Maroc: les multiples visages de la censure | babelmed
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  Deux conceptions s’opposent dans le semblant de débat qui est engagé depuis quelques années au Maroc: les tenants de la conception makhzénienne, héritée de Hassan II et qui veut qu’on administre au Maroc (et aux Marocains), la démocratie par petites doses, en évitant les débats houleux, les confrontations qui risquent de perturber l’«ordre publique» et de mettre en péril le fragile consensus national. Cette conception procède d’une mentalité, cultivée à travers les siècles par le Makhzen et qui a tendance parfois à mépriser le peuple, souvent à l’infantiliser. Elle est très répandue dans l’administration et pose des problèmes même à l’Etat dans sa volonté de moderniser le service public et le rendre plus humain. Les citoyens eux-mêmes sont tellement habitués au béni-oui-oui qu’il est difficile aujourd’hui de leur faire prendre conscience de leurs droits, de leur faire comprendre qu’il existe des lois qui les protègent. C’est la rançon de 40 années de matraquage idéologique et des années de plomb.
Au début du nouveau règne, on a assisté à un rajeunissement des équipes du makhzen, en gros ce qu’on désigne par le Palais, les batteries de conseillers du roi et de quelques membres du gouvernement et d’agents de l’Etat qui détiennent le véritable pouvoir de décision. On parle volontiers aujourd’hui de néo-makhzen pour désigner cette nouvelle configuration du pouvoir. Cette nouvelle génération (qui comprend cependant dans ses rangs des serviteurs de l’ancien règne reconvertis aux nouvelles conceptions) est nettement plus délurée et plus frondeuse que l’ancienne. Franchement moderniste (dans les formes et dans le discours) et farouchement opposé aux islamistes (opposition politique et non idéologique), le néo-makhzen a su gagner à ses idées la plupart des partis de gauche et même certains éléments de l’extrême gauche, ce qui semble donner plus de crédibilité à ses positions. C’est ce qui explique certains comportements absurdes depuis quelques années de la part des forces dites démocratiques: en l’absence de tout procès de l’ancien régime, dont ils furent pourtant les victimes, quelques censurés, emprisonnés et torturés d’hier, se retrouvent aujourd’hui, au nom d’on ne sait quels intérêts et calculs politiques, complaisants avec les pratiques de torture et les exactions policières, légitimant la censure quand ils ne deviennent pas eux-mêmes des censeurs attitrés.
Face à cette conception qui préconise pour le Maroc une évolution vers la démocratie à pas feutrés, en ménageant tout et tout le monde, un front s’est constitué depuis quelques années qui réunit des organisations des droits de l’Homme, des associations, des mouvements d’extrême gauche et la presse indépendante. Pour les tenants de ce courant, la démocratie passe d’abord et nécessairement par les réformes constitutionnelles (ce qui s’est passé dans pratiquement tous les pays qui ont accédé à la démocratie au lendemain de régimes autoritaires), la garantie de la liberté d’expression, la vérité sur le passé. Ils sont en cela largement suivis par l’opinion publique qui ne croit pas vraiment à la volonté affichée de démocratisation, surtout en l’absence de tout débat national. Les récentes lois répressives (sur la presse, l’anti-terrorisme) et les différentes instances et conseils créés récemment, aux intitulés pompeux («équité», «réconciliation», «justice»…), mais formées en dehors de toute concertation et avec des compétences simplement consultatives ont fini de convaincre les gens que le combat pour la liberté est encore à venir.
Il reste à situer la position des islamistes dans ce débat, notamment sur la question de la liberté. Il y a un grand malentendu à ce propos, nourri par l’attitude souvent ambiguë de ce courant sur le problème. Le fait que l’opposition islamiste, dans ses différentes tendances, occupe souvent, actuellement, le devant de la scène au Maroc (comme dans tous les pays arabes) ne doit pas faire oublier que sur la question de la liberté individuelle, de la liberté d’expression, du libre arbitre, leur vision politique est plus conservatrice que celle du pouvoir. Ils revendiquent plus de liberté d’action, plus de pouvoir, pour mieux élargir le champ des tabous. Régulièrement, ils réclament l’élargissement du champ des interdits: interdiction de l’alcool, de certaines expressions artistiques et de certaines manifestations. Dans un Etat islamique, leurs sympathisants fourniraient les troupes des gardiens de la Révolution (comme en Iran) ou la police des mœurs (comme en Arabie saoudite).
Dans le bras de fer avec les forces démocratiques, les islamistes fournissent un alibi de taille au néo-makhzen: trop de liberté peut, selon les cas, profiter aux islamistes ou, au contraire, provoquer leur opposition farouche ainsi que celle des forces conservatrices, très écoutées par la partie pieuse de la population. En passant en revue les débats actuels, on peut avoir une idée des enjeux des discussions et de l’avenir des libertés au Maroc.

