Le 4 mars 1992 : dissolution du Front Islamique du Salut | Akram Belkaïd, Front Islamique du Salut, Courrier de l’Atlas, Algérie des femmes, FIS
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Nathalie Galesne   

Le contexte

A peine plus de trois ans séparent la création du Front Islamique du Salut le 18 février 1989 et sa dissolution le 4 mars 1992. Que s’est-il passé entre temps ? Remontons au 10 mars 1989 lorsqu’Abassi Madani annonce officiellement la naissance du Front Islamique du Salut. A partir de cette date le FIS devient rapidement le premier parti du pays. Le 16 septembre 1989, il obtient l’agrément du ministère de l’intérieur et s’impose dans le paysage politique algérien. Sa popularité s’explique en partie par ses actions de bienfaisance auprès des couches les plus déshéritées du pays. En juin 1990, il remporte les élections locales obtenant 54,3% des suffrages exprimés. Cette première percée électorale cède le pas à une seconde victoire. Au premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991, le FIS remporte 188 sièges sur 231. Le FLN, parti unique au pouvoir depuis l’indépendance de l’Algérie, n’en conserve que 15. Dès lors tout va très vite : le 11 janvier 1992, se sentant menacé, le régime accule le président Chadli Benjedid à présenter ses démissions et interrompt le processus électoral. Les municipalités et les départements tenus par le FIS sont dissous, ses militants et ses sympathisants sont expédiés dans des camps installés dans le sud saharien. Contraints dans les faits à la clandestinité, une partie du FIS se radicalise et s’engage peu à peu dans la lutte armée contre L’Etat au sein de l’AIS (l’Armée Islamique du Salut. La violence terroriste se propage. Les actes sanglants du GIA (Groupe Islamique Armé) s’abattent sur la population civile. L’Algérie a basculé dans la décennie noire.

 

Le témoin

//Akram Belkaïd Akram Belkaïd Akram Belkaïd

Akram Belkaïd collabore au « Monde Diplomatique », à « Orient XXI », et tient une rubrique hebdomadaire dans « Le Quotidien d’Oran ».

En mars 1992, il travaillait à Alger pour deux supports : « Le Quotidien d’Algérie » et pour l’hebdomadaire « Le jeudi d’Algérie ». Fermement opposé à l’époque à la dissolution du FIS, il revient 24 ans plus tard sur ses raisons.

 

 

Le témoignage

Si le 4 mars fut un saut dans le vide et dans l’inconnu pour le pays, la journée est restée cependant peu gravée dans la mémoire des Algériens. De fait, l’annonce de la dissolution du FIS ne surprit personne parce qu’elle ne faisait qu’entériner le processus enclenché par l’annulation des élections en janvier 1992 et l’exclusion du FIS du jeu politique. Ce qui précède cette dissolution, c’est aussi un mois de février très difficile sur le plan sécuritaire. Pendant plusieurs semaines et notamment le vendredi, jour de la grande prière collective, on assiste à des affrontements à la sortie des mosquées entre les militants du FIS et les forces de l’ordre, et aux premiers attentats contre ces dernières. Ce même mois ont lieu des arrestations massives de militants du FIS qui sont envoyés dans des camps au sud du pays. De nombreux jeunes, qui sont de simples pratiquants sans activité politique, vont être également pris dans le filet de ces rafles. Ces déportations auront une incidence particulière puisque des réseaux qui ont donné naissance à des groupes terroristes très actifs se sont formeront précisément dans ces camps. Toujours est-il qu’en mars 1992, l’Algérie est sous pression, le climat sécuritaire et la paix civile sont largement ébranlés.

