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  Promenade dans un souk. | babelmed Le dernier jour du SIEL, tous ceux qui n’avaient pas encore visité le Salon ont accouru pour jeter un coup d’œil. Les autres jours, il y avait beaucoup moins de visiteurs, et au début, presque pas. Comme tout travail fait dans la précipitation, l’événement a été peu annoncé et médiatisé. A part quelques affiches et insertions publicitaires, quelques jours avant le début du Salon, rien n’a été fait pour informer le grand public.
Pour celui qui se promène dans le vieux pavillon rescapé de l’ancienne foire de Casablanca et qui sert de lieu d’exposition, peu de choses suggèrent qu’il s’agit d’un salon du livre: ni dans l’organisation, ni dans la répartition de l’espace, ni dans l’agencement ni même dans les rencontres organisées dans les semblants de salles de conférence. Promenade dans un souk. | babelmed En inaugurant la manifestation, le ministre de la culture, M. Mohamed Achaari, a annoncé que dorénavant, le Salon se tiendrait annuellement (au lieu d’une fois tous les deux ans). Je ne sais s’il faut considérer cette annonce comme une bonne nouvelle, mais s’il a fallu au pauvre ministre et à son staff deux ans pour organiser le souk de cette année, on n’ose pas imaginer le désastre que pourrait être le prochain Salon s’il est préparé en moins d’un an ! Au lieu de se lancer dans des projets ambitieux, destinés à épater la galerie, mais qui dépassent ses modestes compétences et les moyens son ministère, M. Achaari aurait été mieux inspiré de se préoccuper de la recherche d’un local plus approprié pour héberger le Salon et, surtout, d’en confier l’organisation à de véritables professionnels.

Décor
Le salon a eu lieu dans un grand pavillon, unique survivance de l’espace qui abritait l’ancienne foire de Casablanca, construite sous le Protectorat (dans les années 30). Depuis la fermeture de la foire, reconvertie en terrain vague sans affectation, le grand pavillon abrite, tout au long de l’année, les quelques dizaines de foires d’exposition et salons professionnels qu’organise la ville. Cet espace de 18.000 m² est géré par l’OFEC (Office des foires et expositions de Casablanca), plus préoccupé de rentabiliser l’espace que de l’entretien des lieux. Pourtant le Salon est une opération juteuse pour l’OFEC : l’entrée est, certes, à 5 dirhams, mais les espaces pour les stands sont vendus à 600 ou 700 dirhams le m²/jour, ce qui est trop cher pour les petits éditeurs. Avec tous ces moyens, aucun service de renseignement, aucun plan n’est mis à la disposition des visiteurs pour les guider dans leurs recherches. Pour trouver (ou retrouver) un éditeur, il faut partir à l’aventure et déambuler dans les dédales du Salon. Si votre éditeur n’a pas les moyens du Groupe Hachette (600 m² qui trônent au milieu du pavillon), de l’Arabie Saoudite ou de notre ministère de la culture (qui a mis un soin particulier à monter un beau stand, en se préoccupant si peu du décor ambiant), vous ne risquez pas de le trouver de sitôt.
Au fond du pavillon, des deux côtés, deux salles de conférence approximatives ont été installées. On les a baptisées des noms de l’écrivain Mohamed Choukri et du peintre Mohamed Kacimi, tous deux disparus en 2003. Le mauvais goût des organisateurs leur a inspiré de tendre, au-dessus des salles, des portraits géants de Kacimi et de Choukri, imprimés en noir et blanc sur de la toile. Au moins, ces portraits incongrus offraient de précieux repères aux visiteurs trop étourdis. On peut aussi s’arrêter devant le peintre ou l’écrivain pour contempler les regards désolés qu’ils jettent du haut de leurs toiles vacillantes sur l’œuvre de ces organisateurs décidément pleins d’humour.
Au milieu du pavillon, au-dessus du stand du Chili, il y a le portrait, géant aussi, de Pablo Neruda. Mais là, le repère n’est pas très efficace, vu qu’il est au centre. En revanche, il rappelle que le Salon rend hommage à la littérature latino-américaine. Car après les deux premiers jours du salon, passées les cérémonies officielles en présence des ministres marocain et mexicain de la culture, tout le monde s’est détourné des stands du Chili, du Mexique ou de l’Argentine. En passant les autres jours devant ces stands déserts, on a envie de s’attarder un peu, comme pour s’excuser au nom de tous les autres, comme pour montrer que les Marocains s’intéressent à la littérature latino.
Dans un coin, au fond du pavillon, un espace a été aménagé en une sorte de café, unique lieu où les gens peuvent se désaltérer ou se reposer. Le décor suggère un de ces cafés de la gare, dans un coin perdu de la campagne. Je ne sais quelles secrètes tractations président à l’attribution de ce genre de marchés aux traiteurs, mais celui qui gérait ce café ne devait pas être très au courant des normes d’hygiène ni de la qualité requise pour un espace de ce genre.

Que d’enfants!
En semaine, les écoles amenaient les enfants dans les bus scolaires pour visiter le Salon. C’était agréable de voir ces hordes d’écoliers, encadrés par les instituteurs, prenant d’assaut tour à tour les nombreux stands qui offrent la littérature pour enfants à des prix abordables. Les générations des adultes étant, dans leur grande majorité, perdues pour le monde du livre, pour cause d’analphabétisme chronique (52 % des Marocains sont encore analphabètes), du peu d’intérêt ou de moyens, on espère insuffler aux générations qui arrivent le goût de la lecture. Ils feraient ainsi une place au livre dans leurs passions, aux côtés de celles, plus dévorantes, qu’ils nourrissent pour la télévision et les jeux vidéo. Les enfants étaient nombreux, bien qu’ils ne représentent qu’une minorité parmi les élèves des écoles, celle surtout des établissements privés, pratiquement les seules à disposer des bus pour le transport. Les enfants des écoles publiques, de loin les plus nombreux, devront attendre encore quelques décennies, le temps que le ministère de l’enseignement dispose d’assez de moyens pour équiper leurs écoles en bus. Promenade dans un souk. | babelmed «Cela ressemble à du chinois!»
On dit que la vérité sort de la bouche des enfants. J’ai eu tout le loisir de vérifier la profondeur de cette maxime alors que j’étais debout, admiratif, devant le petit stand de l’IRCAM (Institut royal de la culture amazighe). Pour la petite histoire, la reconnaissance de la culture berbère comme composante de la culture nationale date de peu. Ce qui est une aberration dans un pays dont la population est dans sa grande majorité de souche berbère. Jusqu’à la fin des années 90, toutes les revendications des mouvements amazighe furent réprimées.
En 2000, un manifeste virulent est publié par un collectif d’intellectuels et de citoyens berbères qui dénoncent les falsifications historiques successives qui ont abouti à escamoter l’essentiel de l’héritage culturel du Maroc. Il réclamaient la réhabilitation de la culture amazighe, son inscription dans la constitution et l’enseignement de la langue. On a soupçonné à l’époque que c’était avec la bénédiction du roi que ce manifeste fut lancé. L’un des amis proches du roi et porte-parole du palais, Hassan Aourid, est d’ailleurs un militant amazighe. De plus, la satisfaction des revendications amazighes, en plus du fait qu’elle permet de réparer une injustice qui dure depuis plusieurs siècles, offrait au pouvoir la possibilité de diluer et noyer les mouvements islamistes. Dans un discours célèbre, le roi a réhabilité l’amazighe et a installé l’IRCAM, organe qui doit veiller à l’uniformisation de la langue et réfléchir à la graphie pour la transcrire. Lors du vote pour le choix des caractères, le conseil était divisé entre les partisans de l’adoption des caractères latins et ceux qui préféraient le tifinagh, les anciens caractères utilisés depuis l’Antiquité par les berbères au Nord de l’Afrique et qui subsistent encore dans certains dessins et motifs décoratifs. Les caractères arabes furent exclus car inappropriés. Finalement on retint le tifinagh, plus par réflexe communautaire que pour des raisons objectives.
Je pensais à tout cela en observant sur les étalages du stand les brochures et les livres écrits en tifinagh, des caractères impénétrables pour moi, comme pour presque tous les Marocains. Une jeune fille qui passait derrière moi s’est exclamée, en s’adressant à son père: «Regarde, c’est comme du chinois». Les caractères ne présentent aucune ressemblance avec les idéogrammes chinois, à la rigueur, on peut les rapprocher du cyrillique ou du grec. Mais le sens était là. Au lieu de ressusciter des caractères morts et oubliés, il aurait été plus judicieux de choisir la graphie latine. Pourquoi encombrer nos enfants de nouveaux caractères, alors qu’ils apprennent dès le début deux graphies (l’arabe et la latine, pour le français et les autres langues latines et anglo-saxonnes).
Plus tard, en passant devant la salle Kacimi, j’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur. Il y avait une conférence sur le livre amazighe. L’orateur s’escrimait à expliquer les raisons profondes et judicieuses qui ont présidé au choix des caractères tifinagh pour la transcription de la langue berbère. J’ai passé mon chemin.
En fait, en me dirigeant vers la salle Kacimi, je voulais assister à une autre conférence qui était programmée. Mais comme j’ai pu le constater aussi d’autres jours, le programme et les horaires étaient peu respectés. On ne pouvait jamais savoir sur quoi on pouvait tomber.

Les éditeurs
Les éditeurs les plus nombreux sont ceux venus d’Egypte, de Syrie et du Liban. Le marché de l’édition arabe étant beaucoup plus large en Orient, le secteur dans ces pays est nettement plus dynamique. Les lecteurs marocains affluent dans ces stands pour découvrir des auteurs et acheter des livres à bon marché. Le marché de l’édition au Maroc, qu’elle soit arabophone ou francophone, est très étroit. Les tirages se situent généralement entre 1500 et 3000 exemplaires et ne permettent pas aux éditeurs de pratiquer des prix bas. Le livre se vend aux alentours de 60 dirhams et son prix dépasse rarement 100 dirhams. Les éditeurs, une quinzaine en tout, ne rentrent pratiquement jamais dans leurs frais et ne survivent que grâce aux aides modiques du ministère (pour les publications en arabe) et de l’ambassade de France (pour les publications francophones ou les traductions). Depuis quelques années, certains parmi eux arrivent à élargir leur production en développant des partenariats avec des maisons françaises d’édition. Ils peuvent ainsi offrir au lectorat marocain des livres bon marché, jusque-là disponibles seulement en édition étrangère dont les prix sont souvent prohibitifs. L’activité des éditeurs pendant le salon fut à l’image de l’exiguïté du marché marocain. Peu d’auteurs étaient présents pour les signatures, la moisson des livres de l’année écoulée fut d’ailleurs faible.
Il y avait bien sûr des barbus, mais moins que dans le Salon précédent. Ils font désormais partie du décor et prouvent que la littérature obscurantiste a encore de beaux jours devant elle. Souvent agglutinés devant les éditeurs qui commercialisent la littérature islamiste à bon marché, on les voit ressortir plus tard avec des piles de livres sous les bras, des livres qu’ils vont vendre ou distribuer dans les quartiers, à la sortie des mosquées. Finalement, ils sont peut-être les seuls à profiter du Salon et à y trouver leur compte. Hicham Raji
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