Fatima Mernissi: du harem oriental au harem occidental | babelmed
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Fatima Mernissi: du harem oriental au harem occidental | babelmed
Fatima Mernissi, écrivain et sociologue, est l’une des auteurs marocains les plus en vue durant les deux dernières décennies. Elle a consacré son œuvre à l’étude de la situation de la femme arabe et musulmane, souvent à travers des études historiques très fouillées qui tentent de combattre des idées fausses dominantes et fruits autant de mauvaises interprétations des préceptes de l’islam et d’un traitement misogyne de l’histoire. En 2001, elle a sorti un livre dont on a beaucoup parlé et qui fut réédité en 2003 au Maroc.

Le livre de Fatima Mernissi, le Harem européen, sorti pendant l’été 2003 dans une édition marocaine est, en fait, la «version locale » de l’édition française, parue à Albin Michel en 2001 sous le titre: le Harem et l’Occident. Je me suis d’abord demandé: pourquoi ce changement de titre? En lisant le livre, j’ai essayé de comprendre pourquoi l’auteur a éprouvé le besoin de changer de titre, et de couverture aussi, même si le contenu est absolument identique.
L’écrivain nous surprend depuis le début des années 80 par son audace et son honnêteté intellectuelle. C’est toujours un plaisir de lire ses écrits. Ses deux premiers livres: Sexe, idéologie et islam, 1983, et le Harem politique, le Prophète et les femmes, 1987, une relecture de l’histoire du monde musulman (histoire largement misogyne) d’un point de vue «féministe». Mernissi mène ce combat qui paraît, aujourd’hui plus qu’hier, presque impossible consistant à réhabiliter la femme dans la société musulmane, et même dans l’imaginaire des musulmans, sans entreprendre de remise en cause radicale de la religion ou de ses dogmes. Sa position est celle des musulmans dits «modérés» et modernes qui soutiennent que le sort fait à la femme dans le monde arabe et musulman est plus le fruit de l’évolution historique que de la nature de la religion et de ses préceptes.
Après avoir lutté pendant plus d’une décennie contre tous les interdits qui handicapent la femme musulmane, interdits illustrés et incarnés par ce lieu de claustration et d’asservissement qu’est le harem (terme qui signifie à la fois l’interdit et le lieu de confinement des femmes), Mernissi semble se tourner, dans ses deux derniers écrits (Etes-vous vaccinés contre le Harem ?, 1997, et le Harem et l’Occident, 2001-2003) vers une critique de l’image du harem en Occident ou, carrément, de ce qu’elle baptise «le harem occidental». L’auteur semble avoir progressivement transféré un peu de sa vindicte contre les forces rétrogrades qui freinent l’épanouissement de la femme musulmane, pour orienter de plus en plus ses critiques d’abord vers l’image que s’est forgée l’Occident de cette femme. Mernissi va plus loin en dénonçant le sort que fait aujourd’hui l’homme occidental à ses propres femmes en les enfermant dans un harem, certes, purement mental, mais qui n’en demeure pas moins contraignant et frustrant.

Si on parcourt tous les écrits de l’écrivain depuis le début, on constate qu’ils sont traversés jusqu'à l’obsession par le souci de réhabiliter la femme musulmane. Que ce soit à travers la critique des traditions et des falsifications historiques successives (qu’elles soient le fait des arabes ou des orientalistes) qui ont abouti à la marginalisation du rôle de la femme, ou encore à travers son action et le soutien qu’elle apporte aux causes des femmes au Maroc, le souci est toujours le même: nous faire découvrir le génie de la femme musulmane.

