Portrait de migrante. La triple peine | Ghania Khelifi, Carole Tanqueray
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Ghania Khelifi   

Heureusement pour elle, dirons-nous, elle ne sait pas que toutes les embûches passées et à venir sont le lot de la femme immigrée et maghrébine équivalente à la « triple peine » selon le mot de Carole Tanqueray directrice d’une association d’accompagnement des migrantes à Gennevilliers (banlieue parisienne). Spécialiste de l’immigration féminine maghrébine Mme Tanqueray explique « cette combinaison de discriminations sexuelles, raciales et des discriminations liées au lieu d’habitation et à la pauvreté » qui maintient souvent cette catégorie de femmes dans la précarité.
Les femmes que reçoit sa structure sont soumises à la pression de leur communauté d’une part et à la nécessité de s’autonomiser pour survivre en France. Le parcours vers l’accès à leurs droits est toujours douloureux car il exige de faire des ruptures tôt ou tard avec sa propre histoire et sa communauté.

Naima était universitaire en Algérie, elle est aujourd’hui animatrice à temps partiel, pour un salaire en dessous du Smig, dans un centre de loisirs pour enfants. Elle a refusé les offres de femme de ménage que lui adressait l’agence de l’emploi et s’en offusque encore. Elle ignore que son cas est repéré par les statistiques officielles qui indiquent que le surchômage à diplôme égal des Français d’origine maghrébine est massif et touche une femme sur deux contre 26% des françaises de souche. Naima prépare sa demande de naturalisation car elle veut être recrutée comme fonctionnaire par la mairie qui l’emploie actuellement. Elle a peur de devenir comme toutes ces immigrées maghrébines de plus en plus voilées se contentant de quelques heures de ménage ou des allocations sociales. Elles sont loin de la vie de liberté et de confort qu’elle s’imaginait. Quand elle était encore dans sa ville de l’Est algérien même si elle se considérait comblée dans sa famille bourgeoise, elle enviait celles de sa connaissance qui partaient s’installer au Canada ou en France.
Elle n’envisageait pas cependant de se lancer dans l’aventure seule en payant un passeur ou en jouant la carte des études dans une université étrangère.

Portrait de migrante. La triple peine | Ghania Khelifi, Carole Tanqueray

Pour elle, la chance, du moins le pensait-elle, se présente l’été 2007. Les voisins de ses parents qui louaient chaque une maison au bord de mer viennent de France. Ils ont un fils. Il est un peu âgé mais il porte bien sa quarantaine. Il est instruit, il parle bien et il a la nationalité française. Quelques promenades sur la plage plus tard elle est sure qu’elle a trouvé l’homme de sa vie. De retour en France le beau franco algérien l’inonde de courriels et la tient éveillée toutes les nuits sur Skype. Au printemps il fait sa demande de mariage et lui promet la lune. Le père de Naima est réticent ; le prétendant est trop vieux, trop rapide. Il cédera sous la pression conjuguée de la mère et de sa fille. L’été 2008 Naima se marie en grandes pompes. Elle a 21 ans. Le temps de faire la procédure de regroupement familial* et la voilà installée dans un trois pièces bien équipé.

Quelques mois se passent dans un bonheur tout neuf jusqu’ au jour ou l’époux lui annonce qu’ils déménagent chez les beaux parents et que le logement social est « rendu » aux HLM (habitations à loyer modéré). La jeune femme ne pose pas de questions et s’installe avec sa belle-mère. Son mari est souvent à la maison de mauvaise humeur tournant en rond. Elle se risque à lui poser la question et il répond à demi mots qu’il a perdu son travail. Un soir à peine entrée dans la chambre conjugale, il en sort et s’installe au salon. Le manège dure quelques jours jusqu’à ce que la belle-mère lui demande de dormir désormais avec sa belle-sœur. Naima ne comprend ce qui lui arrive, elle sait que toute la maisonnée la tient à l’écart mais elle est tétanisée par la peur. Elle se résout finalement à exiger de son mari des explications. La réaction est terrible cet homme avec qui elle se promenait main dans la main sur la plage se transforme en monstre. Insultes, coups et menaces pleuvent ce soir là sur elle. Ces violences vont se répéter plusieurs fois par semaine. « Il m’a reproché de vouloir vivre comme une française, il me disait que lui faisais honte dans le quartier avec mes tenues. Je m’habille comme je le faisais en Algérie ! J’ai compris qu’ils voulaient tous que je porte le voile comme toutes les femmes de notre entourage. Quand je pense que chez moi jamais personne ne m’a forcée à le faire ».

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Il quittera la maison et elle ne le reverra plus. La belle-famille refuse de lui donner des informations bien qu’elle sache que tous savent ou il se trouve. Elle est désorientée et ne sait à qui raconter son calvaire. Il est hors de question d’en parler à ses parents en Algérie. Le rendez-vous à la préfecture pour son titre de séjour approche et le mari dont la présence est indispensable a disparu. Elle ne sait comment il apprend qu’elle veut porter plainte pour abandon du domicile conjugal. Au téléphone il menace de la tuer et la prévient « je ne te ferais jamais les papiers, je vais te faire la misère jusqu’à ce que tu retournes chez ton père ». En juillet 2010 la belle-famille lui demande de quitter leur foyer prétextant qu’ils partent en vacances en Algérie et qu’ils ne veulent plus d’elle chez eux en leur absence. « Trouve-toi un foyer d’hébergement » lui dit la belle-mère et « laisse mon fils tranquille ».
Ravalant toute fierté Naima appelle une lointaine cousine pour quémander un hébergement « ce moment là je ne connaissais rien à l’administration française ni aux droits des femmes que je croyais réservés aux françaises».

La cousine dont le mari ne voit pas de bon œil cette nouvelle charge se démène pour accompagner Naima du commissariat à la préfecture, en passant par l’agence de l’emploi et les services sociaux. Son titre de séjour lui est renouvelé pour un an au lieu des dix ans qu’elle attendait. Son statut de victime de violences conjugales l’a sauvée de l’expulsion du territoire. Naima découvre peu à peu l’autonomie mais aussi les dettes accumulées par son conjoint et qui lui sont réclamées. Elle fait ses propres recherches et localise le disparu qui n’habitait pas loin pendant tout ce temps. Il partage un studio avec un ami et semble ne plus sortir de la drogue selon des témoignages. Elle veut entrer en contact avec lui pour une dernière tentative. Puis un jour quelqu’un l’appelle « laisse tomber, il ne veut plus de toi, va faire ta vie » Mais pourquoi qu’est ce que j’ai fait? « Rien, tu n’a pas compris ? Il ne veut pas être marié, sa famille l’a obligé à prendre une femme au bled parce qu’il commençait à être vieux. Oublie tout ça ma sœur, c’est Dieu qui l’a frappé de sa malédiction».

Je n’ai jamais autant pleuré de ma vie que ce jour là, j’ai pleuré sur moi, sur ma bêtise, sur lui, sur l’homme que j’avais aimé. J‘ai pleuré de rage contre ma belle-famille, contre l’Algérie. J’ai pleuré de honte, d’impuissance. Mais tout ça c’est fini, je ne suis plus la même femme. En France il faut être forte et je le serai»

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*Le regroupement familial est la procédure qui permet aux ressortissants étrangers, régulièrement installés en France depuis au moins dix-huit mois, d'être rejoints, sous réserve de remplir certaines conditions, par les membres de leur famille proche.



Ghania Khelifi
09/06/2012