La femme marocaine, un peu libérée par la loi, mais toujours prisonnière de son image | Hicham Raji
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Hicham Raji   
  La femme marocaine, un peu libérée par la loi, mais toujours prisonnière de son image | Hicham Raji Au début du mois de février 2004, ce qui tient lieu de Parlement au Maroc a voté à l’unanimité le nouveau code de la famille. La bourrasque médiatique engendrée par le séisme d’Al Hoceima a interrompu les débats pertinents des associations féminines et de la société civile sur l’applicabilité de la nouvelle loi. Car c’est beau de faire des lois, encore faut-il se donner les moyens de les appliquer. Et c’est loin d’être évident. Pourra-t-on mettre en place des tribunaux spécialisés (tribunaux de la famille comme on dit) avec des juges d’un genre nouveau? Les nouveaux droits (qui sont bien en-deçà des espérances) furent acquis grâce à la lutte d’une avant-garde féminine, citadine, souvent intellectuelle et déjà libérée (au moins par l’esprit). Mais ils s’adressent surtout à la grande majorité des femmes qui sont totalement ou quasi-analphabètes, vivent dans des campagnes et des montagnes isolées, loin des grands canaux médiatiques et ne sont même pas au courant du combat qu’on a mené en leur nom. Utilisera-t-on les médias officiels pour les atteindre et les sensibiliser à leurs nouveaux droits? Ou bien se bornera-t-on, en recourant à la démagogie habituelle, à vanter l’initiative royale et à leur expliquer que tout est déjà pour le mieux dans le plus beau pays du monde?
Bref, les militantes des associations auraient bien aimé rester sur le devant de la scène médiatique, sans interruption, jusqu’au 8 mars, et au-delà même, pour discuter des modalités d’application du nouveau code. Pour dire aussi que l’égalité entre l’homme et la femme, malgré les déclarations du texte, demeure plutôt bancale. Ni la répudiation, ni la polygamie ne sont vraiment supprimées, et plusieurs autres questions qui touchent à l’égalité ne sont même pas soulevées, comme l’héritage. Les réformes introduites, aussi modestes soit-elles, risquent cependant d’achopper sur des mentalités sclérosées et un système judiciaire au fonctionnement encore médiéval.
L’ennemi peut-être le plus redoutable du changement est l’image qu’on se donne encore de la femme. Alors qu’elles envahissent pratiquement toutes les sphères de l’activité sociale, alors même que dans l’enseignement leurs effectifs dépassent souvent ceux des hommes, le système éducatif continue à perpétuer une image dégradante des femmes, loin des schémas de l’égalité hypothétique vantée par le nouveau code. Dans les textes, dans les illustrations des manuels, on en est encore à la femme au foyer dont l’univers se restreint à la cuisine et à l’éducation des enfants. Les matières religieuses et d’éducation civique sont fortement imprégnées de préceptes stricts et de préjugés sexistes. Car il ne faut pas se leurrer: ceux qui ont milité (et militent encore) pour un nouveau statut de la femme ont été formés avant la réforme calamiteuse de l’enseignement de la fin des années 70. Les générations issues depuis les années 80 (à part une minorité de rescapés) ont une vision des choses différentes: formés à l’école de la pensée unique, ils sont conformistes à souhait et n’ont aucun esprit critique. Nos jeunes, dans leur grande majorité, ont perdu le goût de la révolte, de la contestation et, à bien des égards, malgré l’apparente modernité de leurs allures et de leurs penchants, affichent des idées aussi (parfois plus) conservatrices que celles de leurs parents.
Il suffit de faire un tour dans nos universités pour constater l’étendue du désastre engendré par notre système éducatif. Les seuls étudiants aujourd’hui à faire parler d’eux, à se révolter, à subir la répression, sont les islamistes. Mais leur action rappelle plus la terreur des milices fascistes que la révolte des soixante-huitards ou le nihilisme des hippies. Les étudiants, peu préparés à subir leur influence, s’imprègnent facilement de leur discours intolérant. Dans les années 70, les facultés constituaient les lieux de liberté par excellence. Pendant le ramadan, la majorité des étudiants s’y réfugiaient pour manger et fumer en toute impunité. Aujourd’hui, un tel acte exposerait son auteur au lynchage public. Pire, le vendredi, des étudiants demandent aux enseignants de les libérer avant la fin du cours afin qu’ils puissent aller faire leur prière à la mosquée. On ne pouvait imaginer pire insulte pour les enseignants et pour ces temples du savoir que sont censés être les universités.
Il n’est pas étonnant dans ces conditions que 30 à 40 % des filles dans les facultés portent désormais le hijab, que celles qui ne le portent pas se fassent agresser ou injurier à cause de leur manière de s’habiller et que les étudiants véhiculent dans leur majorité un discours conservateur sur la femme. Si la génération actuelle des jeunes est celle qu’on destine à prendre la relève demain, nous allons au devant d’une catastrophe. Même les réformes timides d’aujourd’hui risquent d’être compromises dans l’avenir, si elles ne s’accompagnent pas d’une refonte radicale du système éducatif.
Mais il n’y a pas que l’enseignement. Tout dans la société contribue à perpétuer une image dégradante de la femme. Cela commence bien à l’école, pour ceux qui ont la chance (?) d’y aller, cela continue à la maison ou au travail, pour ceux ou celles qui en ont, et à la rue pour tous les autres. Ce sont surtout certains médias omniprésents et très visibles, comme la télévision, qui continuent à distiller un discours conservateur.
