L’ultime (?) échec de la Ligue arabe | babelmed
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Le président tunisien Ben Ali.
Ce qui est sûr, c’est que cette réunion, comme celles qui l’ont précédée depuis près de 60 ans, ne pouvait aboutir à rien. Le président tunisien aura eu au moins le mérite de nous éviter une perte de temps inutile. On aurait eu pendant le sommet droit au scénario habituel : des rumeurs sur des discussions houleuses (en cati mini), des discours vaseux et polis en séance plénière et des déclarations finales qui ne tirent jamais à conséquence, à force de compromis. De toute façon, les résolutions ne furent jamais que des vœux pieux, puisqu’elles n’avaient aucun caractère contraignant, la Ligue n’ayant aucun pouvoir en soi.
La question logique que se posent les gens depuis longtemps: alors pourquoi la Ligue arabe ? Le rêve de l’union arabe est né de ce raccourci évident qui veut que 22 pays qui partagent à peu près une religion commune, une culture et une langue communes et quelques tranches d’histoire doivent nécessairement s’unir, se «liguer». Or aujourd’hui encore plus qu’hier, les peuples sont si différents que les préoccupations régionales et les intérêts nationaux l’emportent sur le déterminisme communautaire. Et puis dans la débâcle actuelle, les régimes sont surtout préoccupés de leur survie. L’exemple du revirement spectaculaire du pouvoir libyen après plusieurs années de gesticulations sous l’embargo est édifiant à cet égard. En fait, ce qui unit aujourd’hui les pays autant que les peuples arabes (unir est trop dire, disons plutôt le sujet qui donne l’illusion encore aux arabes d’être unis), c’est surtout les problèmes auxquels ils sont confrontés, la question palestinienne en premier. On se demande ce que seraient encore les régimes arabes s’il n’y avait pas le conflit israélo-palestinien et l’invasion de l’Irak pour canaliser la haine et l’amertume de leurs peuples.
Plusieurs raisons sont évoquées pour expliquer le mystère du report du sommet et la manière cavalière ou peu diplomatique du président tunisien. En tout cas, cela crée un précédent dans l’histoire, déjà si peu reluisante, de la Ligue arabe. On s’était habitués à des dénouements plus soft et qui, pour ainsi dire sauvaient la face : en cas de divergences, les sommets étaient soit reportés à l’avance, soit se tenaient et aboutissaient, malgré tout à des résolutions.
Les Tunisiens ont justifié la décision de leur président par les trop grandes divergences entre les Etats sur plusieurs points : certaines propositions visant à promouvoir la démocratie, les droits de l’Homme et l’égalité entre l’homme et la femme furent atténuées au point d’être dénaturées par certains membres réticents. Au lendemain de l’annonce du projet américain du Grand Moyen-Orient, plusieurs pays arabes ont réagi, à leur tête l’Egypte, pour dénoncer l’ingérence et dire que les réformes devaient venir de l’intérieur. On assiste actuellement à un net clivage, qui existait déjà dans les faits, mais qui ne transparaissait pas beaucoup dans les positions et discours officiels, entre le Maghreb et les pays du Machrek. En clair, le Maghreb propose une réforme profonde de la Ligue arabe pour en démocratiser les institutions et lui donner plus de poids. Il voudrait la faire évoluer vers une sorte d’Union à l’européenne. L’Egypte voit dans ces réformes une révolution, car non seulement cela remettrait en cause sa suprématie sur le monde arabe, imposée depuis longtemps de facto, mais surtout une menace pour des régimes orientaux (y compris le sien) déjà très fragilisés par le problème irakien et le radicalisme islamiste.
