«Il faut un vrai printemps algérien!» Elections présidentielles en Algérie. Entretien avec Boualem Sansal | Boualem Sansal, Regina Keil-Sagawe, Ali Benflis, Abdelaziz Belaid, Moussa Touati, Rebaine Fewzi, Louisa Hanoune, Bouteflika, Béjaia, Petite Kabylie, John Kerry
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Regina Keil-Sagawe   

//Boualem SansalBoualem SansalL’écrivain algérien Boualem Sansal est bien connu pour la succulence de ses romans, la critique acerbe de ses essais, et l’intérêt qu’il porte à l’avenir de son pays. Ses ouvrages - «Alger, poste restante: Lettre de colère et d’espoir à me compatriotes, «Gouverner au Nom d’Allah: Stratégie de l’islam politique», ainsi que son engagement global pour la paix (Appel Mondial des Ecrivains pour la Paix) lui ont valu le Prix de la Paix des Libraires allemands 2011. Il a bien voulu répondre aux questions de Regina Keil-Sagawe, qui est aussi sa traductrice allemande.

 

Monsieur Sansal, vous étiez un haut responsable du ministère de l‘industrie en Algérie, responsable de la restructuration de l’industrie algérienne. Suite á la publication de votre premier roman, le Serment des Barbares, et votre critique du Président Bouteflika, que vous traitiez de «voyou», vous avez perdu votre poste. Bouteflika était alors à son premier mandat. Entretemps, la majorité des Algériens ne semble plus vouloir de Bouteflika comme Président qui, pourtant, se porte candidat pour le 4ième mandat.

De la centaine de candidats qui avaient postulé, ne restent que 6, à côté de Bouteflika, Ali Benflis, Abdelaziz Belaid, Moussa Touati, Rebaine Fewzi et une seule femme, Louisa Hanoune. A votre avis, qui l’emportera? – Et pour quels motifs?

« Nul n’est prophète dans son pays ». Quand en 2000 je traitais Bouteflika de voyou, mes compatriotes m’en ont beaucoup voulu, ils étaient sous son charme, comme l’étaient d’ailleurs les chancelleries occidentales qui voyaient en lui un Gorbatchev arabe qui allait réformer ce pays pas réformable qu’est l’Algérie et de là provoquer peut-être un mouvement similaire dans tout le monde arabe. En plus il avait du pétrole et un carnet de chèques bien garni, ce qui le rendait très intéressant à écouter. Trois mandats plus tard, la réalité est terrible, Bouteflika a mis le pays dans un état de ruine totale, politique, économique et surtout morale, dont on ne se relèvera pas de sitôt. Quand dans un pays, plus de 100 personnes se portent candidats à la présidentielle c’est que vraiment dans ce pays la morale et la décence n’ont plus cours. Des candidats animés de bonnes intentions auraient cherché à se rassembler autour d’un leader crédible pour chasser Bouteflika et instaurer une nouvelle république, un Etat de droit. Au lieu de cela, on assiste à une course au trésor, ces gens se sont dit : Bouteflika est malade, il va mourir, l’armée est divisée et corrompue, le pouvoir est à prendre, allons-y, c’est notre tour de profiter. Mais Bouteflika n’est pas mort, son état de santé s’améliore et son clan dirigé par son frère Saïd veille au grain. La suite est évidente : Bouteflika va faire un 4ème mandat mais sans réellement gouverner. Depuis sa première hospitalisation en France, en 2013, le pays est sous la coupe de son frère et des grands patrons de l’armée et des services secrets. Les chancelleries occidentales ne sont pas contre, elles ne veulent plus de « printemps arabe », ça fait trop de désordre.

 

Vous avez bien une ministre à la culture? Une femme aura-t-elle une chance de devenir présidente en Algérie?

Jamais au cours de l’histoire, le pouvoir suprême dans le monde arabo-musulman n’a été détenu par une femme. C’était inconcevable, ça le reste encore et le restera longtemps. L’organisation de la société arabe (patriarcale et tribale), la culture, les traditions et surtout la religion ne permettent pas qu’une femme soit le chef du peuple des croyants et des guerriers. Cela dit, les USA ont eu 44 présidents entre G. Washington et B. Obama, et pas une seule femme. Mme Toumi, la ministre de la Culture à laquelle vous faites allusion, est une femme médiocre, il suffit à son bonheur de servir M. Bouteflika et son frère qui fait fonction de régent. L’émancipation des femmes dans nos pays, ce n’est pas pour demain.

 

A 10 jours des élections, hormis le calme plat dans l’Oranais (fief du Président-candidat Bouteflika), on assiste à des manifestations houleuses dans le pays (manifestations véhémentes contre Sellal, Premier ministre et directeur de la campagne électorale de Bouteflika, à Béjaia, en Petite Kabylie, violences flambantes entre Arabes et Mozabites à Ghardaia, dans le M’zab ; qui semblent relever de clivages ethniques et claniques: le pays serait-il sur le point de se déchirer ? Quel avenir voyez-vous?

