Jawhara, fille de prison: Une chronique des années de plomb qui raconte le passé au présent antérieur | babelmed
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  Jawhara, fille de prison: Une chronique des années de plomb qui raconte le passé au présent antérieur | babelmed Le dernier film de Saad Chraïbi, sorti en salle le 3 mars, a reçu un accueil mitigé et suscité la polémique. On s’y attendait un peu, parce que le cinéaste y visite une zone dangereuse et jusque là inexplorée et taboue. Jawhara est pratiquement le premier film à aborder la période noire des années de plomb au Maroc. A-t-il réussi à rendre cette atmosphère des années 70? Sa construction et le jeu des acteurs sont-ils parvenus à susciter en nous de l’émotion ou nous ont-ils renseignés sur l’époque, poussés à jeter dessus un regard plus lucide, comme sont parvenus à le faire certains écrits poignants depuis la fin des années 90? La réponse est globalement plutôt défavorable pour le film, parce que pour ceux, nombreux, qui ont vécu la période ou en ont souffert, il n’est pas parvenu à présenter une construction dramatique qui illustre pertinemment l’époque.
A la décharge du cinéaste, on est forcé de reconnaître qu’il est difficile de faire un film après la sortie d’une vingtaine de récits sur l’époque, dont certains sont très bons. Le film est nécessairement réducteur et les adaptations sont rarement à la hauteur des écrits qui les inspirent. Le fait que le cinéma colle un décor à la description, donne des visages aux personnages en fait un art de grande précision où l’erreur n’est pas permise. Du fait que notre imagination est moins sollicitée au cinéma (ou l’est autrement) nous exigeons pour y adhérer que l’univers, créé pour nous par ce démiurge qu’est le cinéaste, soit parfait ou, du moins, esthétiquement correct, qu’aucune fausse note ne vienne déranger son harmonie.
Le défi était trop important et le réalisateur a peut-être, comme on l’a dit, succombé à la mode qui veut que de plus en plus de cinéastes s’engouffrent dans le nouveau «créneau». On annonce la sortie prochaine de plusieurs films qui traitent du même sujet. On attend d’ailleurs la sortie imminente de l’adaptation de la Chambre noire de Jaouad Mdidech, réalisée par Hassan Benjelloun. Saad Chraïbi se défend dans ses entretiens de suivre une quelconque mode et précise que ce n’est que depuis 1999 qu’on peut aborder les années de plomb au cinéma et qu’auparavant, c’était un sujet tabou. On peut estimer que l’argument de la défense est plus accablant que l’accusation: un artiste est par essence subversif, rien ne l’oblige à se conformer aux consignes du pouvoir ni à pratiquer l’autocensure.
Ceux qui furent longtemps oubliés dans les prisons auraient bien aimé qu’on raconte leur calvaire, dans les années 80, par exemple. Une œuvre, même censurée ou qui aurait exposé son auteur à des harcèlements aurait peut-être contribué à hâter leur libération. Et puis Jawhara raconte si mal les souffrances de l’époque qu’il en devient gentil, inoffensif et bien pensant, à tel point que la deuxième chaîne (une chaîne étatique) se permet d’en passer la bande annonce. Finalement, le film aurait très bien pu être tourné et diffusé dans les années 70. Il est tout en suggestions, comme on le faisait à l’époque pour contourner la censure, des allusions vagues qui n’incriminent personne et ne mettent en cause aucune responsabilité. Un film comme celui de Nabil Ayouch, Une minute de soleil en moins, censuré il y a un an, est aujourd’hui beaucoup plus subversif, même si on le dit de moins bonne facture que Ali Zaoua. Il ose affronter des tabous beaucoup moins avoués et plus enracinés dans notre société en montrant des scènes érotiques ou en posant le problème de l’homosexualité.
