne. Il a donc fait plus que le film du mardi soir. L’indice de satisfaction - une note qui va de 1 à 6 - a atteint 5.2, soit l’équivalent d’un 17/20. Les guignols, programme fort de la chaîne, réalise 5.4… Les réactions du publics ont donc été très positives. Autre résultat : produit par Cipango, avec la participation de Canal+ et de France-3, Nuit Noire a remporté le Grand prix du scénario de télévision au FIPA (Festival international des Programmes Audiovisuels) de Biarritz en 2005.

Pour Patrick Rotman le film peut aussi être didactique, et pourrait servir aux enfants pour expliquer ce qui s’est passé ce jour-là et comment cela s’est passé: «(...) je pense que c’est très utile de faire ce genre de film aujourd’hui, y compris pour les enfants français de l’immigration, parce que cela fait partie de leur histoire, pour eux c’est un traumatisme très important. D’ailleurs, je crois savoir qu’il y a sur le net des articles qui en parlent remontant aussi des papiers parus dans la presse algérienne qui soulignent l’importance de la diffusion de Nuit noire à la télévision française. Il ne faut pas se leurrer, on fait de l’histoire, le cinéma sert à ça, à regarder des faits, à essayer de les comprendre sans dénoncer pour autant les uns et les autres». Ainsi, la fiction gagne en émotivité ce que le documentaire apporte en analyse. Pourquoi pas, mais attention, les deux registres ne sont pas toujours compatibles, et ne faire parler que l’émotion peut aussi être un peu manipulateur.

Quant à nous, nous pouvons quand même nous questionner : si on doit féliciter les producteurs et initiateurs de ce film, doit-on pour autant se féliciter que ce soit la télévision qui fasse de l’histoire?
Le fait que cet événement ne soit pas évoqué à l’école mais à la télévision laisse interrogateurs sur leurs rôles respectifs dans notre société, surtout lorsque l’on sait qu’une minorité de manuels scolaires d’histoire pour les classes de terminale évoquent ce macabre événement, et qu’on apprend en plus qu’une loi, votée en seconde lecture le 23 février 2005, prévoit dans son article 4 que: «Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit.» ! (amendement proposé par des députés UMP, avec le soutien notamment de Philippe Douste-Blazy, actuel ministre des Affaires étrangères).

Il y a de quoi ne plus rien comprendre...


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Patrick Rotman a publié une quinzaine de livres, parmi lesquels trois concernent la guerre d’Algérie : Les Porteurs de valises (1979), La Guerre sans nom (1992) et L’ennemi intime (2002). Documentariste, il a créé et animé un magazine d’histoire Les Brûlures de l’Histoire (1993-1997) et une soixantaine d’émissions dont Le Cas Bousquet, La Guerre en France, La Bataille d'Alger… Il est l’auteur, pour la télévision, de documentaires historiques dont: Vichy et les juifs (1997), Les Collabos (1997), Mai 68, dix Semaines qui ébranlèrent la France (1998), L’ennemi intime (2002)... Il est aussi co-auteur avec Bertrand Tavernier du film La Guerre sans nom (1992).
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Alain Tasma
Alain Tasma, quant à lui, a été l’assistant de François Truffaut (La Femme d'à côté), Jean-Luc Godard (Passion), Arthur Penn (Target), Barbet Schroeder (Les Tricheurs), ou encore Bob Swaim (La Balance). À la télévision, il a mis en scène de nombreux téléfilms et séries qui ont obtenu le succès de la critique comme du public. Ses réalisations ont été récompensées dans différents festivals comme à Saint-Tropez, au FIPA, à Cognac, aux 7 d’or... C’est lui qui a été impliqué dans le casting (également trés soigné), et dans la direction des acteurs.

Les personnages et le synopsis
Le 17 octobre 1961, 30 000 Algériens gagnent le centre de Paris pour une manifestation pacifique, à l'appel du FLN. Dans la soirée, des milliers de personnes sont arrêtées. Dans les jours qui suivent, on repêche des cadavres dans la Seine. Le film croise les destins de personnages qui ont, chacun, une vue partiale et partielle de la situation Sabine, journaliste; Nathalie, porteuse de valises; Martin, jeune flic sans engagement politique; Tierce, policier syndicaliste; Tarek, ouvrier de nuit non militant; son neveu, Abde, qui suit des cours du soir; Ali Saïd, cadre du FLN; Maurice, coordonnateur de la Fédération de France du FLN. A ces personnages s'ajoute deux figures historiques: le préfet Papon, et son adjoint Somveille. A partir de la juxtaposition et de la confrontation de ces points de vue, le spectateur reconstitue le puzzle des événements, épousant tour à tour les "vérités changeantes" de chacun. Hannane Bouzidi,
(18/10/2005)
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