Rahma et les Bandits | Omar Chraïbi, Rahma, Saïd Naciri, Les Bandits, Hicham Raji
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On a l’impression que les Marocains boudent un peu moins leur cinéma. Serait-ce le révélateur d’une amélioration de la qualité de la production nationale? Ou est-ce simplement un acte de civisme qu’accomplit, par acquis de conscience, un public conscient de la menace qui plane sur la production culturelle nationale, à la veille de la signature de l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis? Une constante en tout cas: la production demeure faible: dix films à peine l’année dernière et, en ce début de 2004, deux films seulement sont à l’affiche. Ils ne mobilisent pas les foules, mais les gens se déplacent quand même pour les voir: les Bandits, premier film de Saïd Naciri, en salle depuis le 24 décembre et qui est encore à l’affiche en février ; Rahma, le second long métrage de Omar Chraïbi, sorti le 4 février.

Rahma et les Bandits | Omar Chraïbi, Rahma, Saïd Naciri, Les Bandits, Hicham RajiRahma
(ou Comment tout finit par être pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles)
Rahma est le second film du jeune réalisateur Omar Chraïbi. Après avoir réalisé 3 courts métrages dans les années 90, le cinéaste sort son premier film en 2000: L’homme qui brodait des secrets. Cette première œuvre n’est jamais sortie en salle au Maroc à cause de l’hostilité, selon l’auteur, de Souheil Ben Barka, le grand manitou et le Basri du cinéma marocain jusqu’il y a encore quelques temps.
Ce personnage haut en couleur illustre le traitement qu’a fait (et que fait encore subir) le makhzen à l’art et à la culture au Maroc. Il était à la fois cinéaste (officiel), directeur indéboulonnable du Centre cinématographique marocain (CCM), distributeur de films et propriétaire des premiers complexes cinématographiques marocains, les fameux Dawliz: complexes lancés avec l’appui et bénédiction de l’Etat à Casablanca (2 ensembles) et Tanger à partir des années 80, avec plusieurs salles, restaurants, hôtel, etc. Souheil Ben Barka est un cinéaste qui s’est révélé dans les années 70 avec son premier film Mille et une mains (1972). Depuis, il a réalisé une dizaine de films qui ne se démarquent pas beaucoup de la qualité ambiante, même si le réalisateur dispose de logistiques et de moyens matériels largement supérieurs à ceux des autres cinéastes. Il s’est au fil des ans attiré l’hostilité des gens du secteur (les faveurs dont il bénéficiait étaient moins dus à ses qualités d’artiste qu’à sa proximité avec le Palais). Son départ, très attendu depuis le début du nouveau règne, n’eut lieu qu’il y a quelques mois. Il fut remplacé par Noureddine sail, ancien directeur de la deuxième chaîne.
Omar Chraïbi semble avoir emboîté le pas à son frère aîné, Saâd Chraïbi, cinéaste qui appartient à la génération précédente et qui a déjà à son actif plusieurs longs métrages. On annonce d’ailleurs la sortie de son dernier film, Jawhara, au début du mois de mars. Le premier film de Omar Chraïbi fut considéré, par ceux qui ont eu le privilège de le voir, comme un film élitiste. Il annonçait l’œuvre d’un cinéaste qui interroge son art. Le second film, Rahma, est nettement plus «commercial» (terme que récuse l’auteur), plutôt grand public. Une comédie dramatique inspirée d’un fait divers.
Un fonctionnaire modèle, Ahmed, personnage anodin et sans problèmes, taillé pour passer inaperçu. Il se rend tous les matins à son travail, dans son petit costume, avec sa petite moustache, ses petites lunettes, son petit cartable, sa vieille petite voiture (une Renault 12), et rentre le soir pour retrouver sa petite femme, Anissa, qui a un petit sourire toujours accroché aux lèvres. La vie idéale pour une personne sans histoires et qui ne veut surtout pas d’histoires. Un détail manque cependant à ce tableau de famille idéal: mariés depuis 13 ans, Ahmed et Anissa n’ont pas d’enfants, et ils voudraient bien en avoir. Les deux époux ne sont d’ailleurs jamais partis consulter un médecin sur la question: fatalistes à souhait, ils ne veulent ni forcer le destin ni en percer le secret.
