Algérie. La Kahina, la femme qu’ils  n’aiment pas | Ghania Khelifi, Kahina, Dyhia, Koceila, Omeyades, Berbérie centrale, Tébessa, Khenchela, kofr, Saint-Augustin, FLN
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Ghania Khelifi   

En parallèle aux fastueuses festivités  officielles de la célébration du cinquantenaire de l’indépendance, une petite association culturelle de la ville de Khenchela (Est) a tenu un colloque sur la « Kahina, reine des amazigh, symbole de la femme algérienne ».

Dit ainsi, cet intitulé n’a rien à envier aux ronflants slogans officiels sauf que la Kahina n’appartient pas au panthéon des héros nationaux et son personnage est loin de faire l’unanimité.

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Tout ce qui est sublimé chez les figures emblématiques figées par la version de l’histoire nationale telle que voulue par le pouvoir politique dérange chez la Kahina. Elle cristallise plus que d’autres personnages du passé la fracture entre les défenseurs acharnés de l’arabité et de l’islamité composantes exclusives de l’identité algérienne et des tenants de la dimension berbère de celle-ci en  rappelant ses antécédents  juif et chretien.

 

Mais qui est donc cette dame Kahina qui a subi l’omerta du pouvoir algérien depuis l’indépendance du pays?

 

De son vrai nom Dyhia (la belle gazelle en tamazight) elle a été surnommée Kahina soit devineresse ou sorcière par les Arabes. A la mort en 686 de Koceila un autre chef berbère qui s’est distingué par sa résistance aux Arabes, Kahina fille du roi berbère Aksel réunifie plusieurs tribus de l’Afrique du nord orientale et du Sud pour mener la guerre aux Omeyades venus islamiser et conquérir ce qui est encore la Berbérie centrale (les Aurès à l’est de l’Algérie et l’ouest de la Tunisie).

 

Par deux fois cette femme que la mythologie populaire décrit comme très belle défait la puissante armée de l’envahisseur omeyade. Après cinq ans de règne  la Kahina est vaincue en 702 après J.-C. près de Tébessa à l’est de l’actuelle Algérie. Elle se refugie en Tunisie mais elle sera capturée et décapitée. Sa tête sera envoyée en trophée au calife en Syrie.

 

Cette version fluctue selon les époques et les historiens mais la légende de la « belle gazelle » entrera dans la tradition orale maghrébine. Exclue en raison de sa religion, juive pour certains et chrétienne pour d’autres, de l’histoire officielle de l’Afrique du Nord, elle trouve sa place dans la revendication identitaire berbère.

 

Les mouvements de contestation amazighe en Algérie ont tenté de la réhabiliter dans l’écriture officielle de l’Histoire sans grand succès. Seuls quelques écrivains comme  Kateb Yacine ou des universitaires ont revisité sa légende et son épopée.

Algérie. La Kahina, la femme qu’ils  n’aiment pas | Ghania Khelifi, Kahina, Dyhia, Koceila, Omeyades, Berbérie centrale, Tébessa, Khenchela, kofr, Saint-Augustin, FLNIl a fallu attendre 2003 pour que le président Bouteflika, en route pour son troisième mandat et soucieux d’apaiser la Kabylie en fronde, concède une visite à la première statue de la Kahina, malheureusement d’assez mauvaise facture, érigée par une association dans la ville de Khenchela, un des bastions du mouvement identitaire.

 

Le président de l’association de défense de la langue arabe, une sorte d’obscur gardien du temple de l’islamobaathisme local, a exigé que soit détruite cette statue considérée comme un acte de « kofr » (apostasie) au motif que la Kahina est morte en combattant l’Islam et les musulmans.

 

Des militants kabyles du mouvement identitaire ont également protesté contre l’absence d’inscription en langue amazighe sur la stèle. Sans interdire ouvertement les manifestations culturelles ou scientifiques qui lui sont consacrées par des initiatives locales, les gouvernements successifs algériens n’ont jamais encouragé aucune recherche sérieuse pour connaître cette figure de l’histoire du Maghreb.

 

Les vestiges du supposé palais de la reine berbère à Khenchela ne bénéficient d’aucun entretien alors que le site est classé, et rien n’est entrepris pour reconstituer le parcours de cette combattante. Les raisons sont celles-là même qui ont longtemps fermé la porte de l’Histoire nationale à Saint-Augustin, aux rois berbères et plus proches de nous aux opposants du FLN pendant la guerre de libération (1954-1962).

 

La Kahina par son parcours dément la version officielle de l’Histoire nationale qui a, jusqu’à nos jours, gommé l’Algérie préexistant à l’invasion française en 1830 et surtout au FLN (front de libération nationale) dont les tenants du pouvoir se sont toujours réclamés. Concéder à une femme, berbère qui plus est, des qualités de stratège militaire, de leader politique et de patriote n’est pas compatible avec un Code de la famille qui consacre l’inégalité entre les hommes et les femmes ni avec la persécution des Algériens de confession chrétienne ou juive.

 

La Kahina qui appartient autant aux Algériens qu’aux Tunisiens a été réduite à une figure folklorique car elle est un rappel obstiné de la résistance des peuples de cette région à toutes les invasions qu’elles soient au nom du Coran ou du glaive.

 


 

 

Ghania Khelifi

04/08/2012