Les cinéastes marocains et «l’avance sur recettes» | babelmed
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  Depuis 1980, le Centre cinématographique marocain (CCM, organe régulateur du secteur) a créé un fonds d’aide (ou de soutien) pour encourager la production nationale. Malgré sa modestie (budget annuel de 2 millions de dirhams au départ, en 2004 il atteint 30 millions de dirhams), l’aide à permis la production de 5 films en moyenne dans les années 80, moyenne qui a évolué à 10 ces dernières années.
En novembre 2003, les associations de producteurs et de réalisateurs ont négocié avec le CCM une nouvelle formule qui pourrait permettre, à brève échéance, l’autofinancement du fonds d’aide. Les cinéastes, qui sont des gens très susceptibles, ne pouvaient plus supporter les remarques continuelles et sournoises qui les accusaient de dilapider l’argent du contribuable. On semblait leur dire que leurs films ne marchaient pas en salle, et qu’ils pouvaient faire mieux pour aller vers le public, même avec le peu d’argent qu’on leur accordait. Bref, le CCM et les producteurs se sont mis d’accord pour considérer dorénavant l’aide à la production comme une « avance sur recettes », destinée à être remboursée après exploitation (sur les recettes d’exploitation en salle, de vente de droits à la télé, de cassettes vidéo et DVD, etc.). Seulement, à la sortie de l’arrêté qui concrétise cet accord et le rend applicable au début de 2004, les cinéastes se sont sentis floués. A l’issue des discussions, il était prévu que l’Etat ne se ferait rembourser qu’après que les producteurs auront récupéré les fonds propres engagés. Dans le texte définitif, le passage qui précisait ce mode de remboursement a été supprimé. L’Etat veut se faire payer sur le premier centime de recette, au même titre que le producteur. Dans le litige qui oppose les cinéastes à l’Etat, chacun avance des arguments, à mon sens, défendables. Pour le CCM, laisser les producteurs se servir seuls en premier, reviendrait à investir à fonds perdus, et donc à revenir à la formule ancienne qu’on veut justement dépasser, étant entendu qu’un film marocain ne rentre jamais entièrement dans ses frais. La formule telle qu’elle est proposée inciterait les producteurs à une meilleure gestion et les cinéastes à faire des films de qualité et qui marchent. Les réalisateurs pensent plutôt que les nouvelles règles vont signer l’arrêt de mort du cinéma marocain. Les moyens de financement sont si difficiles à trouver que souvent ils recourent aux crédits bancaires pour compléter leur apport à la production. Compromettre ainsi des recettes déjà faibles (et souvent hypothétiques), reviendrait à ruiner leur chance de continuer à faire du cinéma. La situation semble donc sans issue.
Mais il y a peut-être des solutions pour sortir de l’impasse. Trouver, par exemple, un moyen pour inciter les Marocains à aller voir les films nationaux. On pourrait arguer que c’est un devoir national, au même titre que le vote, ou le rituel qui consiste à regarder la télé tous les soirs. Si chaque marocain, en âge de le faire, s’engage à voir au moins un film marocain par an, cela assurerait largement la rentabilité de nos films. Une autre solution consisterait à conseiller aux cinéastes qui font des films que personne ne va voir, de changer impérativement de métier, après le 3e ou le 4e navet, pour ménager le contribuable et faire un peu de place aux véritables talents.
«L’avance sur recettes divise les cinéastes», par Jaouad Mdidech, la Vieéco, n° 4258, du 26 mars au 1er avril 2004, p. 59-60.
Site: www.lavieeco.com


Hicham Raji
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