17 octobre 1961, retour sur un massacre en plein Paris | Hannane Bouzidi
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Hannane Bouzidi   
 
17 octobre 1961, retour sur un massacre en plein Paris | Hannane Bouzidi
Paris, 17 octobre 1961
Peut-on imaginer que la France se livre ouvertement à un massacre en territoire métropolitain, en pleine capitale francaise, à Paris, sous les yeux de l’opinion publique? Mais d’abord, qu’est-ce qu’un massacre, et pourquoi utiliser un terme aussi fort? Si l’on prend la définition du Littré, on peut lire: «mise à mort de beaucoup de gens, et, particulièrement, de gens qui ne se défendent pas ou se défendent mal». Et c’est exactement ce qui s’est passé au soir du 17 octobre 1961. Ces gens ne sont pas de simples passants, se sont comme on les appelle alors des «francais musulmans d’Algérie». Ils se rendent en masse des bidonvilles des périphéries, où ils logent pour la plupart, vers le coeur de Paris, afin de protester contre le couvre-feu qui leur est imposé, et plus généralement, afin de protester contre le sort qui leur est réservé par les autres francais, les vrais, ceux de première classe.

Contexte historique
Il y a 44 ans, Charles de Gaulle était Président de la République, Maurice Papon était Préfet de Police de Paris, Michel Debré Ministre de l’Intérieur. Et les négociations sur la fin de la guerre d’Algérie entre le F.L.N. et l’Etat Francais étaient en cours, après un peu plus de 130 années d’occupation francaise en Algérie.
Il ne fait presque plus aucun doute que l’Algérie obtiendra son indépendance, comme d’autres colonies l’ont déjà obtenue, le processus général de décolonisation étant déjà entamé. Il s’agit plutot d’en négocier les conditions, avec quelques points sensibles: le Sahara, le pétrole, et les francais d’Algérie.
En effet, la France souhaite conserver ses territoires dans le désert algérien pour pouvoir d’une part, continuer ses expériences nucléaires, et d’autre part bénéficier des riches ressources énergétiques de ce territoire, notament en pétrole et en gaz, la métrople francaise en ayant besoin puisqu’elle est en plein développement industriel et économique. Quant au problème des Pieds-Noirs, ces francais d’Algérie, est épineux : il faut organiser le retour de ces nombreuses personnes en territoire métropolitain, retour qui pour un grand nombre est plutot un exil: ils sont nés en Algérie et ne connaissent rien de la France métropolitaine. En somme, il s’agit d’une équation délicate à résoudre, surtout lorsque en plus la France est menacée directement sur son territoire par une série d’attentats menés à l’encontre des représentants du pouvoir francais par le Front de Libération Nationale Algérien (le F.L.N.).
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Une catalysation des événements
Ainsi, les relations entre la France et les algériens sont très étroites, et même imbriquées. Elles sont politiques, et surtout économiques. Présence de métropolitains en Algérie, mais aussi présence de nombreux «francais musulmans d’Algérie» en Métropole. Venus travailler dans les usines automobiles ou autres, ils sont une main d’oeuvre docile et bon marché, et à ce titre, recrutés à tour de bras directement en colonie par les entreprises de la métropole. D’abord venus seuls, certains hommes ont maintenant pu bénéficier des programmes de regroupement familial, et ont fait venir femmes et enfants. Mais la France, peu préoccupée par leurs conditions de vie, ne prévoit pas suffisemment de logements sociaux. Les propriétaires français ne voulant pas leur louer d’appartement, ils sont donc encore une majorité à vivre dans des bidonvilles, sans eau courante, ni éléctricité, et encore moins de tout-à-l’égout. D’autres vivent dans des hotels, et d’autres encore dans des foyers de travailleurs. Comme on peut s’y attendre, cette population, percue déjà comme très différente, est encore plus marginalisée, et bien souvent victime de racisme. Quand ce n’est pas plus: en effet, depuis que Maurice Papon est Préfet de Police, des rafles s’organisent, et de nombreux hommes disparaissent. Comme l’écrit Charlotte Nordmann, « Lorsqu'il est nommé préfet de police à Paris en 1958, il répond à une campagne d'attentats menés en métropole par le F.L.N. en organisant des rafles massives de "Français musulmans d'Algérie". Les violences à l'encontre de la population nord-africaine de Paris s'institutionnalisent: le préfet de police crée la Force de police auxiliaire, constituée de harkis, qui pratique la torture; il fait ouvrir le Centre d'Identification de Vincennes, où peuvent être internés, sur simple décision administrative, sans jugement, les Nord-Africains "suspects".». Elle poursuit: «(...) Au cours des opérations de police, des internements, des rafles et des "contrôles" par les harkis, des hommes disparaissent. De nombreuses plaintes sont déposées, pour torture, pour meurtre; malgré l'accumulation de témoignages accablants, malgré les constatations de sévices par des médecins, malgré le nombre de disparitions, aucune plainte n'aboutira. Toute la population nord-africaine de la région parisienne souffre de ces rafles systématiques et de la violence des harkis qui patrouillent dans les quartiers qu'elle habite, par exemple dans le 18ème ou le 13ème arrondissement.»

