Le séisme d’Al Hoceima: Ces régions oubliées où même la terre tremble de colère et de rage | babelmed
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  Le séisme d’Al Hoceima: Ces régions oubliées où même la terre tremble de colère et de rage | babelmed Pour nous autres profanes, qui ne connaissons rien à la sismologie, et prenons rarement la peine de nous informer sur le sol que nous foulons, ce genre de catastrophe aiguise notre curiosité. Les informations foisonnent dans les journaux, des spécialistes et des experts sont consultés. Ils nous apprennent beaucoup de choses sur les plaques tectoniques, les zones à haut risque sismique, etc. On découvre, par exemple, que le Rif, au Nord, est une région qui a connu beaucoup séismes depuis plusieurs siècles. La zone d’Agadir, dans le Sud, est aussi une région à risque. Le souvenir est encore vivace du tremblement de terre de 1960 qui a fait 12.000 morts et rasé la ville. En 1994, Al Hiceima a déjà connu un séisme d’une puissance presque aussi importante que celle de l’actuel tremblement de terre (6,3 sur l’échelle de Richter). Seulement, son épicentre se situait aux larges des côtes de la ville, ce qui explique le peu de victimes et de dégâts. Ce que reprochent à l’Etat les spécialistes du domaine, c’est de n’avoir pas réagi à leurs incessants avertissements. Le séisme d’Al Hoceima: Ces régions oubliées où même la terre tremble de colère et de rage | babelmed Leurs mesures de la sismologie de la région indiquent qu’on y enregistre 2000 secousses par ans. Ce n’est qu’en 2002 que voit le jour un règlement qui oblige les promoteurs immobiliers de la zone à respecter des normes de construction antisismiques, calquées sur celles appliquées auparavant pour Agadir. Si ces normes avaient été appliquées (et respectées) depuis 10 ans, on aurait pu sauver des maisons… et de nombreuses vies.
La région du Rif fait partie de ce Maroc jugé inutile par le Protectorat. Depuis l’indépendance, le makhzen le considère non seulement comme inutile, mais surtout comme maudit. C’est la patrie de Abdelkrim Khattabi et de son éphémère République, anéantie grâce aux efforts conjugués de l’Espagne, de la France et du Makhzen. C’est aussi le siège d’une révolte, au lendemain de l’indépendance, réprimée dans le sang. Délibérément, depuis plus de 40 ans, le Maroc concentre ses efforts sur les régions de la côte atlantique et tourne le dos à la Méditerranée. Le pays est resté sourd aux appels des sirènes de la mer qui a peut-être nourrit le plus de mythes et attiré le plus de gens sur ses rivages à travers l’histoire.
La population du Rif s’est débrouillée pour survivre, grâce au cannabis, à la contrebande et à l’apport des enfants de la région qui ont émigré durant plusieurs décennies en Europe (et le font encore clandestinement). Jusqu’à la mort de Hassan II, qui nourrissait une haine viscérale pour la région, l’Etat n’y a pas développé d’infrastructures et n’y a pas encouragé l’investissement. Il y a encore quelques années, avant le lancement de la nouvelle route sur la façade méditerranéenne, il fallait plus de 10 heures pour faire le trajet dans la montagne entre Tétouan et Al hoceima, villes séparées pourtant par une distance d’à peine 280 kilomètres.
Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que les secours mettent autant de temps à arriver aux sinistrés, que certains villages et hameaux dans la montagne soient pratiquement inaccessibles. Les agents du makhzen, qui sont partout, sont plus préoccupés de contrôler la population que de la secourir. Eux, qui se montrent, d’habitude, très efficaces quand il s’agit de suivre les consignes, d’appliquer les ordres à la lettre ou d’organiser les visites royales, se sont révélés incapables de s’organiser pour porter secours aux sinistrés et acheminer l’aide. Les équipes de secours et les avions d’aide qui ont commencé à affluer du monde entier au lendemain de la catastrophe furent bloqués à l’aéroport, en attendant les ordres. Le fonctionnement du makhzen étant d’essence jacobine, l’administration locale ne peut jamais improviser. Elle doit attendre que les ordres émanent de Rabat et suivent leur cheminement lourd habituel. Peu importe s’il y a urgence ou des vies humaines en jeu, l’important est d’obéir aux ordres. Le séisme d’Al Hoceima: Ces régions oubliées où même la terre tremble de colère et de rage | babelmed On a ainsi pu assister à des scènes burlesques : des camions transportant des tentes et des vivres sont arrivés (avec beaucoup de retard) dans une localité sinistrée dont la population affamée passe la nuit à la belle étoile depuis plusieurs jours. Alors que les gens, brûlant d’impatience, sont massés devant le siège de l’administration, les responsables locaux se perdent pendant des heures dans des discussions byzantines sur la manière la plus appropriée de distribuer l’aide. Lassés d’attendre, les citoyens se servent eux-mêmes : ils pillent les camions. Les gens du Rif, qui savent combien l’administration est corrompue, qu’elle est plus apte à réclamer les droits de passage quand il s’agit de drogue ou de contrebande qu’à servir les citoyens, ont manifesté leur colère devant les chaînes étrangères et en bloquant les passages à Al Hoceima et les localités environnantes.
Comme à leur habitude, les chaînes de télévision nationales diffusaient un discours rassurant. Ils montraient bien les images apocalyptiques d’une région sinistrée, mais arboraient une population résignée et fataliste. Les filtres du makhzen interdisent de montrer toute colère et toute révolte. M. Nabil Benabdellah (encore lui), le ministre de la communication et porte-parole du gouvernement, a nié le fait qu’il y ait eu des manifestations durement réprimées par la police. Encore une fois, la langue de bois a prévalu et l’Etat a raté l’occasion de mettre le doigt sur ses dysfonctionnements.

«Le séisme d’Al Hoeima: questions et vérités», par Khalid Tritki et Mohamed El Maaroufi, La Vie éco, n° 4254, du 27 février au 4 mars, p. 10-13. Site: www.marocnet.net.ma/vieeco
«Chronique d’une catastrophe», Telquel, n° 116, du 28 février au 5 mars 2004, par Driss Bennani, p. 15-23.
Site: www.telquel-online.com
«L’Etat chaos», par Fahd Iraqi, Yassine Zizi, Ahmed Salahane et Younès Zerhouni, Le Journal hebdomadaire, n° 149, du 28 février au 5 mars 2004, p. 8-13. www.lejournal-hebdo.com Hicham Raji
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