Il se passe beaucoup de choses en Algérie, tout le long de l’année et pas seulement au moment des échéances électorales, il y a des manifestations quotidiennes, des grèves, des conflits ethniques, des jacqueries mais aucun mouvement n’atteint une dimension nationale. Tout reste très local, corporatiste, ethnique, ça ne mobilise pas l’ensemble du pays dans une démarche unitaire. Les seuls phénomènes qui peuvent créer une dynamique d’ensemble capable de déstabiliser le pays et le régime sont l’économie et la religion. L’économie avec ses corollaires, les pénuries et la corruption, a pu créer les révoltes d’octobre 88 mais aujourd’hui le gouvernement a des milliards de dollars à sa disposition, il achète la paix sociale en jetant de l’argent par la fenêtre. La religion est en mesure de bouleverser une nouvelle fois le pays mais le dispositif sécuritaire mis en place durant la guerre civile est toujours en place et empêche tout mouvement dans un sens ou dans l’autre. La dictature est riche et avec l’argent on peut tout faire. Les Algériens ont appris à vivre à crédit et à consommer comme des américains, ils ne veulent pas que ça change.

 

Quel est l’impact de l’étranger  sur la politique algérienne? Que pensez-vous de la visite-éclair de John Kerry, Secrétaire d’Etat américain chez Bouteflika? Quelles sont les raisons de sa venue, quel effet peut-elle avoir?

Ces visites sont pain béni pour Bouteflika, qui est très isolé sur la scène internationale. Elles offrent l’occasion à ses services de propagande de dire que Bouteflika va bien, qu’il est respecté sur la scène internationale et que son avis compte pour les grands de ce monde. La réalité est évidemment autre, Bouteflika ne compte pour personne, ce n’est pas lui qu’on vient voir mais les chefs de l’armée et des services secrets pour savoir comment ils comptent gérer les grands dossiers de l’heure : l’après-Boutef, la question du FIS et du terrorisme, le pétrole. Ils veulent savoir qui est, ou qui sera le Sissi algérien, en cas de printemps qui tourne mal. C’est ainsi que les algériens interprètent ses visites-éclairs qui interviennent alors que les relations politiques, diplomatiques et économiques entre l’Algérie et ces grands pays se réduisent en fait à pas grand-chose.

 

Le chômage, la corruption, le mépris du peuple de la part de ses dirigeants … A votre avis, que faudrait-il pour sortir l’Algérie de son impasse actuelle…?

Il faut un vrai printemps algérien. Celui qui eut lieu en octobre 88 a été catastrophique, il a dégénéré en guerre civile. Il faut espérer que le prochain soit un vrai printemps. Mais qui y croit ? Personne à mon avis, le monde arabe doit faire en même temps toutes les révolutions qui ont mené l’Occident du Moyen-Âge à la postmodernité, aux plans philosophique, religieux, scientifique, économique, sexuel. Les révolutions politiques dans le monde arabe ont toutes échouées parce qu’elles n’ont pas été précédées et accompagnés par ses transformations radicales.

 

En occurrence, un de vos confrères écrivains, Yasmina Khadra, s’était porté candidat aux élections. A votre avis, avait-il une chance? Et avez-vous jamais envisagé vous-même de vous engager politiquement pour votre pays ; vous dont les livres, romans et essais (Poste restante : Alger, Petite Eloge de la mémoire) sont un appel à la paix, la tolérance, la démocratie et la transparence en Algérie?

Je trouve très bien que Yasmina Khadra se soit engagé dans la présidentielle. Il pouvait apporter un style nouveau dans le débat politique. Il n’était évidemment pas dupe, il savait que la route lui serait barrée. Je regrette qu’il se soit totalement désengagé de la campagne, il aurait pu continuer à s’exprimer, notamment en dénonçant le comportement du gouvernement qui s’est totalement mis au service du candidat Bouteflika.

Pour ma part, j’ai choisi d’autres formes d’engagement, un engament non partisan, non directement politique, un engagement sur des valeurs, la démocratie, la paix, la laïcité, l’émancipation des femmes. Je n’ai pas besoin d’un parti pour porter ce discours.

 

Le mot de la fin ? Croyez-vous que les Algériens vont se ruer aux urnes?

A la dernière élection présidentielle en 2008, qui a vu Bouteflika s’emparer d’un troisième mandat après avoir violé la constitution qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels, le taux de participation réel était inférieur à 20%. A voir le peu d’intérêt que les Algériens accordent à la campagne électorale du quatrième mandat, je dirais que le taux de participation sera inférieur à 10%. Les chiffres qui seront officiellement proclamés seront évidemment dignes de M. Bouteflika, ils dépasseront les 90%, comme d’habitude.

La question qui mérite d’être posée est celle-ci: les Algériens vont-ils, encore une fois, accepter d’être violentés,  qui plus est par un vieux malade et impotent ? Vont-ils contester les résultats? A mon avis, il ne se passera rien, quelques manifestations mais sans plus. Le gouvernement annoncera des augmentations de salaires et tout sera dit.


Propos recueillis par Regina Keil-Sagawe

15/04/2014