Pour l’exemple, citons l’engouement des Marocains pour certaines chaînes orientales, celles des pays du Golfe, qui diffusent dans un habillage moderne, des idées très rétrogrades. Les gens regardent avec vénération les canaux de ces pays où les femmes sont encore au rang des esclaves, où elles ne bénéficient d’aucun droit, même pas d’un simulacre de droit de vote. La femme marocaine, un peu libérée par la loi, mais toujours prisonnière de son image | Hicham Raji Ils s’émerveillent devant les inepties de ce télévangéliste, version égypto-saoudienne, Amr Khalid, le chouchou (et nouveau gourou ?) des femmes voilées arabes. C’est peut-être là un aperçu du spectacle de la démocratie que promettent les Etats-Unis au Grand Moyen-Orient et dont ils ont déjà commencé à planter le décor (MacDo, Pizza Hut, Big Brother et autres inventions de l’Oncle Sam mondialement diffusées à travers la mondialisation) : dans ce nouveau décor, les islamistes raseraient leurs barbes, s’habilleraient plus décemment, mais demeureraient tout aussi illuminés et animeraient des shows devant un parterre et des téléspectateurs abrutis et en transe.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le cinéma (ou les séries télévisées) sont loin d’être à l’avant-garde des luttes pour l’émancipation. La femme y est encore présentée selon un schéma manichéen. Quand c’est une révoltée, quand elle est libre, c’est une prostituée et une dépravée condamnable socialement. Quand c’est une jeune fille, elle est docile, n’entretient que des relations chastes avec ses amis et ne rêve que de se marier. Si c’est une femme mariée, elle est obéissante et respectueuse de son mari. Elle s’occupe des enfants et entretient le foyer. Rares sont les films qui osent aborder la question de la femme de manière intelligente et sans préjugés moraux.
Il y a quelques années (1995), le public marocain fut séduit par une comédie de Mohamed Abderrahman Tazi, A la recherche du mari de ma femme. Le film traitait, sur le mode comique, de la polygamie: il exploitait les ressorts comiques que pouvaient faire naître les jalousies entre les trois épouses d’un même homme, les querelles et les quiproquos qui ne manquent pas de naître de la cohabitation dans un harem. Après avoir répudié 3 fois sa troisième épouse (sa préférée), un riche bijoutier de Fès, pour la ré-épouser, doit la marier à un autre homme pour quelques jours, ainsi que le dit la loi musulmane. Comme Fatema Mernissi dans sa biographie (Rêves de femmes) qui date de la même époque, le film jette un regard attendri et amusé sur le harem. Mais les harems « soft » de Fès sont peu représentatifs de la polygamie au Maroc. Les histoires et les blagues populaires, souvent plus grivoises, ont toujours traité le sujet, de manière tout aussi drôle. En ridiculisant ainsi la polygamie, sans vraiment la condamner, le film aboutit finalement à sa validation sociale et favorise son acceptation. On retrouve un traitement encore plus favorable à la polygamie dans une série égyptienne plus récente, qui a bien marché dans le monde arabe, avec Nour Acharif (très bon acteur par ailleurs) dans le rôle du héros et mari polygame. Là encore, le comique plus fort, conjugué au pathétique, aboutit à une franche acceptation de la polygamie. La femme marocaine, un peu libérée par la loi, mais toujours prisonnière de son image | Hicham Raji Finalement, tout donne à penser que la société est en avance, non seulement sur ses lois, mais aussi sur les médias, sur l’expression artistique et les représentations culturelles. Dans la réalité, la femme investit tous les domaines de l’activité sociale, devient plus indépendante de jour en jour. Le cinéma et les médias, dans leur majorité, continuent à tourner selon les règles de conception fixées par le schéma de fonctionnement d’une société patriarcale et machiste. Même nos agences de publicité, qui sont pourtant tenues par des gens qui ne peuvent être soupçonnés de conservatisme, participent à la perpétuation de cette image traditionnelle de la division du travail. La femme dans les spots publicitaires est souvent en train de laver son linge ou de faire la cuisine. Sous prétexte de cibler une clientèle précise (les ménagères, les bonnes…), on se croit obligé de renvoyer à la femme l’image de sa servitude.
Le paysage médiatique comprend (heureusement) des revues féminines, nombreuses depuis quelques années, au ton libre et au discours franchement féministe. Mais elles demeurent le lieu d’expression d’une élite féminine citadine qui dialogue en vase clos. Une élite qui est déjà libre dans sa tête, mais qui continue à subir le poids d’une société conservatrice, d’où sa révolte. Pour cause d’analphabétisme, elle n’arrive pas à toucher la grande majorité des femmes.
Si la réforme actuelle ne s’accompagne pas d’une véritable révolution dans les mentalités afin d’évacuer les préjugés qui entourent encore la femme, on risque d’évoluer, dans le meilleur des cas, vers une juridiction à double vitesse. Dans les campagnes, faute de sensibilisation, on continuera à faire régner l’arbitraire. Car en dehors des villes, les femmes sont aujourd’hui aussi éloignées de la réforme que nos regards contemplateurs de terriens ne le sont des étoiles qui scintillent dans le ciel. Hicham Raji
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