Maroc: la littérature pour dire les années de terreur | babelmed
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Depuis le début du nouveau règne au Maroc (1999), les récits fleurissent sur la répression pendant les années de plomb: la terreur entretenue par le régime et sa police au mépris de toutes les lois, la torture dans les lieux tristement célèbres comme Dar Lmokri à Rabat ou Derb Moulay chérif à Casablanca, les nombreuses disparitions non encore élucidées et l’enterrement des citoyens dans les bagnes-oubliettes du désert en plein vingtième siècle (Tazmamart, Kalaa Mgouna).
Les récits furent d’abord publiés sous forme de romans feuilletons dans des quotidiens arabophones qui en ont fait un commerce à une époque. C’est le cas du récit de Mohamed Raïss, De Shirat à Tazmamart, retour du bout de l’enfer, qui sera ensuite publié en arabe, puis traduit au français et publié localement. Puis vinrent les publications (une dizaine) qui nous racontent les destins tragiques de ces prisonniers qui furent longtemps oubliés et nous rappellent (ou nous révèlent) des événements censurés par le régime et effacés de l’histoire.
Certains anciens prisonniers n’ont pas attendu la mort de Hassan II pour témoigner. Christine Daure a écrit dès 1992 sur les atrocités de Tazmamart. Vint ensuite le livre de Ali Bourequat (Dix-huit ans de solitude, Tazmamart, 1993), l’un de ces trois frères, hommes d’affaires proches du roi, emprisonnés mystérieusement au bagne de 1973 à 1991. Ces ouvrages furent publiés en France ou au Etats-Unis et circulaient en secret au pays. La nouveauté depuis 1999 est qu’on peut désormais publier ce genre de livres au Maroc. A part quelques exceptions (le livre de Bourequat, de Malika Oufkir et quelques autres) qui mettent directement en cause l’ancien monarque et qui sont encore interdits, les censeurs laissent nos anciens prisonniers exorciser les démons du passé et évacuer leur colère.
Tous ces livres peuvent être rangés dans deux catégories : ceux qui témoignent des expériences individuelles ou collectives de prison et de tortures et ceux qui cherchent à restituer à l’histoire des événements oubliés. Dans la première catégorie, le témoignage le plus touchant fut le livre de Marzouki (Tazmamart, cellule 10). Il eut un grand succès et peut être considéré comme un best seller local (au Maroc un livre est considéré comme tel quand il dépasse 30.000 exemplaires).
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A. Serfaty et C. Daure
Autre succès, La Mémoire de l’autre, d’Abraham Serfaty et Christine Daure, publié déjà en France en 1993, il eut aussi du succès à sa sortie au Maroc en 2002.
Même Tahar Benjelloun s’est essayé au genre. L’écrivain qui ne s’est pas manifesté quand les prisonniers agonisaient dans les geôles du régime, a utilisé le récit d’un ancien prisonnier pour faire un roman (Cette aveuglante absence de lumière, 2001). L’expérience avait soulevé un petit scandale: l’écrivain s’intéressait un peu tard au sujet. Plutôt que de mener sa propre enquête, il a préféré acheter, avec la complicité de l’éditeur, le récit d’un ancien prisonnier. Avec lui, le témoignage devient simple affaire commerciale. Le livre est bien écrit, mais laisse un goût amer, car il pose un problème d’éthique. En l’écrivant à la première personne, Tahar Benjelloun accentue en nous le sentiment qu’il y a usurpation de souvenirs et appropriation de l’expérience d’un autre.
Dans la seconde catégorie, deux excellents livres restituent à l’histoire du pays et à la mémoire de ses hommes les événements oubliés de deux époques historiques: Abdelkrim, de Zakya Daoud (1999) et Héros sans gloire, de Mehdi Bennouna (2002).
Les deux récits dont il est question ici sont les derniers de la série, sorties à la fin de l’année 2003. Le premier porte le titre accrocheur de Tazmamart, côté femme. Les femmes ont aussi connu la prison au Maroc. Saïda Mnebhi est morte à la suite d’une grève de la faim dans les années 70. Fatna Bouih, ancienne prisonnière politique a écrit un récit en arabe. Mais il s’agit de tout autre chose ici: le témoignage d’une femme, séparée pendant près de vingt ans de son mari, capitaine de l’armée inculpé après le coup d’Etat de Skhirat, jugé puis disparu avec d’autres prisonniers pour être logé à Tazmamart. Le second livre est le témoignage de Khalid Jamaï, journaliste qui raconte comment il fut emprisonné et torturé pendant plusieurs mois en 1973 en dehors de tout procès et de toute inculpation. Pourtant Jamaï travaillait au quotidien francophone du parti de l’Istiqlal, l’Opinion, support considéré comme peu subversif.

