Algérie. « Les femmes n'occupent pas l'espace public, elles le traversent » | Collectif féministe d'Alger, Amira Merabet, Sawt N'ssa
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Ghania Khelifi   

Algérie. « Les femmes n'occupent pas l'espace public, elles le traversent » | Collectif féministe d'Alger, Amira Merabet, Sawt N'ssa

Amina membre du Collectif féministe d'Alger, appartient à cette jeune génération d'algériennes qui réconcilie avec l'espoir que les femmes dans ce pays finiront par gagner leur indépendance et leurs droits. Une génération qui ne veut plus se contenter des miettes que le système patriarcal en place lui jette de temps en temps. Même si une loi criminalisant les violences faites aux femmes a été votée en 2015, la rue algérienne reste l'espace de tous les dangers pour les femmes .Les Collectifs féministes contre le harcèlement de rue en savent quelque chose

Comment fonctionne votre groupe, le collectif féministe d'Alger ?

Le groupe existe depuis cinq ans à peu près. Nous étions quelques jeunes femmes et nous avions commencé par des groupes de parole. Nous échangions nos expériences et nos vécus sur ce qui passe dans les rues, sur la sexualité des femmes et sur tout ce qu'elles subissent sous la domination du patriarcat. De plus en plus de membres nous rejoignaient et nous avons alors pris le temps de réfléchir à une stratégie d'action tout en sachant que nous ne pouvions pas avoir trop de visibilité. Nous avons initié de petites actions en direction des femmes comme des ateliers d'écritures, un cinéclub. Nous avons réussi à avoir récemment un lieu pour ce ciné-club qui était jusque là itinérant. Nous avions aussi organisé une manifestation, un récital politique pour déclamer des textes poétiques et dénoncer les violences. Toutes nos actions visent à valoriser et visibiliser les oeuvres féministes et à favoriser le débat sur des questions féministes et des thématiques telles que les violences, l’environnement et le sexisme.

Quel est votre constat de la place des Algériennes dans l'espace public ?

En Algérie les femmes n'occupent pas l'espace, elles le traversent. La rue est pour nous un lieu de violences, des regards, des insultes, des attouchements. L'exercice du patriarcat permet aux hommes de s'accaparer de l'espace public à leur seul profit, les femmes n'y sont pas admises ou à peine tolérées, peu importe leur âge, leur tenue vestimentaire. Que l'on soit voilée ou pas, la rue est un lieu dangereux pour nous. Des événements tragiques nous le rappellent chaque jour. Nous avions manifesté en 2016 lors des rassemblements pour dénoncer les violences faites aux femmes parfois jusqu'à la mort. Amira Merabet, 34 ans, a été brûlée vive dans l'est du pays par un homme, Razika Chérif a été tuée en 2015 dans une petite localité de M'sila (Est algérien) par un automobiliste dont elle avait refusé les avances. Nous ferons des actions de rue à chaque féminicide, chaque fois qu'une femme subit de telles violences.

N'est-il pas possible de porter plainte ?

Si mais c'est une plainte contre X forcément et donc sans grande chance d'aboutir. Et bien entendu il existe toujours cette suspicion sur « l'innocence » de la victime, déjà suspecte dès qu'elle sort dans la rue. Notre Collectif est de plus en plus contacté par des femmes pour les accompagner justement dans cette démarche, oser entrer dans un commissariat pour porter plainte contre les agresseurs. Grâce au travail des associations et à nos aînées féministes, l'Algérie a depuis peu une loi qui criminalise les violences faites aux femmes. C'est un début.

C'est comment d'être une femme en Algérie dans ces conditions ?

C'est dur. C'est dur de ne pas pouvoir être soi-même, de tout le temps penser à des stratégies pour se préserver. Je suis fière d'être Algérienne, fière de notre combat, de notre solidarité et de notre détermination à renforcer notre sororité pour ne pas se sentir seules et surtout de ne pas se sentir coupables des violences que nous subissons dans la rue, à l’école, au travail et dans nos familles. Ce n'est pas notre faute.

Êtes- vous en contact avec des féministes à l’étranger, avec d'autres collectifs ?

Oui nous sommes en contacts avec des organisations féministes à l’étranger et au niveau national. Nous essayons de coordonner nos actions avec le Collectif féministe de Constantine et Sawt N'ssa (Voix de femmes NDLR). Pour revenir à l’étranger nous n'avons pas vraiment les moyens de construire des solidarités d'autant que les financeurs imposent souvent leur propre vision à l’exception du Fonds des Femmes en Méditerranée qui nous a soutenu en respectant notre indépendance. Nous connaissons nos besoins et ce que nous devons mettre en place pour arriver à nos objectifs.

Quels sont vos besoins ?

Nous voulons travailler sur les thématiques de la virginité, du droit à l'IVG, nous voulons travailler sur notre corps. Ces questions n’étaient pas abordées par nos aînées féministes mais elles sont importantes pour notre génération. Et c'est pour cela que nous voudrions mettre en place des espaces libres et sécurisés où les femmes pourront se livrer sur ces sujets. Il faut que l'on arrive à une prise de conscience féminine collective pour pouvoir nous battre plus efficacement. Que l'on puisse libérer la voix des femmes usurpée pour le moment y compris par des hommes qui se prétendent féministes.

 


 

 

Ghania Khelifi

20/07/2017