Maroc: la presse à l’heure des bilans | babelmed
Maroc: la presse à l’heure des bilans Imprimer
babelmed   
  Maroc: la presse à l’heure des bilans | babelmed La fin d’année fut bien triste au Maroc. Pas seulement parce que les Marocains ont vécu une période qui leur rappelle les sombres années de plomb et fait craindre le retour en force de la répression et la remise en cause des quelques libertés acquises depuis quelques années. C’est surtout cette atmosphère insupportable d’incertitude, largement amplifiée par la rumeur d’ailleurs, qui a terni les festivités de fin d’année. Les gens n’avaient à la bouche que la peur d’attentats éventuels. Les rumeurs les plus folles ont circulé sur des découvertes d’armes, de supposés attentats déjoués, etc. Le renforcement des mesures de sécurité et les contrôles routiers plus fréquents ont contribué à nourrir ces rumeurs. Le résultat fut que beaucoup de gens se sont terrés chez eux, évitant les lieux publics ou à risque, fêtant la fin de l’année dans l’intimité de leur foyer. Maroc: la presse à l’heure des bilans | babelmed La peur du terrorisme est désormais un phénomène mondial, mais les Marocains ne l’ont vraiment découverte qu’en 2003. Toute la presse s’accorde pour qualifier les attentats du 16 mai d’événement le plus marquant de l’année. Pas seulement parce qu’ils ont détruit le mythe d’un Maroc à l’abri du terrorisme, grâce à un pouvoir royal auréolé du titre de Commandeur des croyants. Bien qu’on n’ait pas, à ce jour, déterminé l’origine exacte des commanditaires des attentats (la seule certitude est que les kamikazes sont tous marocains et sortent des ghettos misérables de la ville), les événements ont eu pour effet de tétaniser la population et de discréditer les mouvements islamistes violents. Même les organisations islamistes dites modérées ont adouci leur discours politique. La logique sécuritaire semble encore une fois l’emporter sur la nécessaire démocratisation du pays. La loi anti-terrorisme fut votée et a permis de condamner sévèrement des centaines de personnes liées de près ou de loin aux attentats, parfois simplement pour leurs idées extrémistes. Sept journalistes seront aussi condamnés en vertu de cette loi, dont plusieurs pour atteinte aux lignes rouges (atteinte à la sécurité, la personne du roi ou l’intégrité territoriale).
La manière dont furent menés les procès a profondément marqué la population et contribué à la dégoûter de la classe politique, de la justice et de la chose politique en général. Les élections communales de septembre furent un fiasco. Le makhzen a encore beaucoup de difficultés à se départir de ses vieilles habitudes de façonnement de la carte politique ou de manipulation des élections et la population désespère de pouvoir un jour assister à des élections libres et saines. Le taux de participation est descendu en dessous de 30% dans les grandes villes.
2003 fut aussi une mauvaise année pour la diplomatie marocaine qui a réagi de manière décevante au troisième plan Baker. La question du Sahara continuera certainement à cautionner pour longtemps encore l’avenir de la région. Le Maroc qui accepte le principe d’un rattachement du Sahara dans le cadre d’une large autonomie peine à mettre en marche un processus qui rendrait crédible ses positions. Là encore, un sérieux problème semble être posé au makhzen, structure étatique d’essence jacobine : admettre l’autonomie des régions, engager une véritable politique de décentralisation est inconcevable pour un appareil qui a l’habitude de tout contrôler et tout superviser. C’est pourtant là le seul moyen qui s’offre au Maroc pour régler le problème du Sahara et gagner la sympathie de la population sahraouie et de la communauté internationale.
La seule réelle avancée démocratique en cette année fut le nouveau code de la famille. Le roi a libéré la femme entend-on dire partout. Mais c’est surtout la pression de la société civile et le progrès social qui ont rendu nécessaire l’adaptation des lois. Les islamistes se sont bien gardés de s’opposer de front au projet. Mais des critiques sourdes et diffuses se sont propagées après l’annonce de la réforme. La société marocaine demeure dans sa majorité conservatrice et misogyne. On réclame de tous ses vœux le changement et la liberté, mais on rechigne à emprunter le train du progrès. C’est là la rançon de l’analphabétisme et de la pensée unique.
Les événements de 2003, le durcissement du régime et la présence massive de conceptions radicales de l’islam rappellent que le Maroc, comme tous les pays arabes ne sont finalement encore que des versions soft de l’Arabie Saoudite. Comme dans ce pays, la superstition et l’archaïsme font bon ménage avec les signes de la modernité. A la fin de l’année, on a vu refleurir partout sur les panneaux publicitaires des affiches qui furent posées juste après les attentats du 16 mai: on y voit écrit «Ne touche pas à mon pays», en arabe ou en français, sur une main de Fatima rouge. Une manière de conjurer le sort, de rappeler aux citoyens que la menace terroriste existe toujours (ou du moins de les amener à penser cela).
