1er  novembre 1954 : déclenchement de la guerre de libération dans l’Algérie coloniale | Algérie indépendante, Mohamed Boukechoura, Mohamed Boudiaf, Larbi Ben M’Hidi, Mostapha Ben Boulaid, Mourad Didouche, Rabah Bitat, Belkacem Krim
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Nathalie Galesne   

1er  novembre 1954 : déclenchement de la guerre de libération dans l’Algérie coloniale | Algérie indépendante, Mohamed Boukechoura, Mohamed Boudiaf, Larbi Ben M’Hidi, Mostapha Ben Boulaid, Mourad Didouche, Rabah Bitat, Belkacem Krim

 

Le contexte

Il faut remonter quelques 30 ans plus tôt pour appréhender cette journée phare qui prélude à l’Algérie indépendante et aux accords d’Evian signés huit ans plus tard, en 1962. En effet, plusieurs courants indépendantistes s’inscrivent dans le mouvement qui aboutit, face à l’aveuglement colonial, à l’insurection armée déclenché le 1er novembre 1954 : L’Etoile Nord Africaine (ENA) fondé à Paris en 1926, remplacé à sa dissolution en 1937 par le Parti du Peuple Algérien (PPA) avec les mêmes objectifs : l’abolition du code de l’indigénat, le rejet de l’attachement politique de l’Algérie à la France, l’obtention de l’indépendance et de la démocratie via l’adoption d’une constitution souveraine. La répression coloniale s’abat à nouveau sur cette formation et emprisonne à plusieurs reprises son fondateur, Messali Hadj , qui lance en 1946 un nouveau parti légal : le MLTD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques). Cependant une fraction du PPA, en lien avec le MLTD, survit dans la clandestinité et opte pour la lutte armée en créant en 1947 l’Organisation Spéciale (l’OS), démantelée par la police française en 1950. Trois ans plus tard le MLTD connaît une crise majeure et se scinde en trois courants : les messalistes, les centralistes et une troisième force formée de partisans de la lutte armée. Ces derniers sous l’égide de Mohamed Boudiaf créé le Comité révolutionnaire d’Unité et d’Action (CRUA), puis se constituent dans le groupe des 22. Il est clair que la résistance s’organise alors en marge du MLTD. Ainsi les 22 se réuniront une première fois en juin 1954 au Clos-Salembier sur les hauteurs d’Alger pour organisée la lutte armée. Boudiaf est élu coordinateur, et six chefs militaires sont cooptés. D’autres réunions se succéderont dans la clandestiné jusqu’à la date fatidique. Si la petite centaine d’attentats lancés, dans la nuit du 31 octobre au 1 novembre 1954, contre les infrastructures militaires et administratives françaises sur tout territoire algérien n’obtint pas de résultats éclatants - ils firent moins de dix victimes et très peu d’armes furent récupérées- la finalité symbolique et réelle avait été atteinte : Le Front National de Libération et sa branche armée L’ALN (Armée de libération Nationale) étaient entrés en action. La guerre de Libération étaient déclarée.

//Les six membres fondateurs du Front de libération nationale (FLN), Mohamed Boudiaf, Ben Boulaïd, Didouche Mourad, Larbi Ben M’Hidi, Krim Belkacem et Rabah Bita (1).Les six membres fondateurs du Front de libération nationale (FLN), Mohamed Boudiaf, Ben Boulaïd, Didouche Mourad, Larbi Ben M’Hidi, Krim Belkacem et Rabah Bita (1).

 

Le témoin

Mohamed Boukechoura est l’aîné de Mourad Boukechoura. Ce père, compagnon et ami de tous les chefs de la révolution, faisait partie de la structure logistique secrète mise en place par la Direction de la Révolution en 1950. C’est à son domicile que se tint la réunion préparatoire du 1er novembre 1954, année où il connut également les souffrances de la torture. Mourad Boukechoura est décédé en 1991. Aujourd’hui son fils se souvient.

