Algérie, l'école fuit de partout | Nouria Benghebrit, baccalauréat en Algérie, Hassan Remaoun, Kateb Yacine, Francophonie
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Ghania Khelifi   
 
Après les fuites au baccalauréat, les réseaux sociaux bloqués en Algérie

Les internautes algériens ont été privés d'accès aux réseaux sociaux le temps des épreuves partielles de l'examen du baccalauréat de juin 2016. C'est la première fois que les autorités ont recours à cette mesure extrême dénoncée par certains médias comme « une punition collective » ou «  un couvre-feu » virtuel. Il s'agissait d’empêcher de nouvelles fuites des sujets du baccalauréat après une fraude massive aux épreuves initiales de la fin du mois de mai.

L'affaire avait secoué tout le pays par l'ampleur et la sophistication de cette opération qui aurait été organisée par des cadres en charge de l'organisation de l'examen. Plusieurs fonctionnaires ont d'ailleurs été arrêtés depuis. Le gouvernement apparemment incapable d'assurer la confidentialité des sujets a préféré l'arbitraire en bloquant l'accès aux réseaux sociaux, la mesure est d'autant plus facile que l’État détient le monopole de l'accès à Internet.

Piètre parade puisque les jeunes internautes ont contourné la censure (par application par exemple) confirmant une fois de plus le décalage entre le gouvernement et la réalité du pays. Les familles et les enseignants ont du mal à admettre que cet examen si important en Algérie puisse être à la merci de n'importe quelle manipulation.
 
Algérie, l'école fuit de partout | Nouria Benghebrit, baccalauréat en Algérie, Hassan Remaoun, Kateb Yacine, Francophonie 
 
Bien que l'on ignore encore les véritables motivations des auteurs de la fraude, l'affaire ne se limite pas aux contours d'une tricherie pour un mobile financier. Elle est, selon la conviction de nombreux enseignants, la manifestation douloureuse de la guerre que se livrent les courants idéologiques et les clans du pouvoir pour le contrôle de l’École.

Les islamo-conservateurs tentent de garder la main sur l’éducation nationale et pour cela, il leur faut se débarrasser de l'actuelle ministre de l’éducation nationale dont les projets de reformes sont jugés dangereux pour la langue arabe classique « la langue du Coran »  et « l'identité nationale » entre autres reproches.

//Nouria BenghebritNouria BenghebritDès sa nomination en mai 2014, Nouria Benghebrit a été accusée de tout les maux et surtout d'être d'origine juive ce qui en Algérie constitue la pire des conditions. Elle  a été contrainte de démentir cette rumeur sur les réseaux sociaux et de rappeler que son grand-père était l'un des premiers recteurs de la mosquée de Paris.

Soutenue par les principaux syndicats des enseignants et par les modernistes, elle a tenu tête aux islamistes de son département et à leurs alliés au Parlement. L'un des plus virulents téléprédicateurs algériens refuse de la citer autrement que par « la femme de Remaoun », du nom de son époux l'historien Hassan Remaoun -  rappelant à tous qu'une femme reste une femme appartenant à son mari peu importe son parcours personnel. Partis  et organisations islamistes avaient demandé sa tête dans un communiqué l'accusant d'être à la solde « de la France» et même d'être «folle».
 
 
Il faut reconnaître à Mme Benghebrit d'être la première ministre a faire peur aux islamistes en voulant rompre avec le référent islamo-conservateur dans le but de remettre l'école dans son algérianité et son époque. Jusqu'à présent elle a bénéficié de l'appui de membres influents du gouvernement mais rien ne garantit son avenir à son poste, le pouvoir algérien étant habitué aux compromis avec les islamistes pour assurer sa propre tranquillité.

Sociologue spécialiste des questions d'éducation, directrice du centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle, membre du Conseil économique et social des Nations Unies (1992-2014), francophone, elle représente une véritable menace pour le processus agressif de salafisation de l’éducation.

L’École algérienne, sans projet de société auquel elle pourrait s'adosser, est depuis des années otage de toutes les expérimentations  idéologiques et pédagogiques. Les islamistes aidés par des politiques approximatives et opportunistes en matière d’éducation nationale ont imposé leur propre vision du monde à toute une génération d'étudiants.

Le darwinisme déclaré haram (péché), Freud et la philosophie expulsés des cursus, Kateb Yacine et d'autres écrivains nationaux au mieux évoqués prudemment,  au pire bannis, la mixité remise en cause, des étudiantes lynchées pour cause de sorties « nocturnes », des enseignants se servant des pupitres comme des chaires de prêches, le monde de l’éducation en Algérie vogue au gré des fatwas et de la médiocrité.
 

 
 
Ghania Khelifi
23/06/2016