2003: une année dure pour les droits de l’Homme au Maroc | babelmed
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  2003: une année dure pour les droits de l’Homme au Maroc | babelmed Si on voulait faire le bilan de l’année 2003, on pourrait dire qu’elle fut beaucoup plus catastrophique que généreuse en matière des droits de l’Homme. A la satisfaction, toute extérieure et de principe, de savoir que le nouveau règne compte parmi ses objectifs principaux la démocratisation et la modernisation du pays, répond la déception de voir que dans la pratique les choses évoluent très lentement, sinon pas du tout. Le meilleur baromètre pour apprécier l’ampleur des changements est la réaction de l’opinion publique: les gens ont le sentiment que rien ne change et ils ont toujours la même peur de l’administration et des organes du pouvoir, perçus encore comme des instruments de répression. Le pire est que l’Etat ne fait rien pour rassurer les citoyens et leur signifier qu’on est vraiment sortis des années de plomb. Les événements de 2003 tendent en tout cas à prouver qu’on n’a pas vraiment dépassé cette période et que les démons du passé tiennent en otage autant le pouvoir que les citoyens. Les nouveaux apprentis sorciers du Makhzen proposent un traitement par l’exorcisme pour chasser le Mal, les démocrates et les militants des droits de l’Homme proposent, quant à eux, une véritable thérapie.
Déjà en 2002, l’Etat a manifesté sa volonté de renforcer le dispositif sécuritaire et l’arsenal juridique répressif faisant passer un nouveau code de la presse présenté comme plus moderne mais qui a été perçu par la profession comme plus répressif. Les événements de 2002 allaient donner raison aux journalistes: pour la première fois peut-être dans l’histoire du pays, un journaliste, Ali Lmrabet, est condamné à une lourde peine de prison (3 ans) pour ses opinions. D’autres condamnations de journalistes suivront. En fait, l’Etat voudrait bien que les journalistes reviennent à la pratique de l’autocensure comme par le passé, en s’abstenant de dépasser les «lignes rouges» (monarchie, religion, intégrité territoriale). C’est ce qui fait penser que le discours officiel autour de la démocratisation, des droits de l’Homme est destiné uniquement à l’extérieur. Ici, on se demande ce qui change, vu qu’on continue toujours à condamner des gens pour leurs opinions. Dans le classement annuel de Reporters sans frontières, le Maroc arrive à la 131e place, juste après les dictatures avérées et les pays où la presse indépendante est inexistante et où on ne prend même pas de gants avec les journalistes. 2003: une année dure pour les droits de l’Homme au Maroc | babelmed L’épisode peut-être le plus révélateur de l’arbitraire est l’incarcération, la torture et la condamnation pour des motifs fallacieux d’un militant des droits de l’Homme de la ville de Safi, Mohamed Chrii, à 18 mois de prison. Pour tous ces prisonniers d’opinion, une vague de solidarité nationale et internationale s’est enclenchée. Des organisations comme Amnesty international, Reporters sans frontières, la Fédération internationale des droits de l’Homme ou encore récemment le Comité de l’ONU contre la torture, ont tous manifesté leurs inquiétudes au sujet des nombreux dépassements constatés au maroc.
C’est qu’à la faveur des événements du 16 mai, une loi anti-terrorisme, très controversée jusque là, fut précipitamment votée. En quelques mois, des milliers d’islamistes aux idées extrémistes, accusés d’appartenir à une organisation clandestine obscure, la salfiya jihadiya, sont emprisonnés, sans qu’ils aient parfois de véritables rapports avec les attentats ou leurs organisateurs, souvent torturés et jugés à la pelle dans des procès expéditifs.
Aux protestations des organisations des droits de l’Homme, le ministre de la Justice et celui de la Communication répondent que ce sont là des cas isolés, quand ils ne nient pas carrément leur existence. Les militants des droits de l’Homme pensent quant à eux qu’il n’y a pas une véritable volonté chez l’Etat de lutter contre la torture, même s’il est signataire du protocole international qui en bannit et réprime la pratique. En fait, le pouvoir a du mal à se départir de ses anciennes pratiques: le même système que par le passé subsiste partout, et ce sont souvent les mêmes hommes que l’on retrouve aux commandes.
La question qui demeure la plus déterminante pour tourner la page du passé récent est celle de l’établissement de et la détermination des responsabilités dans les événements qui ont jalonné le règne du roi Hassan II: les exécutions, les disparitions les enlèvements, les tortures et les emprisonnements des années de plomb. Les organisations des droits de l’Homme (le Forum vérité et justice (FVJ), l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH) et l’Organisation marocaine des droits de l’Homme (OMDH)) ainsi que les nombreuses victimes et leurs familles réclament la complète vérité sur le passé : ce n’est pas tant leur indemnisation qu’ils réclament, chose à laquelle l’Etat consent et s’applique depuis plusieurs années, mais plutôt la détermination des responsabilités, la vérité sur les disparitions et les excuses officielles de l’Etat pour les crimes commis en son nom.