Par contre le F.L.N., qui lutte déjà en colonie, est aussi organisé en territoire métropolitain, et quasiment chaque famille doit verser une quote pour la lutte, parfois même sous la contrainte. Ce F.L.N. n’hésite pas à employer la force, encore moins contre l’Etat Francais, puisqu’il désire maintenant obtenir le plus rapidement possible la libération de l’Algérie. Ainsi, de nombreux commissariats de police sont visés par des attentats, et une terreur parmi les forces de l’ordre commence à se cristaliser: 47 policiers sont déjà morts en 3 ans. Cependant, alors que le FLN a cessé sa campagne d’attentat depuis quelques semaines, en août 1961, la police, elle, multiplie les rafles, perquisitions, détentions arbitraires et les contrôles au faciès tandis que l’O.A.S. fait brûler des hôtels où vivent des algériens. Le F.L.N. reprend fin août ses attentats. Bilan: 11 policiers tués et 17 blessés de la fin août au début octobre 1961. En réponse, les policiers comencent à vouloir se faire justice eux-mêmes: «[ils] exigent du pouvoir des exécutions de condamnés à mort et un couvre-feu pour les Nord-africains. A partir de septembre 1961, des rafles massives sont organisées. Au cours de ces rafles, des personnes disparaissent. C'est aussi à partir de septembre que l'on commence à entendre parler de cadavres de Nord-africains retrouvés dans la Seine. A la pression des policiers, qui parlent de "se faire justice soi-même", M. Papon répond par un discours sans ambiguïté: le 2 octobre, aux obsèques d'un policier, il déclare: "Pour un coup rendu, nous en porterons dix ", puis, plus tard, il assure les policiers que, s'ils tirent les premiers, ils seront " couverts".», nous apprend Ch.Nordmann.
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17 octobre 1961: la décharge d’une haine accumulée
Maurice Papon ne s’est pas arreté aux rafles et aux meurtres: il instaure, le 5 octobre 1961, un couvre-feu pour les Nord-africains. Voici le communiqué du Préfet de Police M. Papon, celui qui provoquera l’appel à manifestation du F.L.N.:
«Dans le but de mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes, des mesures nouvelles viennent d'être décidées par la préfecture de police. En vue d'en faciliter l'exécution, il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s'abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20h30 à 5h30 du matin. (...)
D'autre part, il a été constaté que les attentats sont la plupart du temps le fait de groupes de trois ou quatre hommes. En conséquence, il est très vivement recommandé aux Français musulmans de circuler isolément, les petits groupes risquant de paraître suspects aux rondes et patrouilles de police. Enfin, le préfet de police a décidé que les débits de boissons tenus et fréquentés par les Français musulmans d'Algérie doivent fermer chaque jour à 19 heures. »
Cette fois c’est trop, le F.L.N décide d’organiser le boycott du couvre-feu, et de faire basculer l’opinion publique francaise de son côté. Pour cela, elle décide d’organiser clandestinement une grande manifestation pacifique, où tous les Algériens vivant à Paris et en région parisienne seront « invités », c’est-à-dire contraints de se rendre. Il faut pour le F.L.N. que les Algériens soient le plus visibles possible, le nombre est important, il faut faire pression sur l’Etat grâce à l’opinion publique. Il est donc aussi important que la manifestation soit pacifique, les Algériens reçoivent donc des consignes strictes et sont fouillés par le F.L.N.: pas d’armes, pas même la plus petite. Malheureusement, ils sont envoyés au massacre.

Ainsi, lorsqu’ils tentent de se rendre par milliers (30 000) au coeur de Paris, ils sont attendus par la Police qui a eu le temps de s’organiser en barrages et de se placer aux portes de Paris pour les empêcher de manifester. Ils sont bastonnés par des policiers cachés à la sortie des bouches de métro ou au coin des rues (les coups de matraques sont souvent portés au visage). Plus de 10 000 personnes sont interpellées et transportées par les bus RATP vers des stades et autres camps d’internements, ou Parc des expositions. Ils y seront gardés pendant plusieurs jours, certains y décèderont même de la suite de leurs blessures ou à la suite d’exécutions sommaires. D’autres moins chanceux sont directement jetés dans la Seine (ce seront les disparus), et d’autres encore tués par balle lorsque la police ouvre le feu sur le Pont de Neuilly. De plus, des rumeurs circulent sur les canaux radio de la Police affirmant que des manifestants ont ouverts le feu et que des policiers sont morts. Non seulement ceci est faux, mais cela n’est pas démenti, intentionellement, afin que s’exerce le massacre. Papon, qui est d’ailleurs présent sur les lieux et observe le déroulement des événements, a connaissance des laisons radio de la Police.

La population parisienne assiste au massacre, elle y participe parfois. Bilan officiel: 2 morts algériens. En réalité, ce sont plusieurs centaines de personnes qui sont mortes ce jour là où dans les jours qui suivirent, victimes désarmées d’une violence inouie de l’Etat francais et de la Police francaise à leur égard. Hannane Bouzidi
(14 octobre 2005)
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