L’Algérie sans président depuis deux mois | Ghania Khelifi, Abdelaziz Bouteflika, Abdelmalek Sellal, Ahmed Gaïd Salah
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Ghania Khelifi   

//Dessin de Damien GlezDessin de Damien Glez

Après les rumeurs et les interrogations voilà venu le temps du malaise en Algérie. Depuis bientôt deux mois le président Abdelaziz Bouteflika est absent du pays et sa convalescence dans un hôpital militaire parisien se prolonge dangereusement pour la stabilité du système. Evacué le 27 avril à l’hôpital militaire parisien du Val- de -Grâce, pour un accident cardio-vasculaire «sans retentissement sur les fonctions vitales» selon le communiqué officiel, il est toujours en convalescence. Les rumeurs et les spéculations sur le décès de Bouteflika s’emparent alors des réseaux sociaux et de la presse algérienne et parisienne. Les algériens dénoncent le mépris des pouvoirs publics qui ne daignent pas les informer sur l’état réel du président, qui pis encore censurent un journal qui révélait une maladie grave. L’épisode de la mort en 1978 de l’ancien chef de l’état Houari Boumediene dissimulée pendant plusieurs jours et dont les vraies causes n’ont jamais été clarifiées revient dans les esprits. Les pronostics sur les successeurs éventuels, la surenchère politicienne sont telles qu’elles ne laissent pas le choix aux proches du président. Fin mai, des images du chef de l’état sont enfin diffusées par l'agence de presse nationale. On y voit Abdelaziz Bouteflika, habillé d'une robe de chambre, en compagnie du premier ministre Abdelmalek Sellal et du chef de l'armée Ahmed Gaïd Salah dans un salon des Invalides, une institution militaire où il a été transféré pour une «période de réadaptation fonctionnelle en vue de consolider l'évolution favorable de son état de santé» selon le bulletin de santé de ses médecins. A l'issue de cette entrevue, le premier ministre a déclaré que le président avait «très bien réagi et (que) son état de santé semblait correct» sauf que cette vidéo muette a relancé le débat sur sa capacité à reprendre sa charge parce qu’on y découvre un vieil homme affaibli, le bras gauche et la partie gauche de son visage peu mobiles tentant de boire un café en compagnie d’un premier ministre visiblement mal à l’aise. La mise en scène ne trompe personne et le chef du gouvernement a beau répéter que le président continue de «gouverner» et de donner ses directives, le pays est bien sans président depuis des semaines. Le Conseil des ministres ne s’est pas réuni et les institutions semblent figées dans l’attente du dénouement de cet épisode. Les commentaires des internautes ont tous pointé cette absence de son qui laissent penser que le président a des difficultés d’élocution et peut être pire. Difficile pour l’opinion algérienne d’imaginer Bouteflika si autoritaire dans ses premières années de règne, revenir aux affaires et encore moins briguer un quatrième mandat en avril 2014. Plusieurs partis politiques ont d’ailleurs demandé que soit enclenchée la procédure d'empêchement en application de l’article 88 de la Constitution pour déclarer l’incapacité de gouverner de Bouteflika. Cette procédure ne peut cependant être lancée que par le Conseil constitutionnel qui peut demander au Parlement de déclarer «l'état d'empêchement» en cas de maladie grave et durable du président. Après le vote favorable des deux-tiers du Parlement, le président du Sénat est alors chargé d'un intérim de 45 jours. Si l’empêchement persiste, le Conseil constitutionnel peut déclarer la vacance définitive du pouvoir et des élections sont organisées dans les 60 jours. Une décision qui relève en réalité des militaires, le seul vrai pouvoir en Algérie. Chacun regarde justement du côté des généraux pour tenter de déceler leurs intentions sur l’avenir du pays, ne se fiant ni aux propositions de certains prétendants à la succession ni aux déclarations faussement rassurantes des responsables politiques. La succession ou pas du président Bouteflika ne se décidera ni dans les travées du Parlement ni dans les urnes. En attendant la grande question est de savoir si Bouteflika sera «visible» pour la célébration le 5 juillet prochain du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. S’il rate ce rendez-vous les autorités ne pourront plus nier la situation de vacance de pouvoir. Et si cela arrivait l’Algérie entrera encore une fois dans une zone de fortes turbulences.

 


 

Ghania Khelifi

25/06/2013