Alger Paris, le rap et la galère | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
 
Alger Paris, le rap et la galère | Daikha Dridi
Les Intik, Reda, Nabiul et Samir
Fatigués, les traits tirés, ils ont le geste et le sourire timides, ici leur temps est compté, ils doivent attendre les dimanches pour se retrouver, se parler et pouvoir enfin chanter. Il est vingt-trois heures et ils sont enfermés depuis tôt ce dimanche dans une chambre transformée en studio dans un petit appartement à Montreuil. Leur temps est tellement serré, qu’ils préfèrent se relayer pour me parler: pendant que deux d’entre eux continuent à travailler dans le studio, un troisième me raconte leur histoire que j’ai arrêtée de suivre depuis qu’ils ont quitté l’Algérie. On parle dans la cuisine qui, de toutes façons, est tellement petite, qu’elle a du mal à nous contenir tous en même temps.
Eux, c’est le groupe de rap Intik, né à Alger, expatrié à Paris depuis cinq ans: Samir «l’Oranais» qui a vingt-huit ans, Nabil enfant de la rue Didouche Mourad qui a vingt-six ans et Reda, aîné du groupe, enfant d’Alger-Deuxième comme il dit en riant. Il manque le quatrième, Youcef, parti pour quelques jours «respirer un coup à Alger».
A Alger, ils avaient l’air d’avoir vingt ans pour la vie.
Ils avaient la rage et du cœur aussi, des sortes de sentimentaux à la hargne sans concession. Ils sortaient tout juste de l’enfance lorsque leur ville a commencé à sombrer, au début des années 90, sous le flot des violences. Leurs chansons étaient des fresques bouleversantes de la vie dans les quartiers de la capitale. Avec eux, on a entendu pour la première fois chanter du rap dans la langue des Algérois. Une révélation, un coup de poing. Un peu comme le rap mexicain des Control Machete, au sens impénétrable pour ceux qui ne comprennent pas la langue mais dont on saisit, aux intonations, au choix des mélodies, au jeu des voix, la saveur et la colère des mots. Les Intik comme leur nom l’indique, une expression évidemment intraduisible, pas même employée dans les autres villes d’Algérie, pour dire «Très Bien» ou «Tout va bien», les Intik, comme leur nom le dit, sont un pur produit d’Alger.
Alger leur a donné des baffes et du talent.
Paris en a fait des hommes. C’est ce que dit Reda, qui a gardé intact, derrière ses lunettes carrées, un regard acéré et intelligent. «Paris, la France, ça t’apprend à devenir responsable, tu mûris bessif aalik (en dépit et à l’insu de toi-même), la première chose que tu apprends en arrivant ici c’est que tu dois te démerder tout seul», dit-il, dans un sourire amer, le souffle saccadé.
Alger c’était loin d’être le paradis, ajoute-t-il, mais c’était chez eux: «Là-bas, il y a toujours quelqu’un qui finit par taper à ta porte pour savoir si tout va bien, si t’as pas besoin d’un coup de main, ne serait-ce qu’une baguette de pain, ici ça n’existe pas, t’es définitivement tout seul. J’ai compris une chose en arrivant ici, un peu tard mais maintenant je l’ai bien apprise ma leçon, Paris, pour moi, ça veut dire: t’as pas le droit à l’erreur…».
Les mots de Reda, son amertume, mais aussi la touchante sincérité avec laquelle il l’exprime, laissent place au silence ; Samir, les yeux marrons rendus presque plus beaux par les cernes, baisse la tête; Nabil grand, beau et toujours drôle, dansotte, va d’un pied à l’autre tel un géant inquiet dans l’espace saturé d’émotions de la petite cuisine où on a fini par se retrouver tous.
Pas besoin d’effeuiller le détail de leurs désillusions, il est clair que les dernières années, l’apprentissage de l’exil a été douloureux. Pourtant pour les Intik, l’arrivée à Paris s’est faite par la grande porte. C’était en 1998, ils étaient invités à se produire dans des concerts avec d’autres rappeurs venus du monde entier, remarqués ensuite par le mythique Imhotep du groupe IAM qui leur propose de travailler sur une compilation et, avec d’autres rappeurs de France, ils sortent un CD de chroniques d’Alger, «Algérie, j’écris ton nom». Les concerts aux festivals de hip hop se suivent et puis c’est la rencontre avec Sony, rien moins que ça, avec qui ils signent un contrat pour trois albums. C’est l’euphorie pour ces gamins qui n’avaient jamais auparavant connu autre chose.
«On a appris plein de choses, techniquement, artistiquement, on n’en revenait pas, Sony avait mis à notre disposition des moyens dont on n’aurait jamais rêvé, rien que pour ça on regrettera jamais d’avoir quitté Alger», explique Samir comme grisé rien qu’à l’évocation de cette période de grâce. Le premier album qu’ils sortent avec Sony «Kayen ou Kayen», les Intik l’avaient mûri à Alger, ils avaient ramené avec eux une maquette saisissante, incubée à Alger, créée à Alger et …quelque peu frictionnée à Paris. Une fois le produit fini, c’est la chanson la plus «soft» à la fois du point de vue du son et des paroles qui a été le plus mise en avant, «Va dire à ta mère» une ballade plutôt reggae, qui répond mieux aux canons de l’ambiance World Musique, et laisse le moins entrevoir la griffe si particulière des Intik. Leur deuxième album avec Sony porte mal son nom, «La Victoire», et c’est un échec. Il n’y aura pas de troisième album, en 2002 c’est la séparation, ils se retrouvent seuls et un peu déboussolés face à leurs rêves pas encore réalisés, brutalement mis devant leurs contradictions, cruelles à dire vrai: chanter Alger dans un Paris où il n’y a pas vraiment de place pour eux.
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Rabah, chateur du group MBS
«Les grosses machines n’en ont rien à foutre des artistes, pour eux, on n’était qu’une opportunité : à l’époque, l’Algérie occupait beaucoup l’actualité et comme ils se disaient qu’il y a en France une grosse communauté algérienne, ils pensaient que notre musique viendrait à point nommé répondre à une attente», explique sans laisser voir la moindre émotion Rabah Ourad, chanteur d’un autre groupe de rap algérois, les MBS, qui a vécu, au même moment, sensiblement le même type d’expérience que les Intik. Les MBS, eux, avaient décroché un contrat avec Universal, «numéro un du disque mondial», insiste, ironique, Rabah en mâchant avec flegme un morceau d’une juteuse entrecôte dans un resto de son quartier «sympa car à la fois au centre de Paris et cosmopolite».
A la différence des Intik, les MBS employaient plus souvent le français dans leurs chansons dont certains tubes passaient en boucle sur les ondes des radios locales. Les chansons des Intik, jugées trop «politiquement tendancieuses», n’y avaient pas droit.
Peut-être parce qu’ils sont issus d’un milieu moins défavorisé que celui des jeunes d’Intik, les membres de MBS, leur leader du moins, se montre moins blessé par son expérience parisienne, dont il parle avec réalisme et mordant : «A Alger on était comme enfermés dans une cocotte minute et nous voilà subitement en train d’enregistrer pour Universal dans un studio à Toulouse au cadre de rêve, avec parc et piscine, quand on s’est vus là-dedans on croyait, comme on dit chez nous, que ça y est, on était arrivés… » Au final avec Universal, les MBS ne sortent qu’un album, qui porte le nom du groupe dont les initiales veulent dire «le Micro Brise le Silence», un album qui ne s’est vendu qu’à 20 000 exemplaires, un échec que Rabah explique toujours sans sourciller : «Universal nous avait mal maquettés, les grosses radios ne s’intéressaient pas au rap arabe, on n’a donc pas eu accès aux gros médias parce que ce qu’on faisait était trop communautaire, en plus on n’était pas stables, trop de problèmes de visas au goût de notre maison de disque, la séparation a donc eu lieu en 2001».