Les publications hebdomadaires ont abordé différemment le bilan de l’année écoulée. Une vision pessimiste se dégage à la lecture des analyses des hebdomadaires Telquel et le Journal. La Vie éco, plus conciliant, semble-t-il, dans ses déductions, est plus optimiste dans l’avenir. Plutôt que d’établir un bilan de l’année 2003, bilan qui ne saurait être que négatif, il préfère attendre la deuxième semaine de janvier pour faire de la prospective et tabler sur l’avenir en parlant des « chantiers » de la nouvelle année et des acteurs politiques qui feront parler d’eux en 2004.
«L’effet 2003», Telquel, numéro double, n°107-108, du 27 décembre 2003 au 9 janvier 2004.
www.telquel-online.com
«2003, l’année test», Le Journal hebdomadaire, n° 141, du 3 au 9 janvier 2004.
www.lejournal-hebdo
«Chantiers: ceux qui feront parler d’eux en 2002», La Vie éco, n° 4247, du 9 au 15 janvier 2004.
www.marocnet.ma/vieeco
__________
Maroc: la presse à l’heure des bilans | babelmed Les bonnes nouvelles du début de l’année
Deux bonnes nouvelles ont réjoui la population en ce début d’année. Le 6 janvier, fut approuvée par le gouvernement la loi qui met fin à Cour spéciale de justice, juridiction d’exception critiquée depuis plusieurs années par les organisations de droits de l’homme. Mais la véritable bonne nouvelle est tombée le 7 janvier: un communiqué annonçait que le roi a gracié 33 prisonniers politiques. En même temps, à Agadir, le souverain donnait naissance officiellement à l’instance «Equité et réconciliation», instance destinée à œuvrer pour la réconciliation des Marocains avec leur passé (c’est-à-dire avec leurs bourreaux). Bien sûr, dans la déclaration du ministre de la justice, la libération des prisonniers intervient «pour raisons humanitaire». Il nie d’ailleurs l’existence de prisonniers politiques ou d’opinion au Maroc et déclare que la grâce royale «n’est pas un désaveu des verdicts de la justice» et que les personnes libérées ne sont pas «innocentes». En somme, si ça ne tenait qu’à monsieur Bouzoubaa, ministre dit socialiste de la justice makhzenienne, les graciés croupiraient encore en prison.
Sur la liste des libérés, il y a les sept journalistes condamnés en 2003, dont Ali Lmrabet, qui déclare d’ailleurs n’avoir pas demandé de grâce parce qu’il s’estime innocent. On y trouve aussi douze islamistes, dont deux condamnés en 1975 pour l’assassinat de Omar Benjelloun, le leader socialiste. La liste comprend également douze condamnés «sahraouis», soit pour avoir manifesté au Sahara, soit pour leurs opinions déclarées pro-indépendantistes.
Tous ces citoyens (exceptés quelques-uns) ont été condamnés pour leurs opinions. Les cas les plus emblématiques de l’arbitraire de la justice sont ceux de Chrii, militant des droits de l’homme de safi, emprisonné, torturé et condamné à 18 mois pour une simple altercation avec les services de police. Il y a aussi le cas insolite de ce petit épicier de Tata, bourgade du sud du Maroc, qui fut condamné en avril dernier à 5 ans de prison en première instance, peine ramenée en appel à un an ferme. Le pauvre, il a presque purgé toute sa peine avant de se voir gracié. Il existe une forme d’arnaque typiquement makhzenienne qui fut constamment pratiquée sous l’ancien règne: en fin d’année ou à l’occasion des fêtes les représentants de l’ordre fourguent des calendriers ou des billets de loterie aux citoyens. Les gens n’osaient jamais refuser d’acheter, par crainte de représailles. Le pauvre épicier de Tata, Boujemaa El Ouardi, a reçu la visite des représentants locaux de l’autorité qui cherchaient à lui vendre un calendrier. Sous la pression, il a acheté l’objet à 20 dirhams, mais dans un accès de colère légitime, il l’a déchiré. Comme le calendrier comportait une photo du roi, il fut accusé d’atteinte à la personne du roi et incarcéré pour ce motif. Le pauvre épicier a eu la naïveté de penser que les choses changeaient vraiment au Maroc simplement parce qu’on le disait.
La grâce royale est la bienvenue et couronne les efforts de tous ceux (organisations nationales et internationales, personnalités de tous bords) qui n’ont pas ménagé leurs efforts pour la libération des prisonniers. Mais la grâce ne peut pas toujours réparer l’injustice. On aurait préféré qu’on change les lois qui envoient encore en prison des citoyens qui ne sont coupables que d’afficher leurs opinions.
A sa sortie de prison, Lmrabet a déclaré qu’il a été gracié, mais que ses revues (Demain et la version arabe, Doumane) sont toujours interdites. Il a annoncé qu’il comptait bien sortir une nouvelle publication qu’il appellerait «Après-demain».

Telquel, n° 109, du 10 au 16 janvier 2004.
www.telquel-online.com

Le Journal hebdomadaire, n° 142, du 10 au 16 janvier 2004.
www.lejournal-hebdo.com


Hicham Raji
mots-clés: