Ahmed Bouzfour: l’écrivain qui a osé dire non! | babelmed
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  Ahmed Bouzfour: l’écrivain qui a osé dire non! | babelmed Ahmed Bouzfour est un nouvelliste arabophone qui écrit depuis la fin des années 60. Il a publié jusqu’ici cinq recueils. Le marché marocain étant ce qu’il est, les tirages dépassent rarement les 1.000 exemplaires, dont la moitié seulement est écoulée. Son dernier recueil, Al Qounfous, pour lequel il a reçu le prix, fut publié il y a deux ans. Il n’a guère connu de succès en librairie. Pourtant, Ahmed Bouzfour est apparemment un bon écrivain. Je n’en connais pas l’œuvre, mais de l’aveu de ses confrères, il maîtrise bien son métier.
Mais alors qu’est-ce qui a poussé l’écrivain à rejeter aussi violemment la consécration que lui offraient ses pairs? Le Prix du Maroc n’est pas le Goncourt, mais il aurait pu offrir à notre écrivain un succès et une notoriété largement mérités. Dans sa déclaration, Bouzfour dit qu’il refuse de recevoir un prix remis par un gouvernement qui n’est pas représentatif du peuple, qui méprise la culture, qui emprisonne et torture les enfants du peuple mais refuse de punir leurs tortionnaires et les pilleurs des deniers publics, qui pousse enfin les jeunes au suicide à la mer… Il trouve que c’est une aberration d’accorder un prix à un livre qui a été vendu en deux ans à 500 exemplaires seulement. Son geste, comme il le dit lui même, «est un pavé dans la mare culturelle», avec l’espoir que cela contribuera à «sauver ce qui peut encore l’être». Le cri de Bouzfour nous va droit au cœur et rompt le silence complice de la plupart de nos intellectuels et artistes. Ses propos ont eu l’effet d’une bombe dans la confrérie sereine et insignifiante de l’Union des écrivains du Maroc.
La réaction des représentants officiels de la littérature au Maroc fut bien sûr l’indignation et le dénigrement. Hassan Nejmi, le président de la presque officielle Union des écrivains du Maroc, et d’autres ont déclaré que Bouzfour était un auteur en mal de lectorat et qu’il a vu là une occasion de se faire de la publicité. Son geste serait motivé aussi par la rancœur (il s’estimerait lésé parce qu’il partage le prix avec la jeune poétesse Wafae El Amrani). Le président de l’Union (comme son prédécesseur à la tête de l’Union, l’actuel et non moins controversé ministre de la culture, Ahmed Achaari) appartient à l’USFP (Union socialiste des forces populaires), parti qui s’est enrôlé en 1998 dans le service du Makhzen, entraînant dans son sillage tous les écrivains qui gravitent autour de lui. La plupart des écrivains disent comprendre l’attitude de Bouzfour car il a osé dire tout haut ce que tout le monde pensait.
Les Marocains ne lisent pas, pas seulement parce que 50% de la population est encore analphabète, mais surtout parce le système éducatif continue à générer des quasi-analphabètes. Depuis deux décennies, nos écoles produisent des citoyens apolitiques, sans curiosité scientifique et sans esprit critique aucun. Arrivés à l’université, les enfants du peuple n’ont pour horizon culturel que quelques versets du Coran, ne sont hantés que par le cauchemar du chômage et ne sont animés que par l’envie de quitter le pays.
Une preuve encore récente du mépris bien enraciné de la culture chez les dirigeants: des artistes et des militants des droits de l’Homme ont organisé un sit-in le mercredi 28 janvier devant le siège du Parlement pour protester contre les accords de libre-échange avec les Etats-Unis. Ces accords sacrifient, à terme, la production nationale, mais on n’a même pas pris la peine de consulter les artistes avant de les finaliser (ce qu’on a fait pour d’autres secteurs de l’économie considérés comme importants ou vitaux). Les forces de l’ordre sont intervenus violemment pour disperser les manifestants avant même le début de la manifestation.
Dans les années 80, les communes qui commençaient à s’enrichir ont lancé plusieurs projets de complexes culturels. Nous étions sceptiques, mais nous pensions alors que l’Etat et ses communes allaient enfin commencer à s’occuper de la culture en créant des salles de théâtre, des espaces pour l’expression artistique et des bibliothèques. Aujourd’hui, ces complexes construits à grands frais sont délabrés et menacés de fermeture. Nos chers élus, soucieux surtout de se remplir les poches en passant des marchés de construction juteux, n’avaient pas prévu de budgets de fonctionnement pour ces complexes, qui ne peuvent ni acheter des spectacles ni entretenir leurs locaux ni même payer leur personnel.
Le geste de Bouzfour met le doigt sur la situation de la culture au Maroc, situation à laquelle les écrivains et les artistes ne sont pas étrangers eux-mêmes. Car à part une minorité parmi eux qui ne s’est jamais compromise, la plupart ont collaboré à un système qui dénature leur métier et continuent à le servir.
Ahmed Bouzfour: l’écrivain qui a osé dire non! | babelmed «Bouzfour refuse son prix, la littérature est en émoi», par Et-Tayeb Houdaïfa, La Vie éco, n° 4250, du 30 janvier au 5 février 2004, p. 42-43.
«Editorial», par Aboubakr Jamaï, p.2; «Lettre ouverte à nos créatifs arrivistes: Ahmed Bouzfour, le miroir brisé», par Khalid Jamaï, p.7; «Bouzfour l’a fait», par Oumama Draoui, p.28; Le Journal hebdomadaire, n° 145, du 31 janvier au 6 février 2004.
«Accords de libre-échange avec les USA: la police dérape sérieusement», par Laetitia Grotti, p. 10.
«SOS complexes culturels en danger», par Saad Chraïbi, réalisateur de cinéma, p.49.
«Cri de détresse de Bouzfour: l’écrivain refuse le prix du Maroc», par Driss Ksikès, Telquel, n° 112, du 31 janvier au 6 février 2004. Hicham Raji




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