Mais l’analyse des positionnements des régimes arabes, à chaque fois différents selon les sujets, est si difficile qu’elle en devient un casse-tête. Sur la question de la démocratisation du monde arabe, la position des pays du Maghreb, en avance sur le plan social et des institutions, est plus progressiste. Ils sont rejoints en cela par certains pays du MachreK comme la Jordanie et quelques petits pays du Golfe comme le Bahrein. On pourrait cependant reprocher à la Tunisie de ben Ali, qui parle plus de modernité que de démocratie, qu’elle est très mal placée pour parler des droits de l’homme. Comme on pourrait dire que c’est bien prétentieux de la part de la Libye de Kaddafi de vouloir donner des leçons ou de militer pour une résolution qui interdit les armes de destruction massives, elle qui vient juste de sortir d’une décennie d’embargo. En gros, les pays orientaux reprochent au Maghreb, qui met en avant la nécessité des réformes, de faire la promotion du Grand Moyen Orient américain.
L’assassinat, à la veille du sommet, du chef du hamas, Cheikh Yassine, n’a pas non plus facilité les choses. Certains prêtent même à Israël le dessein secret d’avoir voulu par son acte faire échouer le sommet. Une déduction peut-être vraisemblable, mais qui tendrait à accorder au sommet une importance qu’il n’a pas. Depuis quand les décisions des sommets arabes inquiètent Israël ? Le fait est que les Etats arabes prévoyaient d’adopter une résolution pour faire avancer le processus de paix, notamment en jetant le pont entre les propositions saoudiennes du sommet précédent et la Feuille de route. L’attentat de Madrid et l’assassinat du leader du Hamas ont poussé certains Etats à proposer une résolution condamnant l’assassinat, mais aussi tous les actes terroristes mettant en cause des civils. Ce qui tendrait à inclure autant le « terrorisme d’Etat » israélien que certains attentats de la résistance palestinienne s’attaquant à des civils, actes que beaucoup de pays arabes éprouvent des difficultés à condamner.
On remarque le même clivage dans les positions à propos de la question irakienne. Le Maghreb et certains pays du machrek considèrent que la pacification et la démocratisation du pays sont d’une nécessité vitale pour les Irakiens et la région, surtout s’ils sont relayés par l’ONU. D’autres pays considèrent que les attentats continuels dans le pays sont des actes de résistance contre l’occupation. Il ne serait pas faux de penser que certains régimes de la région verraient d’un très mauvais œil la paix en Irak, car elle constituerait une menace directe leur devenir. Il faudra pourtant bien qu’un jour les régimes arabes cessent de mentir à leur peuples, et que ces peuples cessent de se voiler la face: la véritable menace aujourd’hui pour les régimes n’est ni Israël ni les Etats-Unis, mais bien la démocratie.
On parle beaucoup de l’opinion arabe hostile à l’Occident. L’argument sert autant les pays occidentaux, qui ménage souvent des régimes dictatoriaux, que ces régimes eux-mêmes qui s’érigent comme des boucliers contre l’obscurantisme islamiste. On oublie simplement de dire que ce sont surtout les régimes qui forgent les opinions et que si l’opinion arabe est si hostile, c’est que les dirigeants le veulent bien et agissent dans ce sens. Le régime qui illustre le mieux dans le monde arabe cette ambivalence et ce double discours est celui de l’Arabie Saoudite : aligné par nécessité, et du bout des lèvres, sur les positions américaines, il s’emploie à combattre dans la pratique ce qu’il défend officiellement. Le fonctionnement et l’archaïsme de la société saoudienne sont des démentis flagrants et perpétuels de ses positions officielles.
Finalement, les pays arabes semblent, sous l’apparent consensus sur certaines sujets communautaires, bien différents. Le mieux serait pour eux de renoncer au rêve irréaliste et irréalisable de l’union arabe pour se concentrer sur des regroupements régionaux plus réalistes et plus viables. Les pays du Maghreb, par exemple, plus avancés sur le plan des réformes démocratiques et plus proches de l’Europe, ont des préoccupations et des priorités différentes de celles du Machrek. Ils devraient réfléchir en commun non seulement aux possibilités d’intégration économique, mais surtout à un rééquilibrage institutionnel pour moderniser plus rapidement leur arsenal juridique et rendre les lois plus conformes aux composantes culturelles et ethniques qui leur sont spécifiques (la reconnaissance des composantes amazighes et francophones de leurs sociétés).
Hicham Raji
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