Des femmes doublement victimes
Rabéa Bennouna était la femme d’un capitaine de l’armée, Abdeltif Belkbir, directeur adjoint de l’école militaire d’Ahermoummou, caserne qui a fournit les contingents pour la tentative du coup d’Etat de 1971. Son mari fut condamné à 4 ans de prison à l’issue du procès militaire de 1971. Mais en 1973, tous les condamnés de ce procès disparurent mystérieusement. Tout le livre, c’est le récit de la quête d’une femme cherchant à glaner des informations sur le sort de son mari. Un parcours kafkaïen qui fut celui de toutes les familles des détenus et des disparus.
Bien que mal écrit et truffé de réflexions erronées et de préjugés, le récit nous renseigne sur le destin de certaines familles de détenus : des carrières brisées, des familles démantelées et, surtout, la souffrance des épouses laissées sans ressources avec des enfants à charge. Le livre nous dit aussi le malaise de la gauche marocaine. Même lorsque les informations ont filtré sur les bagnes du désert, elle a éprouvé des difficultés à parler des putschistes des coups d’Etat de 1971 (et de la famille Oufkir aussi d’ailleurs) et de leur situation qui posait pourtant un sérieux problème de droits de l’Homme. Personne n’a pris la défense de ces oubliés maudits. Mais comment reprocher à la gauche officielle son silence quand on sait qu’elle a sacrifié, et fini par oublier, même les militants d’extrême gauche (pourtant issus de ses rangs) qui étaient eux officiellement emprisonnés à Kénitra. Les compromissions successives de cette gauche lui voilaient les yeux et l’empêchaient de formuler toute revendication, même au nom des droits de l’Homme. Comme toute la classe politique, elle a participé à la vaste conspiration du silence et l’a cautionnée. C’est surtout grâce aux pressions internationales et au combat des familles que les prisonniers furent libérés à partir de 1991.
Le récit de Rabéa Bennouna est autant le procès d’un régime implacable que celui des hommes comme son mari. Les préjugés et les vues traditionalistes de la narratrice altèrent quelque peu l’objectivité de son analyse et font du récit une sorte de règlement de comptes personnel. Le mariage de la jeune Rabéa est déjà perçu une usurpation, à double titre : une jeune fille de 18 ans se marie à un militaire plus âgé. Le mariage est aussi vécu comme une déchéance (mais pas une mésalliance), puisqu’elle est la fille d’un authentique résistant, alors que le mari descend plutôt d’une lignée de collaborateurs. Après la libération du mari, les anciens époux se retrouvent comme des étrangers. Ils n’ont vécu que deux ans ensemble, et trop d’années les ont séparés. La vie en commun est impossible et la séparation inéluctable. En 2000, on octroie à l’ex-capitaine, pour compenser son séjour forcé à Tazmamart, la somme de 2,8 millions de dirhams. La femme et l’enfant qu’elle a pris en charge pendant vingt ans ne reçoivent que 150.000 dirhams. L’ancien capitaine s’est remarié et coule des jours heureux. L’ex-épouse est indignée par les jugements de la commission en charge de la compensation des anciens prisonniers. Mais sa mentalité lui interdit la révolte. Elle est plutôt résignée et fataliste. Elle s’en remet à Dieu, en attendant que les hommes daignent changer les mentalités et les lois.
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Pour une photo
Le petit livre de Khalid Jamaï est plus intéressant et nettement plus à propos, puisqu’il nous rappelle les événements de l’année 2003 et l’emprisonnement de plusieurs journalistes pour des illustrations ou des articles jugés irrévérencieux et malsains. L’auteur, qui débutait en tant que journaliste au quotidien du parti de l’Istiqlal, l’Opinion, animait, en plus d’autres rubriques, une chronique où il publiait une photo insolite suivie d’un commentaire quelque peu impertinent. Un jour, son photographe a eu la malencontreuse idée de prendre la photo d’une scène qui l’a frappé: une femme, vraisemblablement française, tenait par la main un jeune garçon qui jetait un regard intrigué sur des femmes assises par terre, des campagnardes, comme en témoignait leur accoutrement. Le lendemain de la publication de la photo et du commentaire, le journaliste fut embarqué par des inconnus. Il fut torturé et jeté pendant plusieurs semaines dans une cellule obscure avant de commencer à entrevoir l’objet de son «kidnapping»: la fameuse photo représentait apparemment un jeune prince. En cette année 1973, après deux coups d’Etats militaires avortés (1971 et 1972), avec les maquisards de l’organisation révolutionnaire de Bennouna (les Héros sans gloire) dans l’Atlas, la police ne faisait guère dans le détail. La moindre petite action politique pouvait exposer son auteur à l’accusation de complot.