De nature généreuse, Ahmed embarque un jour sur son trajet une auto-stoppeuse enceinte. La femme qui se prénomme Rahma (prénom arabe qui signifie, en gros, «miséricorde») l’arrête devant un commissariat de police et l’accuse d’être le père de l’enfant qu’elle porte. Dès cet instant, le héros se trouve entraîné dans un univers kafkaïen, univers somme toute assez réaliste au Maroc. Contre toute attente, sa femme, la douce et toujours souriante Anissa, lui suggère de reconnaître l’enfant, qui semble leur être envoyé par le ciel. Ils pourront ainsi avoir l’enfant tant souhaité.
// Omar Chraïbi Omar ChraïbiRahma accepte le marché, mais se révèle être un personnage très envahissant. Dès avant la naissance du bébé, elle réclame beaucoup d’argent aux époux crédules, puis vient s’installer chez eux et va jusqu’à obtenir d’Ahmed qu’il l’épouse. A chaque fois, l’épouse confiante et souriante arrive à convaincre le mari de satisfaire les exigences de Rahma, même lorsque, dans un ultime caprice, cette dernière a voulu acheter une voiture. Justement, à la fin du film, après la naissance du bébé, la seconde femme, qui roulait en voiture avec son enfant, a un accident. Elle décède, mais le bébé, en sort miraculeusement indemne. On ne peut s’empêcher de voir dans cette fin, largement tirée par les cheveux, une intervention énergique de la Providence pour remettre de l’ordre dans les choses. Le couple initial a non seulement le bébé tant souhaité, mais en bonus, il bénéficie d’une prime d’assurance assez consistante suite à l’accident de la pauvre Rahma. Le film est en fait un conte de fée. Le seul indice qui sert de fil conducteur et qui pouvait, à la rigueur, nous suggérer cette fin merveilleusement heureuse est le sourire angélique et persistant d’Anissa. Le réalisateur a dû suggérer le dénouement final du film à ce personnage.
Le film est techniquement bien fait, au regard de la qualité des productions marocaines: le son et l’image sont irréprochables. En revanche, la caméra est trop figée. Trop de plans fixes, conjugués à des lenteurs dans le débit et des silences peu expressifs ralentissent le rythme et finissent à certains moments par nous ennuyer.
L’histoire est construite autour des trois personnages principaux: Ahmed, l’épouse et Rahma l’intruse. Le personnage masculin est bien campé par Hassan El Fed, très convaincant dans la peau de ce petit fonctionnaire un peu dépassé par les événements.
De l’avis de tous les commentateurs, c’est celui qui s’en sort le mieux dans le film. Evoluant ici dans un emploi quelque peu à contre courant de ses rôles habituels au cinéma, mais surtout de ses one man show et de ses sketches à la télé où il met en scène un comique assez intelligent dans un style déphasé, s’appuyant le plus souvent sur un personnage paumé qui rappelle les Des Chiens.
Les deux personnages féminins sont en revanche moins convainquantes. Elles manquent de relief et sont un peu trop monocordes, chacune dans son registre: l’épouse-la-gentille et Rahma-la-méchante-qui-meurt-à-la-fin. On aurait préféré que les caractères soient plus nuancés, comme dans la vie. Avec une femme qui accepte la polygamie avec le sourire et une autre qui la réclame par avidité, on en arrive à valider, dans l’univers du film, une pratique, certes, marginale, mais largement dénoncée et dépassée socialement. Seule l’intervention divine ou le hasard (l’accident) permet de réparer le «mal» et faire en sorte que, finalement, «tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes».
Sanaa Zaïm, actrice qui joue le rôle de l’épouse et qui a déjà un naturel sympathique, aura accompli l’exploit de garder le sourire pendant tout le film, au point qu’au bout de quelques scènes, les réactions de ce personnage, à l’optimisme très leibnizien, à la fois candide, naïve et excessivement fataliste deviennent prévisibles. Je préfère croire que c’est là un choix délibéré (et cynique) de mise en scène, comme pour l’autre personnage féminin, tout aussi prévisible dans un autre registre. Le metteur en scène, qui a aussi co-écrit le scénario, aurait-il voulu nous présenter ici deux facettes de la femme marocaine: la soumise, la fataliste, d’un côté, la vénale, la calculatrice et la perverse, de l’autre? Dans ce schéma, il n’y a point de place pour la femme révoltée. Le privilège de réparer les erreurs des hommes et l’injustice des lois incombe encore au bon Dieu miséricordieux.