Les tabous
La persistance des tabous est ce qui fait dire qu’au Maroc, la censure (souvent suivie de répression) aura tendance plutôt à s’institutionnaliser qu’à disparaître. Après une période d’hésitation au début du nouveau règne, les «lignes rouges» (le roi, la religion et l’intégrité territoriale) à ne pas franchir ont été réaffirmé avec force dans les textes de loi. La question des tabous dépasse le cadre de la censure, qui n’est en fait qu’une limitation de la liberté de parole, pratiquée très couramment, directement ou indirectement (comité de censure, harcèlement, interdiction de manifestations, interdiction de publication, etc.). Quand on franchit les lignes rouges, on est passible de sanctions pénales. Les lois étant trop vagues, seul l’ «inquisiteur» est à même de déterminer, selon son degré d’acharnement, la gravité du délit et les sanctions appropriées. On ne reparlera pas des nombreuses condamnations prononcées en vertu de du nouveau code de la presse ou de la loi anti-terroriste et dont furent victimes surtout des journalistes.
La polémique actuellement concerne l’attitude à prendre vis-à-vis d’un des 33 prisonniers d’opinion graciés par le roi au début de l’année. Il s’agit de Ali Salem Tamek, un Marocain du Sud aux idées indépendantistes sur le Sahara et qui fut plusieurs fois incarcéré et accusé d’espionnage pour le compte du Polisario. A sa sortie de prison en début d’année, il a réaffirmé ses idées indépendantistes dans une interview accordée au magazine Maroc-Hebdo. Il s’ensuivit un tollé d’indignation et une polémique dans la presse: fallait-il laisser en liberté, laisser s’exprimer quelqu’un qui est qualifié de traître? La chose est d’autant plus insupportable (pour ceux dont les oreilles ne tolèrent pas les opinions discordantes dans le concert consensuel patiemment créé par Hassan II) que Tamek est un citoyen marocain, c’est-à-dire originaire du Maroc «non contesté». Le problème juridique qui se pose à ses pourfendeurs est que ce dissident, décidément trop entêté, a été gracié et ne peut donc être rejugé pour le même délit. Certains rigolos proposent de l’exiler vers Tindouf. Personne n’a encore proposé de le lyncher sur la place publique. Les organisations de défense des droits de l’Homme disent que Tamek ne fait qu’exprimer librement ses opinions. De toutes les façons, les instances internationales et même l’Etat marocain reconnaissent au peuple sahraoui le droit à l’autodétermination. Sur la question des tabous, certains partis politiques de gauche et dits «démocratiques» se rangent aux côtés du makhzen et ont des idées «intégristes» qui n’ont rien à envier aux islamistes. En politique, ils font la promotion des certitudes, là où la démocratie appelle le débat et le doute.
Une autre polémique, liée à la question des tabous, est engagée entre l’Etat et les organisations de défense des droits de l’Homme depuis plusieurs années: il s’agit de la vérité sur le passé. Jusqu’ici, l’Etat n’a proposé que de dédommager les victimes des années de plomb en s’interdisant tout déballage sur le passé. A la fin de 2003, le roi a constitué un nouveau conseil, appelé instance «équité et réconciliation» qui doit enquêter sur le passé (notamment les nombreuses disparitions non encore élucidées), mais sans désigner de coupables. L’Etat n’est pas encore prêt à juger ses bourreaux ni à faire des excuses aux victimes. C’est pourtant ce que réclament les familles des victimes et les organisations qui les soutiennent comme condition pour enfin tourner la page.

La culture
Le domaine de la culture et de l’art est peut-être celui qui se ressentira le plus durablement du poids de la censure et des tabous. Aujourd’hui encore, même si le makhzen, dans sa volonté affichée de moderniser le pays, cherche à encourager la culture et l’art, les acteurs culturels semblent avoir irrémédiablement perdu le goût de la créativité, et de la sincérité, base de toute production artistique véritable. C’est qu’on accepte beaucoup moins l’usage de la langue de bois chez l’artiste que chez l’homme politique ou de pouvoir. Justement parce qu’il est censé dénoncer et ridiculiser ces pratiques.
