Les grivoiseries du mois d’avril dans la presse | Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
Les grivoiseries du mois d’avril dans la presse | Hicham Raji
Ce mois d’avril, deux articles ont monopolisé l’attention de l’opinion publique au Maroc. En imprimant le quotidien l’Economiste le quatorze du mois, les responsables du journal ne s’attendaient pas à ce que le tirage soit épuisé en l’espace de quelques heures. La raison en est une malencontreuse phrase qui s’est glissée dans un article tout ce qu’il y a de plus sérieux sur l’Accord de libre échange entre le Maroc et les Etats-Unis et qui a fait pouffé de rire les lecteurs. Il s’agit d’un passage pornographique qu’on ne rencontre que dans les dialogues intimes. La journaliste qui a produit l’article devait être bien dans l’embarras après la sortie du journal et la circulation de la nouvelle comme une traînée de poudre.
En fait, l’incident proviendrait du montage. La personne qui s’en occupait devait trouver son travail bien ennuyeux et chattait en même temps avec une amie, auteur vraisemblable de la phrase. Une mauvaise manœuvre serait à l’origine de l’insertion du texte dans l’article. On ne sait si l’événement fut une bonne publicité pour l’Economiste. Si le journal fut épuisé le jour de sa sortie, c’est grâce surtout à l’étrangeté de l’incident, surprenant de la part d’un quotidien sérieux et peu enclin à des grivoiseries de ce genre. C’est surtout grâce à la curiosité maladive et assez compréhensible du public, friand de choses qui sortent de l’ordinaire. Mais il n’est pas sûr pour autant que l’incident draine plus de lecteurs. Les habitués du journal pourraient même être gênés de l’acheter, de peur d’être accusés de chercher surtout à dénicher d’autres réflexions coquines intercalées dans les textes.
Plus sérieux est l’article publié le 9 avril par l’hebdomadaire Akhbar Al-Ousboue. Cette publication fait partie de ce qu’on appelle la presse populaire, à scandale ou de caniveau, genre assez répandu dans les médias marocains arabophones. On reproche même parfois aux pouvoirs publics de favoriser la prolifération de telles publications pour discréditer la presse indépendante. L’article en question s’intitule l’homosexualité et la classe politique marocaine. Il «accuse» en termes à peine voilés le ministre des finances, Fathallah Oualalou d’être homosexuel et d’être impliqué dans une scabreuse affaire où la police serait intervenue. L’accusation d’homosexualité est en elle-même grave, dans un pays à l’opinion publique assez conservatrice et où l’Etat lui-même nourrit hypocritement le traditionalisme dans son fonctionnement et ses référents. L’homosexualité est «officiellement» punie pénalement, bien qu’elle soit tolérée dans la pratique. Mais traiter publiquement quelqu’un d’homosexuel reviendrait à le jeter en pâture à la vindicte populaire. On aurait préféré juger Monsieur Oualalou sur son travail à la tête de son ministère, plutôt que sur sa vie privée qui ne nous intéresse pas. La presse dans son ensemble a réagi contre ces propos diffamatoires et qui portent atteinte à la vie privée du ministre.
Mais le plus curieux dans l’affaire, c’est la réaction du gouvernement. Plutôt que de laisser au ministre le soin de porter plainte contre la publication, il a recouru aux vieilles pratiques makhzéniennes pour incarcérer Anas Tadili, le responsable de la publication incriminée. Monsieur Tadili est en lui-même un curieux personnage, fraîchement recyclé dans le journalisme. C’est un ancien employé de l’administration pénitentiaire. Il a une affaire qui traîne depuis dix ans avec les services des douanes. Il fut condamné à payer une amende d’un million de dirhams, condamnation non exécutée, comme il arrive souvent. Le ministre de la justice a ressorti ce vieux dossier qui traînait dans les tiroirs d’un tribunal pour incarcérer le méchant journaliste et le faire rapidement condamner à 10 mois de prison.
Le plus grave est que le gouvernement parle de créer une commission (encore une!) pour contrôler la presse. Ce qui inquiète le syndicat de la presse et les organisations de défense des droits de l’Homme. Au moment où certaines forces politiques prévoient de proposer un amendement à une loi sur la presse très décriée déjà répressive, le gouvernement semble vouloir profiter de l’incident pour créer une nouvelle tutelle sur les journalistes. Pour couronner le tout, des plaintes commencent à pleuvoir sur le gouvernement de la part d’hommes politiques qui se sont engouffrés dans la brèche. Des hommes politiques qui se sentent insultés, par exemple, par les propos de Boukhari, l’ancien agent des services secrets qui a fait des révélations sur l’affaire Ben Barka et continue à déverser des flots de récits qui éclaboussent une bonne partie de la classe politique marocaine. Il publie ses révélations dans une sorte de roman feuilleton publié sur les colonnes du quotidien Al-Ahdath Al-Maghribiya.