Le réalisateur et son film
Omar Chraïbi est né en 1961. Depuis la fin des années 80, il a été assistant de réalisation dans plusieurs films marocains, avant de réaliser quelques courts métrages (Jeu fatal (1993), Lumière, (1995) et Fabula (1996). En 2000, il réalise son premier long métrage qui ne sera pas distribué dans les salles.
Réalisateur: Omar Chraïbi
Scénario: Omar Chraïbi, Hicham Lasri
Dialogues: Younes Jama
Avec: Hassan El Fed, Sanaa Zaïm et Houda Raihani.
Durée: 90 mn.
Année: 2004
Site du film: www.rahmafilm.com

Rahma et les Bandits | Omar Chraïbi, Rahma, Saïd Naciri, Les Bandits, Hicham RajiLes Bandits
Une comédie sans prétentions mais qui marche
Saïd Naciri n’appartient pas à la confrérie des cinéastes marocains. C’est un comédien qui fait dans le comique populaire. Il s’est révélé surtout en 1998 dans un sit com (le premier au Maroc) sur la deuxième chaîne. Depuis, il fait des one man show, du théâtre, des talk-shows à la télé, avec plus ou moins d’inspiration, et de succès. Les Bandits est le premier film de Naciri. Il y a deux ans, il a produit un film (Le Pote, réalisé par le cinéaste Hassan Benjelloun) et y a joué le premier rôle. Le film a peu fait parler de lui.
C’est l’échec de ce premier travail qui a décidé Saïd Naciri à se lancer dans la réalisation, même s’il ne se considère pas vraiment comme un cinéaste à part entière. Le film n’est pas prétentieux et se veut franchement grand public: comédie centrée sur le double personnage joué par l’auteur lui-même, avec beaucoup de gags (parfois gros), un rythme enlevé. Visiblement, le film est un petit succès dans les salles. Il ne mobilise pas les foules, mais le public marocain, plus bon enfant que cinéphile, lui réserve un bon accueil et il se maintient à l’affiche depuis le 24 décembre. La réussite relative des Bandits s’explique par plusieurs raisons.
La construction est cohérente et l’intrigue limpide, ce qui est rare dans le cinéma marocain où on ne trouve pratiquement pas de bons scénaristes ni de bons dialoguistes et où les cinéastes sacrifient souvent la narration à des recherches esthétiques parfois infructueuses. Mais le plus intéressant dans Les Bandits est que les dialogues sont percutants et la langue intéressante. Saïd Naciri a compris qu’il fallait parler aux gens dans un langage simple, celui qu’ils parlent tous les jours. Encore une fois, le cinéma marocain a toujours eu beaucoup de difficultés à faire parler ses personnages un langage vrai, ce qui rend souvent peu crédible le jeu des acteurs et peu vraisemblable l’histoire.
Le scénario abonde dans les clichés, mais on ne peut trop reprocher à Saïd naciri de céder à la facilité quand on sait qu’il ne désirait faire qu’un film d’action. Didi est un petit voleur à la tire très débrouillard issu d’un des nombreux bidonvilles de Casablanca. Son destin va basculer lorsque le majordome-chauffeur d’une jeune et richissime héritière, Ghita, remarque sa frappante ressemblance avec le frère de celle-ci, disparu sans nouvelles depuis plusieurs années. Le père de Ghita vient, en effet, de décéder, laissant la jeune fille en proie à la convoitise de son entourage, constitué par deux clans: l’ancienne secrétaire du père et son frère qui gère les biens familiaux et ambitionne d’épouser Ghita pour faire main basse sur la fortune. L’autre clan, installé dans la demeure familiale, regroupe les employés de maison: le chauffeur, le jardinier et la bonne. C’est ce deuxième clan qui prend en charge le petit voleur, Didi, pour lui faire jouer le rôle du frère, disparu depuis 15 ans aux Etats-Unis à la suite d’une dispute avec le père. La combine marche et le petit voleur aux ressources inépuisables, finit à chaque fois par déjouer les manœuvres du clan adverse pour le démasquer. Saisi de remords, de plus en plus mal à l’aise dans son rôle, et surtout tombé amoureux de la ravissante et innocente Ghita, Didi dévoile tout à la police et envoie tout ce beau monde en prison: les employés escrocs et la secrétaire et son frère qui se révèlent être les commanditaires de l’assassinat du frère de Ghita.
Bien sûr Saïd Naciri s’accapare les deux meilleurs rôles: le voleur sympathique qui a plus d’un tour dans son sac et le riche héritier charismatique qu’il devient. Si l’acteur omniprésent s’en sort bien dans les scènes comiques, il est moins à l’aise dans les passages sérieux et pathétiques. La jeune actrice qui nous vient du Canada, Majdouline, est beaucoup plus convaincante dans le registre sérieux. Pour les autres rôles secondaires, le clan des employés, qui réunit des comédiens de talent (Abdelkader Moutaa et l’humoriste Mohamed Elkhayari), a un jeu plus percutant que la secrétaire et son frère dont la prestation est franchement insignifiante. Le réalisateur qui a bien dirigé ses acteurs (en tout cas mieux qu’on ne le fait d’habitude dans les films marocains), semble n’avoir en revanche pas réussi à donner plus de présence à ces deux acteurs.
On ne manquera pas d’apprécier dans le film le générique au début avec la caméra qui nous promène dans un bidonville aux rythmes d’une chanson marocaine de rap, servie dans un langage savoureux. On saluera aussi l’usage de quelques effets spéciaux et une course poursuite en voiture, quelque peu burlesque, mais qui constitue une nouveauté dans le cinéma marocain.

Le réalisateur et son film
Né en 1960 à Casablanca, Saïd Naciri a fait des études aux Etats-Unis et en Belgique qui ne le prédestinaient pas à la comédie ou au cinéma. Il travaillait dans les années 90 comme cadre dans une banque quand il a commencé à monter de petits spectacles. Il se révèle surtout au grand public dans un sit com à la télé en 1998. Il monte une pièce de théâtre avec la troupe qu’il a créée en 1995. Il multiplie les apparitions pendant un certain temps (talk-shows à la télé, sketchs, one man show…) et verse un peu dans une facilité qui use son personnage. Son expérience au cinéma lui permettra peut-être de révéler de nouvelles ressources.
Scénario et mise en scène: Saïd Naciri.
Avec Saïd Naciri, Majdouline, Abdelkader Moutaa, Mohamed Elkhayari.
Durée: 105 mn.
Année: 2003
Site de Saïd Naciri: www.saidnaciri.ma
 

 
Hicham Raji