Au moment de la dissolution du FIS, l’Algérie se scinde en deux : une partie des Algériens est contre cette dissolution, une autre applaudit. A l’époque, je m’inscrivais dans une minorité de personnes au sein de la presse francophone qui s’était opposée à l’arrêt du processus électoral. J’étais loin d’être un partisan du FIS, mais, dès janvier 1992, il était clair pour moi que son exclusion du champs politique allait conduire l’Algérie vers le pire. Malheureusement, tous les événements qui ont suivi m’ont donné raison. Sur le plan personnel, ce fut une période très difficile où je me suis fâché avec beaucoup de gens, dont de nombreux amis, qui se réjouissaient de cette dissolution. J’avais beau leur expliquer que dissoudre le FIS ne signifiait pas que ses idées allaient disparaître pour autant, que c’était juste une manière administrative de gommer le problème, rien y faisait, le débat était de plus en plus âpre.

Je regardais alors avec intérêt, mais sans plus, les efforts du président Boudiaf qui essayait de redonner une espèce de cohérence au pouvoir algérien, mais je restais malgré tout dubitatif sur sa capacité à réussir. D’ailleurs, très vite nous avons compris qu’il ne contrôlait pas tous les leviers et n’avait pas de capacité de décision. Il était inévitable qu’il rentrerait tôt ou tard en crise avec les vrais les décideurs, c’est à dire une partie des généraux qui l’avait rappelé du Maroc pour habiller ce qui n’était ni plus ni moins qu’un coup d’Etat.

Je me souviens de cette période comme d’un enchaînement de moments de grosse inquiétude, d’abattement, d’accablement car je sentais que les choses dérapaient. L’Algérie commença à glisser vers la violence pas à pas, d’un attentat à un autre, d’une manifestation violente à une autre. Dans les faits, il se passa très peu de temps entre l‘annulation des élections en janvier, la dissolution du FIS en mars, l’assassinat en juin de Mohamed Boudiaf et le terrible attentat à l’aéroport d’Alger en août de la même année. Cette séquence de violences nous fit comprendre que nous avions plongé dans le cauchemar de la guerre civile. Je sais que le débat reste toujours ouvert sur le terme de « guerre civile ». Pour ma part, je considère que ces hésitations sémantiques n’ont pas lieu d’être : des Algériens ont tué d’autres Algériens... Bien sûr, ce fut une guerre particulière, sans camp géographique, ce n’était pas un conflit qui opposa le sud contre le nord, l’est contre l’ouest, mais ce fut bien une guerre civile qui a atteint toutes les familles, qui a divisé les gens, qui a touché tout le monde. On peut jouer sur les mots comme font certains en parlant de «  guerre aux civils », mais cette subtilité est une manière de faire croire que le FIS était un élément exogène à la société algérienne alors que c’est faux. Il s’agissait d’une partie de la société algérienne qui voulait prendre le pouvoir, et qui dès lors qu’elle en a été empêchée, a pris les armes et a été soutenue par une partie de la population. Alors effectivement le FIS a fini par être battu sur le plan militaire, mais ses idées, elles, ont fini par triompher. Il suffit de regarder l’état actuel de la société algérienne pour en faire le constat. Il n’y a jamais eu autant de religiosité, de régression sur le plan des libertés et des mentalités qu’aujourd’hui. Certes, on a évité la république islamiste à laquelle aspiraient le FIS, mais chaque jour qui passe, ses héritiers, les continuateurs de ce mouvement de pensée, grignotent un peu plus de terrain pour imposer leur manière de voir. Il fallait sauver la démocratie, d’accord, mais in fine qu’a-t-on réussi à sauver ? Le système est toujours au pouvoir, il perdure et a fait toutes les concessions qu’il fallait aux islamistes. L’Algérie progressiste des années 1970, l’Algérie de la mixité, l’Algérie du planning familial, l’Algérie des femmes au travail…tout ceci est loin derrière nous. On assiste dans le pays à une incroyable régression des mœurs, avec le retour en force de pratiques qu’on pensait révolues telles que la polygamie par exemple. Le FIS a été dissout, certes, mais la démocratie n’est toujours pas advenue.

 


 

Nathalie Galesne

Article publié dans le n° de mars 2016 du Courrier de l’Atlas