 

Le témoignage

J’avais 9 ans au moment de l’acte de naissance de la lutte armée, décidée le 23 octobre 1954 au domicile de mon père Mourad Boukechoura à Rais Hamidou (ex Pointe Pescade). Cette réunion secrète, qui fut d’une importance majeure pour le mouvement national, réunit six chefs historiques : Mohamed Boudiaf, Larbi Ben M’Hidi, Mostapha Ben Boulaid, Mourad Didouche, Rabah Bitat, Belkacem Krim. La Révolution de Novembre a été fixée ce jour là dans le secret le plus absolu et n’a été divulguée aux premiers éléments du mouvement que quelques heures auparavant. Cet excès de prudence étaient motivé par des raisons tactiques et idéologiques.

Afin de mieux comprendre ces motivations, il faut reprendre les péripéties qui ont entouré le Mouvement National depuis les manifestations de mai 1945, début de la prise de conscience des militants sur le fait que seule la lutte armée était en mesure de mettre fin à l’ordre colonial régnant. Les multiples tentatives de faire évoluer le mouvement dans une voie légaliste n’ont jamais pu aboutir en raison de l’attitude intransigeante de la partie adverse qui ne concevait aucun autre ordre que le sien, aucune autre revendication en dehors du cadre des « lois de la République ».

La Population algérienne dénommée « Français-Musulmans » ne disposait d’aucun droit en dehors de celui de vivre dans son propre Pays dans des conditions de précarité absolue. Le Parti : P P A (Parti du Peuple Algérien) n’avait pas été en mesure d’infléchir cette position dominante. Les quelques concessions accordées à la population relevait d’un « jeu » de dupe qui consistait à larguer du lest lorsque la pression devenait trop forte.

Le mouvement National évoluait difficilement dans ce contexte du fait de ses propres errements et de l’hostilité de la partie française. Le combat était inégal puisque les Français disposait de tous les leviers pour restreindre les actions pacifiques et politiques du mouvement. Ainsi, le mouvement se radicalisa progressivement.

Le noyau dur des responsables de l’O S (l’Organisation Spéciale, bras armé du MTLD) commençait à se constituer. Mohamed Boudiaf rapporte dans ses écrits (2) que les rescapés de l’O S, qui se retrouvaient dans la clandestinité au lendemain de son démantèlement par les autorités coloniales, avait un unique objectif : la lutte armée, devenue inéluctable. Le terrain était fertile du fait de l’exaspération grandissante de la population qui observait en silence les querelles de « clocher » du mouvement légaliste : le M T L D.

De nombreuses réunions secrètes, ignorées du Parti, se déroulaient dans des lieux sûrs (domiciles et ateliers des militants) à l’instar de mon père, Mourad Boukechoura, Aissa Kechida, Mustapha Zergaoui…qui constituaient le « noyau logistique ».

//De gauche à droite: Nacer BOUDIAF le fils du Président, Kaci Abdallah abderahmane élément du 1er Novembre ( un des derniers encore en vie), Djallil DIDOUCHE neveu de DIDOUCHE Mourad et Mohamed Boukechoura, fils de Mourad Boukechoura.De gauche à droite: Nacer BOUDIAF le fils du Président, Kaci Abdallah abderahmane élément du 1er Novembre ( un des derniers encore en vie), Djallil DIDOUCHE neveu de DIDOUCHE Mourad et Mohamed Boukechoura, fils de Mourad Boukechoura.

La préparation du 1er novembre se fit donc dans cette atmosphère de clandestinité et de secret que nous avons du mal à reconstituer dans son ensemble vu le manque de documents écrits authentiques et authentifiés. Pourtant il en existent. Ils ont été produits par les acteurs directs du 1er novembre et doivent être protégés soigneusement.

Pour mémoire nous pouvons citer le témoignage de Si Rabah Bitat qui mentionne une réunion très importante qui se tint au magasin de Mourad Boukechoura sis 28 rue de Mulhouse. Tout porte à croire que les cinq chefs –BenM’hidi, Ben Boulaid, Boudiaf, Didouche et lui-même, ainsi que Krim Belkacem et Ouamrane, y décidèrent la création de la création de l’ALN (Armée de Libération nationale). Le FLN qui devait être le vecteur politique de l’action aurait été créé ultérieurement et ce serait Mohamed Boudiaf qui aurait tranché sur son appellation et son sigle : FLN ( Front de Libération National).

