Migrants subsahariens en Algérie | Ghania Khelifi, migrants subsahariens, Echo d’Oran, Tamanrasset, Dely Ibrahim, Ain Guezzam, Tinzaouatine, Bordj Baji Mokhtar, centres d’attente
Migrants subsahariens en Algérie Imprimer
Ghania Khelifi   

L’Autre, ce n’est pas moi

La situation sécuritaire au Sahel ne va pas arranger l’image des migrants subsahariens vivant en Algérie. Déjà victimes d’un racisme ordinaire et de graves atteintes à leurs droits humains, ils seront désormais suspectés de collusion avec les islamistes armés. Jusqu’à présent ils étaient surtout soupçonnés de trafics en tout genre et de prostitution.

Dans un article du 3 mai 2012 l’Echo d’Oran, un journal régional, reprend sans s’embarrasser de vérification, les propos d’habitants selon lesquels «un réseau de  prostitution constitué de ressortissants africains a élu domicile dans des habitations de fortune. Certains voisins accusent même ces clandestins de production locale de films pornographiques. De nombreux immigrés clandestins ne reculent devant rien pour amasser un maximum d’argent: charlatanisme, prostitution, mais aussi falsification de billets de banque».

 

//Migrants subsahariens en AlgérieMigrants subsahariens en Algérie

 

Cette diabolisation des migrants africains s’est d’ailleurs traduite par des comportements effrayants des services de sécurité envers des femmes souvent mères d’enfants en bas âge. Des opérations de « nettoyage » ont été effectuées à Tamanrasset au sud, à Dely Ibrahim sur les hauteurs de la capitale et à Oran à l’ouest du pays. La bien pensance locale affuble  les migrantes de mœurs légères et de délinquance démonisant également les hommes -notamment ceux de confession chrétienne- qui n’ont donc aucune chance de trouver grâce aux yeux des Algériens.

Comme on est toujours « l’immigré » de quelqu’un, les Algériens qui s’indignent des discriminations que subissent leurs proches en France reproduisent le même comportement tout en se défendant d’être racistes. Ils s’étonnent  que l’ouvrier camerounais recruté sur le chantier de leur villa puisse être universitaire et que la jeune ghanéenne abordée dans la rue ne soit pas forcément une prostituée.

Il y a eu le triste épisode de ce quartier d’Oran parti à la chasse à l’Africain après une altercation entre des membres des deux communautés. Toutefois,  à la décharge des Algériens, si l’ose le dire ainsi, leurs propres droits sont bafoués par le pouvoir et leur pays n’est pas précisément la terre des libertés et de la justice. Ils sont eux-mêmes si souvent confrontés à l’arbitraire qu’ils oublient que les droits des étrangers participent de  leur propre dignité.

Comme leurs enfants qui tentent de regagner au péril de leurs vies les côtes européennes, les jeunes migrants subsahariens traversent les frontières du Mali ou du Niger entassés dans des camions chargés souvent de produits de contrebande avec le même projet: l’Europe via l’Algérie.

 

Migrants subsahariens en Algérie | Ghania Khelifi, migrants subsahariens, Echo d’Oran, Tamanrasset, Dely Ibrahim, Ain Guezzam, Tinzaouatine, Bordj Baji Mokhtar, centres d’attente

 

Selon les données officielles communiquées à la Commission de l’ONU, 20 000 personnes ont été expulsées d’Algérie entre 2000 et 2007. La gendarmerie indique que 28 000 migrants irréguliers ont été arrêtés entre 1992 et 2003. En 2009 le nombre a presque doublé pour atteindre 45000. Les points de refoulement Ain Guezzam frontière du Niger, Tinzaouatine et Bordj Baji Mokhtar pour le Mali, sont des lieux de non droit car les candidats à l’émigration sont « jetés » dans le désert sans autre forme de procès.

Si les populations ne réalisent pas ce que subissent leurs voisins africains chez eux, les organisations civiles, les intellectuels et les journalistes n’ont pas d’excuse pour ainsi fermer les yeux. L’une des rares réactions vient de la ligue algérienne de défense des droits de l’homme qui dénonce chaque abus contre des migrants. En décembre 2011 un communiqué de cette association dénonçait l’expulsion collective de Nigériens, Camerounais et Maliens « suite à des procès expéditifs et de non-respect de la possibilité de recours inscrite dans la loi du 08/11 du 25 juin 2008 relative aux conditions d’entrée, de séjour et de circulation des étrangers en Algérie, dont l’effet est suspensif du refoulement ».

 

//Centre de détentionCentre de détention

 

Cette loi très répressive a permis la création de « centres d’attente » pour les personnes en voie d’expulsion. La ligue n’a cessé de dévoiler les pratiques des autorités dès qu’il s’agit de ces migrants. Des familles séparées, des enfants en bas âge enlevés à leurs mères, des conditions de détention inhumaines… Dans un long rapport publié en décembre 2011 le bureau national du SNAPAP (syndicat autonome) recense les faits constatés par ses militants.

Le gouvernement algérien avait déjà révélé son approche de l’immigration irrégulière par cette loi de 2008 qui n’a rien à envier aux textes similaires des gouvernements de droite des pays européens. Peu d’algériens savent que des centres de détention existent sur leur territoire et que les conditions y sont épouvantables. Il est à craindre que cette situation perdure car l’accès au droit en Algérie, la liberté d’expression y sont si malmenés que les populations se retrouvent à gérer l’immédiat dans un huis clos national qui empêche de rattacher les luttes locales au combat universel pour les droits humains.

 


 

Ghania Khelifi

03/08/2012