Jawhara est l’histoire d’une petite fille née en prison et demeurée avec sa mère (Safia) durant toute la période de son incarcération. Dans les années 70, une petite troupe de théâtre amateur, comme il y en avait beaucoup à l’époque, montait une pièce engagée qui n’était pas du goût du pouvoir, comme c’était souvent le cas. Dans le groupe de copains, Safia et Saïd, deux jeunes militants (?), amoureux l’un de l’autre et fraîchement mariés. Un jour, toute la troupe est « ramassée » par la police en pleine répétition. Commence alors le calvaire pour les parents (sans nouvelles pour leurs enfants) et pour les jeunes comédiens : interrogatoires musclés, tortures et entassement, les yeux toujours bandés, dans des cellules. Safia se fera violer et tombera enceinte. Saïd s’évadera de prison et parviendra même à voler (un peu gros) des cassettes vidéo dans l’enceinte du commissariat, des cassettes d’archives qui filment les scènes d’interrogatoire et de torture. Plus tard, les copains seront libérés, mais pas Safia qui sera transférée dans un autre lieu de détention, une ferme dans un coin perdu (allusion à Tazmamart ou à la ferme où fut enfermée la famille Oufkir). Elle y sera maintenue encore quelques années avec sa fille, pour faire pression sur Saïd qui détient encore les cassettes compromettantes et n’a toujours pas la bonne idée de les divulguer et de créer un gros scandale. Le méchant commissaire veillera de toute façon à la destruction des cassettes. C’est Jawhara, la petite fille dans le film, qui raconte son histoire, longtemps plus tard, à l’âge adulte. Jawhara, fille de prison: Une chronique des années de plomb qui raconte le passé au présent antérieur | babelmed Les deux tiers des scènes du film se passent en prison. Le décor de l’ancienne maison d’arrêt de Casablanca («Ghbila», qui date du protectorat, mais désaffectée depuis quelques années) est assez approprié. L’architecture d’époque et la tristesse des murs donnent une certaine beauté mélancolique au lieu. On devrait songer à y installer un musée des horreurs, l’espace conviendrait. Le second lieu d’incarcération qu’on visite est beaucoup moins recherché. Il fait plus penser à une ferme mal entretenue qu’à un véritable bagne.
On garde un goût amer en sortant du film. Pas parce que les scènes sont atroces ou parce qu’elles nous touchent. Elles nous laissent plutôt froids. On a presque envie de s’excuser de ne pas avoir versé une seule larme en assistant à des scènes de torture peu convaincantes, en voyant des geôliers très méchants maltraiter et insulter à tout bout de champ les prisonniers. Les insultes sont même presque banales, puisque tout le monde sait que notre police n’est pas très polie et que proférer des obscénités, surtout à l’époque, n’est pas le moindre de ses écarts. On se serait attendu à des scènes plus violentes que celles de la série Oz, par exemple. Car comparée à nos prisons, le pénitencier américain est un paradis.
L’actrice Mouna Fettou (Safia) et le jeune Yassine Ahjam (Saïd) ont quelques accents de vérité, mais ils manquent de présence et de consistance. Ils n’arrivent pas à nous communiquer la charge émotionnelle suffisante pour plonger dans le drame. Mais là je crois que c’est plus un problème de scénario et de mise en scène que de jeu d’acteurs. Le film semble avoir dilué, noyé les héros au milieu d’une foule de personnages qui leur disputent la vedette. Encore une fois, la volonté d’être exhaustif, d’aborder plusieurs thèmes à la fois, affecte l’intensité dramatique de la fiction.
Mais le reproche le plus grave qu’on fait au film est l’anachronisme flagrant. Dès les premières scènes, les événements sont situés, à travers le récit de Jawhara-l’adulte, dans un passé lointain, les années 70. Mais quand on plonge dans ce passé, on est étonné de retrouver un décor très actuel, le Casablanca d’aujourd’hui, ses voitures neuves, son architecture, ses habitudes vestimentaires. Saad Chra ïbi revendique cet anachronisme comme un choix délibéré de mise en scène. Il dit qu’il veut attirer notre attention sur le fait qu’aujourd’hui encore, nous ne sommes pas vraiment à l’abri des enlèvements, des tortures ou de l’arbitraire. D’accord pour la réflexion, mais le procédé est bien audacieux et confine à l’erreur grossière. Le public est assez grand et intelligent pour juger si les méthodes du passé sont encore utilisées, sans avoir besoin qu’on les lui souligne au stylo rouge.