Sous la pression de la société, l’Etat entreprend de «libéraliser» progressivement le secteur de la culture, mais auparavant, comme il l’a fait dans d’autres domaines qui touchent à la liberté d’expression, il prend soin d’en baliser les contours. C’est ce qu’exprime M. Nabil Benabdallah, le ministre de la communication le plus inepte et incompétent qu’ait connu le Maroc (et qui appartient pourtant à un parti de gauche), en parlant de «liberté» et de «responsabilité». En somme, on peut dire tout ce qu’on veut, du moment qu’on est «responsable»: c’est-à-dire respectueux des tabous, ne heurtant pas les croyances et les bonnes mœurs, autrement, on s’expose à la censure, voire à la prison. Avec ces limites indépassables, on se doute que l’horizon de créativité se trouve considérablement restreint. Nos censeurs, qui semblent très peu au fait de la chose artistique et culturelle, ne réalisent pas que l’art ne peut s’exercer sans liberté, ni même sans excès.
C’est dans cette perspective de libéralisation de façade qu’a été supprimé le monopole de l’Etat sur l’audiovisuel et que le roi a créé en 2002 la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA), sorte de CSA marocaine, censée veiller à la bonne marche de l’entreprise de démocratisation du secteur. La HACA comporte deux organes : la DGCA (Direction générale de la communication audiovisuelle), instance exécutive dirigée par Ahmed Khchichen, et la CSCA (Conseil supérieur de la communication audiovisuelle), comprenant neuf membres, fraîchement installés par le roi (janvier 2004). C’est à ce dernier Conseil (dont 5 des membres sont désignés par le roi et les quatre autres par le Premier ministre et les deux présidents des deux chambres du parlement) qu’incombe la lourde tâche d’attribuer les licences aux nouvelles chaînes de télévision et radios privées, de veiller au respect des normes de concurrence, de pluralité et d’exercer la censure. La manière dont fut composée et désignée ce Conseil et le fait que son budget soit financé par le Palais fait craindre qu’il manque, comme les autres instances, d’indépendance et donc d’objectivité.
L’expérience des quelques années écoulées, montre que la censure prête toujours une oreille attentive aux indignations des islamistes et des forces conservatrices: le procès des musiciens «sataniques», l’interdiction de certaines manifestations artistiques et culturelles, etc. Le cinéma et la télévision demeurent les plus touchés par la censure. Et on s’étonne que les Marocains désertent les salles de cinéma et se passionnent pour les paraboles!
Le Centre cinématographique marocain (CCM, que le magazine Telquel a rebaptisé fort judicieusement dans un article récent: le Centre de censure marocain) qui a en charge l’attribution des visas d’exploitation aux films, charcute sans vergogne les films, au point de les dénaturer parfois. La victime la plus récente et la plus flagrante des ciseaux implacables du CCM est le film de Jane Campion, In the Cut. On ne comprend plus rien au film, tellement on a coupé ses scènes. Tel qu’il est passé, il ne choquerait même pas le plus rigoureux des islamistes. Pourtant, et à tout hasard, il est quand même interdit aux jeunes de moins de 16 ans.
Pour contourner la censure, les Marocains s’équipent de plus en plus de lecteurs VCD et achètent à bon marché des films sur disques vendus à 15 dirhams, à Derb Ghalef, le grand souk de contrebande en plein milieu de Casablanca où on peut trouver de tout, même les films les plus récents et qui ne sont pas encore arrivés dans les salles. On peut même y acheter les cartes des meilleurs bouquets de chaînes satellitaires françaises, à 50 dirhams seulement!
Il n’est pas étonnant que l’Etat veuille, dans la foulée de la libéralisation, restructurer les chaînes publiques. En perte constante de vitesse, la TVM et 2M ne totalisent plus que 52 % d’audience, selon les statistiques officielles qui ne sont pas très fiables. La deuxième chaîne (36 %), qui fête en mars sa quinzième année s’en sort beaucoup mieux parce qu’elle a un ton plus libre, grâce aussi aux deux fers de lance de sa programmation: les films et le sport.
La première chaîne est un monument national. Pendant près de trois décennies, elle a imposé aux Marocains une programmation très makhzénienne. Elle s’éternisait des heures entières sur les activités royales et les discours étaient passés en boucle pendant des jours. Dans le langage populaire, on l’appelle lhajja, littéralement c’est le titre qu’on donne à une femme qui a accomplit son pèlerinage ou à une femme respectable en général. Mais le terme est aussi un sobriquet pour désigner de manière ironique une matrone ou une maquerelle. On appelle peut-être la TVM ainsi parce que le bon sens populaire l’assimile à une vieille femme butée et radoteuse que rien n’affecte, ni le temps ni les changements. Maintenant que le téléspectateur marocain a beaucoup plus de choix de chaînes (des milliers), il commence à entretenir une relation ambiguë avec la TVM. A la haine viscérale qu’il lui voue depuis longtemps se superpose parfois un soupçon d’attendrissement, comme le prisonnier dont la haine pour son bourreau se transforme en sympathie dès lors que celui-ci devient vulnérable. Hicham Raji
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