Dans son récit autobiographique, Rêves de femmes, récit d’une enfance au harem, 1994), qui semble constituer le noyau de son œuvre, Mernissi interroge son propre passé pour découvrir que les femmes arabes ne cadrent pas vraiment dans l’image courante de docilité, d’ignorance et d’obéissance aveugle qu’on leur prête d’habitude. Il leur arrive d’avoir du pouvoir et de l’ascendant sur le mari, même en étant esclaves ou prisonnières du harem, au moins le pouvoir des mots, comme Shéhérazade, et d’agir sur leur destin.
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Mais dans ses derniers écrits, l’écrivain va plus loin que la réhabilitation intellectuelle, somme toute légitime, de la femme arabo-musulmane. Son raisonnement aboutit même à une relativisation de la liberté reconnue à la femme occidentale. Finalement, le sort fait à la femme musulmane n’est pas si mauvais que cela, et celui fait à la femme occidentale n’est pas si rose que cela, semble-t-elle nous dire. On comprend le danger d’une telle position et les effets démobilisateurs qu’elle peut avoir sur la femme arabe.
Dans le Harem européen, Mernissi nous entraîne dans une enquête passionnante au cours de laquelle elle interroge le passé et le présent, mais aussi son entourage sur la conception occidental du harem. Le point de départ de son travail est la constatation faite lors de ses conférences: l’homme occidental sourit quand on évoque le harem, alors que ce lieu de claustration devrait plutôt inspirer la colère. L’auteur réalise au cours de son enquête qu’en fait l’Occident s’est forgé une conception erronée du harem. Depuis la découverte de ce dernier, à travers les récits de voyages et, surtout, depuis la publication au début du 18e siècle en Europe des Mille et une nuits, les Européens s’en sont forgés une conception réductrice: c’est surtout un lieu de débauche et de luxure où des esclaves soumises, fruit des conquêtes du prince, obéissent au doigt et à l’œil à ses volontés. Cette image avilissante de la femme du harem, encouragée par l’idéologie orientaliste, s’est perpétuée dans la l’art et la culture occidentaux : les peintres du 19e et du début du 20e siècle (Ingres, Matisse…) ont reproduit dans leurs nombreuses odalisques cette image de l’intimité du harem, avec des femmes nues, sensuelles et langoureuses. Le cinéma d’Hollywood continue encore à perpétuer cette image de la femme objet sexuel qui n’excelle que dans l’art de la danse du ventre.
Au fil du livre, nous découvrons, notamment à travers les gravures orientales, que l’héritage arabe et musulman recèle beaucoup de récits de femmes guerrières, de princesses qui ont régné, et pas seulement sur le cœur de leurs monarques de maris. Shéhérazade semble être l’archétype de ces femmes qui à force d’audace, d’intelligence et de persévérance ont pu conjurer le sort (l’esclavage, la mort). En somme, le harem n’était pas seulement le lieu où l’on pouvait s’abandonner aux plaisirs des sens et à toutes les débauches, il fut surtout une arène où régnait la jalousie, où on se livrait souvent des combats sans merci pour le pouvoir ou pour la survie. Et puis l’auteur nous livre cette réflexion assassine : au moment où en l’Europe on ridiculisait les «femmes savantes» ou «précieuses», aux confins de l’Asie, une princesse, Nur-Jahan, chassait le tigre. La réflexion est plutôt excessive, car menée dans un esprit revanchard qui évacue un peu la réalité de la situation de la femme européenne au 16e et 17e siècles. L’époque a connu beaucoup de femmes puissantes et influentes: Diane de Poitiers, maîtresse de trois rois successifs, Catherine de Médicis, reine et mère de trois rois et conceptrice du massacre de la Saint-Barthélémy, la régente Maris de Médicis, Elisabeth Ire… Les comédies de Molière étaient surtout dirigées contre le ridicule de la cour de Louis XIV.
Dans le dernier chapitre, Mernissi nous révèle la nature du harem occidental moderne: la taille 38. Les médias, la publicité et les créateurs de mode définissent un idéal féminin unique: les top-modèles. Toutes les femmes rêvent de se conformer à cet idéal en s’astreignant à des régimes draconiens, en croyant aux miracles de la cosmétique, en pratiquant le sport, etc. Alors que le harem oriental est spatial, celui de l’Occident est temporel: la nécessité de se conformer aux codes et critères définis pour elle (âge, beauté, taille…), crée chez la femme un sentiment permanent de précarité qui l’handicape, par exemple, dans sa conquête du pouvoir. Pas besoin, comme en Orient d’enfermer les femmes dans des harems ou de les obliger à porter des voiles.
Là encore, vu le thème du livre et la conclusion à laquelle il devait nécessairement aboutir, Mernissi est amenée à éluder l’essence du harem : la «dictature des symboles» qui donne l’essentiel de son sens au harem occidental est de loin beaucoup moins contraignante que le harem oriental, fait de véritables chaînes et d’absence réelle de liberté. S’il leur était permis de choisir, nul doute que les femmes arabo-musulmanes opteraient pour une société où elles auraient tout le loisir de choisir leur destin. De plus, l’emprise de la taille 38, phénomène mondial, est patente même dans les sociétés arabes. Il serait absurde d’affirmer aujourd’hui que nos femmes n’accordent aucune importance à leur ligne. En revanche, lorsqu’on voit se développer en Occident des émissions comme « Bachelor», on se demande si l’homme occidental n’est pas en train de renouer avec une conception plus classique du harem!

Pour revenir aux titres qui changent dans les deux éditions, il semble que cela dénote un changement dans le sens donné au livre: le premier titre (le Harem et l’occident) suggère que l’auteur critique la conception européenne du harem, alors que le second affirme clairement que le «harem européen» est le thème central et l’aboutissement de la recherche. Quant au changement de couverture (la Grande odalisque d’Ingres pour le premier et une gravure orientale pour le second), il tient plus à l’autocensure qu’autre chose. Il est difficile à un éditeur marocain arborer un nu sur sa couverture.


Biographie:
Née en 1940 à Fès, Fatima Mernissi s’inscrit dans l’une des premières écoles privées mixtes du pays, grâce à Atatürk, dit-elle avec ironie. Elle poursuit ses études à Rabat, puis en France et aux Etats-Unis. Depuis les années 80, elle enseigne à l’université Mohammed V de Rabat. Sociologue et écrivain de renom, elle est aujourd’hui parmi les auteurs les plus en vue. Elle mène en parallèle à sa carrière un combat dans la société civile: elle fonde les «Caravanes civiques» et le collectif «Femmes, familles, enfants». Elle a reçu en mai 2003, avec Susan Sontag, le prix littéraire bien mérité du Prince des Asturies.

Bibliographie:
Sexe, idéologie et Islam, Editions Tierce, 1983.
Le Harem politique : le Prophète et les femmes, Albin Michel, 1987.
Sultanes oubliées : femmes chefs d’Etat en Islam, Albin Michel, 1990.
Le Monde n’est pas un harem : paroles de femmes au Maroc, Albin Michel, 1991.
Chahrazade n’est pas marocaine, autrement elle serait salariée, Le Fennec, 1991.
Rêves de femmes, récit d’une enfance au harem, 1994 (pour l’édition en anglais), Albin Michel, 1996, Le Fennec, 1997.
La peur modernité, Islam et démocratie, Albin Michel, 1996.
Etes-vous vacciné contre le harem ?, Le Fennec, 1997.
Les Aït débrouille, Le Fennec, 1997.
Le Harem et l’Occident, Albin Michel, 2001, publié au Maroc sous le titre : Le Harem européen, Le Fennec, 2003.
Hicham Raji
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