Il semble cependant que la levée de boucliers des journalistes ait porté ses fruits et que le ministre de la justice ait fait marche arrière et relativisé ses déclarations à propos de la fameuse «commission». Mais la porte est désormais ouverte aux règlements de compte. Fathallah Oualalou a finalement porté plainte contre Anas Tadili (qui a déjà été emprisonné et condamné pour une autre raison!). D’autres leaders politiques envisagent de porter plainte, contre Boukhari notamment, et le gouvernement semble leur donner raison. Aux dernières nouvelles, nos chers députés sont tétanisés par les révélations de Boukhari et ne parlent que de lui dans les couloirs du parlement. La justice marocaine étant ce qu’elle est, le risque est de voir pleuvoir des condamnations pour diffamation ou à l’emprisonnement contre des journaux ou des personnes qui font des révélations sur le passé de certains hommes politiques, sans qu’on prenne la peine de vérifier si les faits révélés sont authentiques ou pas. La tendance est qu’au Maroc, la sacralité ne se limite plus à la personne du roi. Elle aurait tendance à envelopper toute la classe politique : les ministres, les députés, les leaders politiques, anciens et nouveaux, les anciens résistants, etc.
L’humoriste marocain Ahmed Senoussi, toujours interdit de scène au Maroc, à cause de sa langue jugée très pendue, a forgé un terme pour désigner l’ambiguïté du régime marocain, tiraillé entre une volonté affichée de démocratisation et un besoin irrépressible de sévir, un régime qui accorde la liberté d’expression, mais en balise tellement les contours qu’il en arrive à la vider de tout son sens. Senoussi dit qu’au Maroc nous vivons sous une «démoctature».
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Le débat autour de la réforme constitutionnelle
Durant le mois d’avril on a beaucoup parlé de réforme constitutionnelle. La nécessité de changer la Constitution était un discours récurrent de la gauche marocaine, celle d’avant la réforme constitutionnelle timide de 1996 et du gouvernement dit de l’alternance de 1998. Depuis cette date, seuls l’extrême gauche, les islamistes, les mouvements amazighes et les ONG de défense des droits de l’Homme réclament avec insistance une réforme constitutionnelle, chaque tendance pour ses raisons: les islamistes pour plus de charia, l’extrême gauche et les organisations de défense des droits de l’Homme pour plus de liberté, plus de démocratie et moins de religion, les mouvements amazighes pour inscrire leur langue comme langue nationale, au même titre que l’arabe.
Dernièrement, c’est l’Etat marocain qui semble inscrire la réforme de la Constitution dans son programme, mais pour une toute autre raison aussi. Dans sa proposition à l’ONU, l’Etat marocain a proposé une formule marocaine qui corrige certains points jugés inacceptables du Plan Baker pour le Sahara. Cette proposition propose d’accorder une certaine autonomie aux provinces sahariennes, une autonomie qui serait inspirée du modèle espagnol ou celui, plus récent, de l’Irak. Mais cela suppose que l’Etat réforme la Constitution pour inclure une clause relative à la question.
C’est peut-être cette volonté affichée de réformer la loi suprême qui a poussé d’autres acteurs politiques à réclamer d’autres réformes dans la foulée. C’est d’abord Mustapha Ramid, un député qui représente l’aile extrémiste du parti islamiste officiel, le PJD (Parti de la justice et du développement), qui a sorti un « plan » de réforme au début du mois d’avril. Il y propose d’instituer l’islam comme référent suprême, la monarchie comme forme de gouvernement, mais subordonnée à la loi islamique, et la démocratie comme mode et mécanisme de fonctionnement, toujours inspiré de l’islam. Le plan de Ramid a suscité des réactions hostiles, même au sein de son parti, mais il semble qu’il bénéficie de l’appui de la base du mouvement. Les propositions de Ramid semblent en tout cas rejoindre les vues de l’autre organisation islamiste, influente mais non représentée sur l’échiquier politique, Al-Adl wal-Ihssane qui, elle, conteste carrément le titre de Commandeur des Croyants (ou Amir Al-Mouminine) du roi.
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Sans verser dans l’extrémisme islamiste, certaines forces politiques, même parmi les partis participant au gouvernement, réclament une révision constitutionnelle qui réviserait à la baisse les prérogatives royales. Tout en reconnaissant le titre de Commandeur des Croyants, nécessaire pour faire face à l’extrémisme islamiste, ces forces revendiquent plus de pouvoir et plus de liberté d’action au Premier ministre et au gouvernement. Dans un dossier intitulé «les pouvoirs du roi», le magazine Telquel rend compte de l’étendue des pouvoirs légués par Hassan II à Mohammed VI. Le célèbre article 19 de la Constitution permet déjà au roi de concentrer tous les pouvoirs et rend caducs les autres formes (judiciaire, exécutif et législatif). En se situant au-dessus des trois autres pouvoirs (gouvernement, parlement, justice), le roi les réduit au rang de simples exécutants. A ce pouvoir conféré par la Constitution (dont il est d’ailleurs l’artisan), s’ajoute une forme de légitimation archaïque remise à l’ordre du jour par Hassan II en 1979, la bey’a ou serment d’allégeance. Aujourd’hui, seule la volonté de démocratisation pourrait pousser la monarchie à se délester de certains de ses pouvoirs, car sur la scène politique, la conjoncture étant ce qu’elle est, il est plus que douteux qu’une quelconque force politique puisse imposer quoi que ce soit. Hicham Raji
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