Il faut noter que toutes ces dispositions préparatoires furent entérinées lors de cette réunion du 23 octobre 1954 qui fixait définitivement la date de la lutte armée et de ses instruments politiques. Je me contente ici de citer des « choses » vécues puisque tout l’Etat major de l’OS séjourna à un moment ou un autre dans notre domicile à Rais Hamidou.

Le témoignage de Aissa Kechida dans son livre : « Les Architectes de la Révolution » qui retrace fidèlement les derniers préparatifs de la Révolution de novembre 1954 mérite d’être mentionné. Aissa Kechida revient sur la réunion des « 22 » (3) et donne un éclairage sur le déroulement des travaux mentionannt une lettre que lui aurait envoyé Mohamed Boudiaf.

Les Chefs Historiques n’ont ménagé aucun effort pour rallier à la Cause les personnalités de l’époque. Ainsi des contacts furent établis avec le groupe du Caire (Ben Bella, Ait Hamed et Khider) et c’est en Suisse à Berne qu’une rencontre eut lieu entre ces responsables et Ahmed Ben bella pour l’informer de l’imminence du déclenchement. La même démarche a été faite auprès de Hocine Lahouel Secretaire General du M T L D. En Algérie les contacts ont été établis avec Messali L’hadj, Mouloud Kassim, Abdelhamid Mehri, Lam. Certains d’entre eux ne rejoindront le mouvement qu’en 1955 ou en 1956.

Messali L’hadj avait pour sa part décidé de créer le MNA qui prit les armes contre le FLN durant la guerre de libération.

C’est dans cette atmosphère confuse que les chefs historiques de la Révolution ont eu le courage de provoquer la lutte armée considérant que c’était l’unique moyen pour mettre fin à l’ordre colonial en Algérie.

Le groupe du Caire qui avait été informé de l’imminence de la lutte armée par les Chefs de la Révolution s’est complètement investi dans l’action dès lors qu’il reçut la missive de Mohamed Boudiaf confirmant la date du 1 er novembre, juste après la réunion du 23 octobre 1954.

Ce témoignage a été fourni par le livre de Mabrouk Belhocine intitulé : Courrier Alger-Le Caire, où figure le fac simili de cette correspondance.

Quand aux « Centralistes », n’étant pas impliqués directement dans le processus, ils auraient fait l’objet des dommages collatéraux de la lutte armée. La police française complètement dépassée par l’évènement s’est rendue au siège du Parti pour en arrêter tous les Responsables. C’est ainsi que des militants du M T L D se sont retrouvés par la grâce et la bêtise de la police française impliqués à leur corps défendant dans le processus révolutionnaire.

 

 

 


 

(1) - Mostefa Ben Boulaïd et Didouche Mourad sont tombés au maquis en 1955. Larbi Ben M’Hidi, que le général Bigeard comparait à Hô Chi Minh, a été assassiné par le général Aussaresses en 1957, quelque temps après son arrestation. Devenu opposant au régime de Boumédiène, Krim Belkacem a été assassiné en Allemagne en 1970. Rabah Bitat est mort en avril 2000, huit ans après avoir démissionné de son poste de président du Parlement. Mohamed Boudiaf, président du Haut  Comité d’État (HCE), a été assassiné en juin 1992.

(2) - Préparation du 1er novembre: revue « El Jarida » 1974

(3) - Regroupement de 22 jeunes hommes tous membres de l’Organisation Spéciale engagés dans la lutte armée pour lobtenir l’indépendance de l’Algérie.

 

 


 

Nathalie Galesne

Article publié dans le n° de novembre du 

1er  novembre 1954 : déclenchement de la guerre de libération dans l’Algérie coloniale | Algérie indépendante, Mohamed Boukechoura, Mohamed Boudiaf, Larbi Ben M’Hidi, Mostapha Ben Boulaid, Mourad Didouche, Rabah Bitat, Belkacem Krim