Le film décrit des événements, une histoire longtemps occultés. Les repères devraient être clairs si on veut que le public reconnaisse l’époque ou s’y reconnaisse. Le chaos temporel dans le film et les entorses à la chronologie sont en contradiction constante et flagrante avec le traitement réaliste des événements. Si le film traite vraiment de l’actualité, du Maroc d’aujourd’hui (2004), ce que semble suggérer la symbolique forte du portrait du roi Mohammed VI accroché au mur du commissariat, ce qui est logique comme démarche, pourquoi alors exposer les événements à travers la narration d’une Jawhara adulte qui situe le présent trente ans plus tard (2030?), alors qu’en réalité le récit fait référence à des faits qui se sont déroulés trente ans plus tôt (les années 70)?
Le malaise après le film découle surtout de ce va-et-vient incessant, de cet amalgame temporel. La reconstitution historique aurait pourtant été relativement aisée et peu coûteuse, puisque les deux tiers du film se déroulent en prison. Le danger le plus grave de cette démarche «chaotique» est de parachuter des thèmes actuels dans le passé, de parasiter ce passé qui n’est déjà pas assez clair et qu’on prétend nous décrire et nous expliquer. Un exemple parmi d’autres : dans le film, à la sortie de l’école, on voit des jeunes filles voilées. Or dans les années 70, le foulard islamiste était encore un phénomène inconnu. Ceux qui n’ont pas connu le Maroc à l’époque (des étrangers ou des jeunes marocains de 20 ans) vont penser que le hijab a toujours été porté au Maroc, alors qu’il n’a commencé à faire son apparition qu’après la révolution iranienne.
On aurait peut-être volontiers adhéré à un univers chaotique si le traitement avait été différent. Si ce retour désordonné dans le passé avait été plutôt une descente aux enfers, dans un décor dantesque ou fellinien. Et puis on n’est pas obligé d’être forcément réaliste, même en racontant un passé douloureux. Depuis Charlie Chaplin et, tout récemment, Roberto Benigni, on sait qu’on peut faire rire et pleurer à la fois, même en traitant des sujets graves et traumatisants.
Le film demeure par certains aspects intéressant. Des images sombres de l’intérieur de la prison en restituent l’atmosphère sinistre et lugubre. Il attire notre attention sur le sort de ces femmes qui ont connu la torture et la prison à cause de leurs idées. Certaines en sont même mortes, comme Saïda Menebhi, décédée des suites d’une grève de la faim en 1975 à l’âge de 25 ans. Jawhara, fille de prison: Une chronique des années de plomb qui raconte le passé au présent antérieur | babelmed Fiche du film:
Site du film: www.jawhara.ma
Avec: Mouna Fettou, Latifa Ahrar, Amina Rachid, Mohamed Bestaoui, Mohamed Khouyi, Ahmed Boulane, Yassine Ahjam.
Scénario: Saâd Chraibi, Youssef Fadel
dialogues: Youssef Fadel
Musique: Younes Megri, Ali et Hassan Souissi
Réalisateur: Saâd Chraibi
Durée: 97 mn.

Filmographie:
De la vie d’un village, 1978 (documentaire, 30 mn).
Paroles et expression, 1980 (court métrage, 28 mn).
Absence, 1982 (moyen métrage, 45 minutes).
Chronique d’une vie normale, 1990 (long métrage).
Femmes et femmes, 1998 (long métrage).
Avec : Mouna Fettou, Fatma Kheir, Soraya Alaoui et Salima Benamou
Durée: 98 mn.
Soif, 2000 (long métrage).
Avec: Abdellah Didane, Mouna Fettou, Jean-Michel Noirey, Louise Lemoine, Touria Jabrane.
Durée: 109 mn. Hicham Raji
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