Mais l’Etat ne peut satisfaire de telles revendications: cela reviendrait à mettre en cause et à condamner des agents de l’Etat qui sont encore aux commandes, pire, des excuses officielles reviendraient à discréditer la monarchie et à la mettre en péril. Comme ce fut le cas dans plusieurs pays d’Amérique Latine, en Europe de l’Est et en Afrique du Sud au lendemain des dictatures, on ne peut tourner la page du passé qu’en faisant voter une amnistie ou en jugeant les responsables. Selon Benjamin Stora, il est trop tard pour l’amnistie, parce que la société civile est trop mobilisée. Pour provoquer une amnésie collective, il aurait fallu une amnistie précoce!
La seconde solution est tout autant impossible dans l’état actuel des choses, d’où l’embarras de l’Etat qui n’arrête pas de créer des commissions pour solder les comptes du passé. La dernière en date est l’instance dite «Equité et réconciliation», composée en décembre 2003 et dont la création officielle sera annoncée par le roi en cette fin d’année. Elle comprend 9 membres issus du CCDH (Conseil consultatif des droits de l’Homme) et 8 autres choisis dans la société civile.
La presse a beaucoup parlé de la composition de cette instance et de la capacité du pouvoir marocain à récupérer la contestation et à la gagner, au moins en partie, à ses idées. Après la récupération des partis de gauche (sous le gouvernement d’alternance et le gouvernement actuel), il se tourne actuellement vers les anciens militants d’extrême gauche. Après avoir «récupéré» Driss Benzekri (secrétaire général du CCDH et président de l’actuelle instance), il enrôle dans l’actuelle commission Salah El Ouadie, lui aussi ancien prisonnier d’extrême gauche et ancien militant du Forum vérité et justice et, surtout, Driss El Yazami, militant d’extrême gauche exilé de longue date et vice-président de la Fédération internationale des droits de l’Homme. Le FVJ et l’AMDH refusent de cautionner une instance dont le travail ne va concerner ni l’établissement de la vérité ni la détermination des responsables des crimes et reprochent à leurs camarades transfuges d’adhérer à une commission simplement consultative et dont l’indépendance n’est même pas garantie. Les militants des droits de l’Homme qui ont choisi de collaborer activement au règlement des dossiers du passé estiment qu’ils serviront mieux leur cause en faisant bouger les choses de l’intérieur. Souhaitons leur bonne chance en espérant qu’ils n’égareront pas leurs principes en chemin. Le Makhzen possède une longue tradition, expérimentée à travers les siècles, de possession des esprits et de détournement des consciences.
Loin de ces préoccupations, Ali Lmarabet, du fond de sa cellule de la prison de Salé, nous renseigne dans ses chroniques, sur les harcèlements dont il fait l’objet et sur l’état préoccupant des prisons du pays.

«Maroc: ce passé trop présent…», par Omar Brousky, p. 14-15.
«Le pouvoir veut fermer, la société veut ouvrir», entretien avec Benjamin Stora, propos recueillis par Omar Brousky, p. 16.
Le Journal hebdomadaire, n° 135, du 22 au 28 novembre 2003.
«Droits de l’Homme: Le constat de régression», par Omar Brousky, p. 14.
«On assiste à une franche hostilité à l’égard des journalistes», entretien avec Younès Moujahid, Secrétaire général du syndicat national de la presse marocaine, propos recueillis par Omar Brousky, p. 15.
Le Journal hebdomadaire, n° 138, du 13 au 19 décembre 2003.
«Les militants «entristes» ont-ils trahi?», par Nadia Hachimi Alaoui, p. 8-9.
«Chronique d’un processus de cooptation», par Omar Brousky, p. 10-11.
«L’instance «Equité et réconciliation»: entre déception et espoir», par Abdelhamid Amine, Président de l’AMDH, p. 13.
Le Journal hebdomadaire, n° 139, du 20 au 26 décembre 2003.
«Mobilisation pour Mohamed Chrii», par Laetitia Grotti, p. 9.
Telquel, n° 103, du 29 novembre au 5 décembre 2003.
«Les dessous de l’affaire Chrii», par Karim Boukhari, p. 16-17.
Telquel, n° 104, du 6 au 12 décembre 2003.
«Droits de l’Homme: L’Etat tatonne», par Younès Alami, p. 14-15. Hicham Raji
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