Pendant son «séjour» au commissariat, le journaliste verra défiler dans un décor dantesque toutes sortes de prisonniers: un Algérien, qui a fui le régime de Boumediene en espérant trouver refuge au Maroc et qui se retrouve accusé d’espionnage, torturé puis oublié dans un cachot; un petit homme d’affaires a subi le même sort sur simple dénonciation de son associé qui a visiblement trouvé là un moyen astucieux pour se débarrasser de lui. Au Maroc, à l’époque, il suffisait de la complicité d’un membre de la police pour monter des arnaques de ce genre. Khalid Jamaï a reçu aussi dans sa cellule des prisonniers qui ne faisaient que «transiter». Ils étaient entreposés, entre deux séances de torture ou sur le chemin qui reliait un commissariat à un autre. Des inconnus souvent défigurés, dont le journaliste ne connaîtra jamais ni le nom ni le sort, mais dont l’image reste gravée dans sa mémoire.
Le journaliste, voue aussi beaucoup d’admiration pour son père, résistant de la première heure qui a enduré la prison et la torture sous le protectorat sans jamais se renier. Le vieil homme assiste impuissant à l’emprisonnement de son fils. En lui rendant visite à l’hôpital où il fut admis pendant son emprisonnement, il se borne à lui dire: «Enfin, j’ai un homme». Beaucoup d’homme comme lui ont dû penser, en voyant ce qui arrivait à leurs enfants, que leur combat pour l’indépendance fut bien inutile.
L’auteur fait la même réflexion en comparant l’année 1973 et 2003. On continue à enlever et à torturer les Marocains, sans aucune forme de procès et à emprisonner des journalistes pour leurs opinions. A part les mirages entretenus par les tapages médiatiques et les campagnes de promotion du «nouveau Maroc», rien ne change vraiment au pays.
Si dans les années 80, à l’occasion de l’une de vos visites touristiques au Maroc, votre circuit vous avait amené à séjourner dans la ville impériale de Méknès, vous auriez pu visiter les prisons de ce sultan sanguinaire contemporain de Louis XIV. Les prisonniers y étaient enchaînés aux murs de cavernes obscures. Vous n’auriez alors jamais pu imaginer, qu’à cette époque, les hommes étaient encore emprisonnés dans des conditions peut-être pires que celles du XVIIe siècle.

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Driss Bouissef Rekab, A l'Ombre de Lalla Chafia, L'Harmattan, Paris, 1989.
Ali Bourequat, Dix-huit ans de solitude, Tazmamart, Michel Laffont, Paris, 1993.
Abraham Serfaty, Christine Daure, La Mémoire de l’autre, Stocks, Paris, 1993, Tarik éditions, Casablanca, 2002, 352 p.
Salah El Ouadie, Le Marié, publié en arabe en 1998, traduit de l’arabe par Abdelhadi Drissi, Tarik éditions, Casablanca, 2001, 128 p.
Zakya daoud, Abdelkrim, Une épopée d’or et de sang, Séguier, Paris, 1999, 464 p.
Malika Oufkir, Michèle Fitoussi, La Prisonnière, Grasset & Fasquelle, Paris, 1999, en livre de poche, 2000.
Ahmed Marzouki, Tazmamart, Cellule 10, Tarik éditions/Paris-Méditerranée, Casablanca, 2000, 334 p.
Tahar Benjelloun, Cette aveuglante absence de lumière, Seuil, Paris, 2001, 240 p.
Jaouad Mdidech, La Chambre noire ou Derb Moulay Chérif, Eddif, Casablanca, 2002, 254 p.
Mehdi Bennouna, Héros sans gloire, Echec d’une révolution, 1963-1973, Tarik éditions/Paris-Méditerranée, Casablanca, 2002, 376 p.
Rabea Bennouna, Tazmamart, côté femme, Addar Alalamia Lil Kitab, Casablanca, 2003, 160 p.
Khalid Jamaï, 1973, présumés coupables, Tarik éditions, Casablanca, 2003, 120 p. Hicham Raji
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