Cinq ans plus tard, Rabah qui a 27 ans et qui finit une licence en littérature, avec les autres membres du groupe, Redouane 27 ans, Mhand 26 ans et une jeune femme à la voix suave, Hadjira 25 ans, se sont progressivement et définitivement installés en France. Rabah a l’air d’avoir bien digéré toute cette expérience et se montre résolu à en tirer le meilleur : «après s’être séparés d’Universal, on s’est retrouvés tout seuls et c’est tant mieux, on a mieux appris», dit-il en tendant, fier et heureux, le dernier-né du groupe, un album sorti au moment de l’élection présidentielle algérienne, en avril dernier, et qui s’intitule «Rabah Président». L’album, un autoproduit qui n’a pas l’air de craindre contradictions et schizophrénie, est entièrement chanté en arabe, totalement tourné vers l’Algérie : «À Alger, dit encore Rabah, on était obsédés par le besoin de reconnaissance et comme le rap en arabe ça n’existait pas, on chantait en français pour prouver qu’on était de vrais rappeurs! Ce n’est qu’une fois arrivés à Paris qu’on a compris qu’il nous fallait nous démarquer du rap beur et on s’est mis à chanter en arabe». Les MBS y campent des rôles de jeunes Algériens d’Algérie, politiquement insolents dont les cibles favorites sont la classe dirigeante, cette génération qui a fait la guerre de libération et qui est encore au pouvoir, à leur tête le président fraîchement et massivement réélu, Abdelaziz Bouteflika. Un album parfaitement dans l’air du temps, très révolté mais dont on ne sait pas toujours où prend racine cette révolte, d’où elle nous parle, ni à qui elle s’adresse vraiment. Un album tout de même sauvé par deux ou trois morceaux pétris par la nostalgie, dont une chanson, «Wech Rakoum», un vrai bijou, une griffe de fin sociologue. «Wech Rakoum» voulant dire «comment allez-vous?» et où les MBS jouent leur propre rôle: ils sont partis longtemps et rentrent demander des nouvelles du pays, ils finissent par demander des nouvelles de tout: des murs du quartier, du boulanger et du cafetier, des hôpitaux et des prisons, des casseroles de la maison, des chaussures, de la dernière épidémie de conjonctivite, du métro et du nouvel aéroport en construction, etc., etc. Un morceau étonnant, entraînant et hilarant.
C’est lorsqu’ils quittent des postures un peu prévisibles de jeunes Algériens assoiffés de liberté et révoltés par un régime autoritaire, qu’ils sont eux-mêmes et rien que ça, que leurs chansons sont les plus belles.
Eux-mêmes, à savoir entre ici et là-bas, un peu piégés, avec leurs sacs de paradoxes, leur humour corrosif et leur tendresse désarçonnante.
C’est comme ça qu’on les aime nos rappeurs d’Algérie. Et c’est un peu comme ça que les Intik ont décidé de se retrouver autour de leur prochain album, dont ils préparent la maquette avec leurs propres moyens. Leurs propres moyens, c’est à dire pas grand-chose: aujourd’hui Samir et Reda, après avoir longtemps erré dans la galère des sans-papiers, vivent enfin à la régulière, dans la misère des emplois intérimaires. L’un est cariste dans une usine, l’autre est conducteur de machines dans une autre usine qui fabrique des sandwichs froids et sans saveur. Quant à Nabil, «droite-gauche, dit-il en rigolant, j’essaie de survivre», toujours sans papiers, toujours à se faufiler entre les boulots au noir et les uniformes des policiers. Pour eux, qui n’ont pas eu «la chance d’avoir des parents riches grâce à qui on aurait fait des études, la chance ne serait-ce que de savoir parler en français lorsqu’on est arrivés, la rencontre avec la France a été un vrai choc», résume Reda. Choc économique, choc culturel, choc de tous les ordres, aujourd’hui enfin surmonté, grâce à leur incroyable amitié, restée intacte. Et c’est de ce choc, disent-ils encore, qu’est en train de naître patiemment, âprement, une fois par semaine depuis plusieurs mois, dans le studio d’un appartement à Montreuil prêté par un copain, leur prochain disque.
Ça promet. Daikha Dridi
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