Militantisme: la relève? | Kenza Sefrioui, Saïda Mnebhi, Najat Ikhich, Najib Chaouki, Fouad Abdelmoumni, Mouvement du 20 février
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Kenza Sefrioui   
Les uns ont moins de trente ans. Les autres ont plusieurs décennies de militantisme, et nombre d’entre eux ont payé cher leur engagement politique ou droit-de-l’hommiste. De marche en manif et d’AG en discussion, ils ont scandé les mêmes slogans et appelé à la démocratie, à la justice sociale, à la fin de la corruption, à la dignité. Le Mouvement du 20 février, qui depuis un an bat le pavé chaque semaine pour réclamer des réformes politiques, a rapproché deux générations. Des fils s’époumonent dans les porte-voix, sous l’œil ému de leurs pères, qui se revoient quelques décennies plus tôt. Il y a un an, tel spectacle aurait semblé improbable, tant la jeunesse marocaine manifestait peu d’intérêt pour la chose publique, clamait son manque de confiance dans les partis politiques, et était assez peu engagée dans le monde associatif.(1)

Ceux qui avaient vingt ans dans les années 1960 et 1970 et militaient dans les partis de gauche, comme l’USFP, ou les organisations d’extrême gauche, comme Ilal Amam ou 23 Mars, sont encore très actifs. Ils sont le fer de lance de la société civile, militent à l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH), au Parti socialiste unifié (PSU), à Annahj addimocrati (La Voie démocratique, issue d’ Ilal Amam ), au Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS, issu du 23 Mars), et bien sûr, dans le mouvement féministe. L’appel lancé par de jeunes apolitiques, invitant à la marche du 20 février 2011, a été l’occasion pour eux de réévaluer le regard qu’ils portaient sur la jeunesse.

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Fouad Abdelmoumni
Mêmes valeurs

Fouad Abdelmoumni, économiste et militant de l’AMDH et de Transparency Maroc, se réjouit: «Le Mouvement du 20 février a démontré que les jeunes n’étaient ni ignares, ni déconnectés des réalités, ni complètement blasés sur tout ce qui touche à la chose publique».

Dans un ouvrage intitulé Le 89 arabe, réflexions sur les révolutions en cours (Stock, 2011) Edwy Plenel et Benjamin Stora observaient que le Printemps arabe constituait « la reprise d’une histoire interrompue », celle portée par la génération des décolonisations et des luttes tiers-mondistes, dont les leaders progressistes ont été laminés par les autoritarismes.

Fouad Abdelmoumni, lui, estime que la contestation portée par le Mouvement du 20 février révèle que «nous sommes une société qui se modernise et démontre sa capacité à dépasser l’autoritarisme et la prédation. On est en train de dépasser la culture, les institutions et les discours hérités d’une société médiévale : notre société s’est fondamentalement rajeunie, éduquée, féminisée, ouverte sur le monde et décomplexée ». Najat Ikhich, qui a milité à l’USFP et à l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM), est membre fondateur de l’AMDH et de la Ligue démocratique pour les droits des femmes (LDDF). Elle a aussi fondé en 2004 la Fondation Ytto ; elle perçoit l’apparition du Mouvement du 20 février comme «un appel très fort au changement et à l’action, alors que pendant des années, hormis le mouvement des femmes, la société marocaine ne bougeait pas beaucoup ». Fouad Abdelmoumni aussi s’est retrouvé sur « la volonté de dépasser les archaïsmes et de construire de nouvelles solidarités».

Najib Chaouki, un des leaders du Mouvement du 20 février, lui, se reconnaît dans le « goût de la liberté et de la justice sociale » de ses aînés, et leur témoigne du respect : « Ils ont été confrontés à la violence de l’Etat pour leur engagement : ils sont passés par Derb Moulay Cherif,(2) et même après quinze ans de prison, ils continuent de militer pour le changement. Abdelhamid Amine, Abdallah Zaâzaâ, Khadija Ryadi sont des symboles de la résistance et de la constance dans leurs principes, ils nous donnent espoir ». Najib Chaouki se félicite que les anciens aient suivi le mouvement dès le départ : « Ils ont aidé à la logistique en prêtant leurs locaux, sortent avec nous, sont toujours avec nous ». Ce n’est pas une surprise si « leurs enfants sont dans le mouvement ».

Autres manières de faire
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Najib Chaouki
Malgré cette estime réciproque et ces valeurs partagées, le Mouvement du 20 février ne marche pas dans les traces de ses aînés. « Les réalités de 1970 ne sont pas celles d’aujourd’hui », note Najib Chaouki. Première différence de taille, la place de l’idéologie : « Leur expérience était très liée au communisme, au socialisme et au marxisme-léninisme, alors que nous sommes un mouvement libéral », explique-t-il. « Nous avions plus de certitudes politiques et idéologiques », reconnaît Fouad Abdelmoumni. « Ma génération appartenait à des organisations, avait une propension beaucoup plus forte aux élucubrations stratégiques. Les jeunes sont aujourd’hui moins prisonniers de prismes idéologiques ». Pour lui, cela vient du niveau d’éducation de la jeunesse de l’époque : « Vu le vide en termes de culture et d’éducation, quand on avait fait des études, on sortait très vite du lot, et on avait une construction élaborée du bagage politique, d’où une pratique politique plus élaborée ». Alors que le Mouvement du 20 février se veut plus populaire : « c’est  la révolution du Maroc des pauvres », ajoute Najib Chaouki.

Autre différence, le rapport à la violence. « Les générations qui ont grandi dans les années 1960-1970 croyaient au grand soir et étaient prêtes à payer le prix du changement révolutionnaire qu’elles exigeaient », explique Fouad Abdelmoumni. « La génération du panarabisme et de 23 Mars croyaient aux armes et voulait la révolution, alors que la génération du Printemps arabe envisage une action pacifique et non violente », insiste Najib Chaouki, aîné de Fouad Abdelmoumni. Une évolution dont il se félicite: « Aujourd’hui, il y a eu une maturation de la société qui ne conçoit plus le changement comme le passage de témoin d’une tribu au pouvoir à une autre, mais comme l’adoption de prérequis qui transcendent les idéologies : l’impératif de la démocratie et du dépassement de la corruption ». Par ailleurs, relève Najib Chaouki, «les mouvements maoïstes s’appuyaient sur l’armée populaire, et fonctionnaient en cellules qui géraient tout. Nous, nos armes sont Internet, elles ne sont ni violentes, ni secrètes. Nous sommes un mouvement populaire de contestation, sans chefs ni décideurs, sans hiérarchie ».
C’est justement dans le rapport à l’organisation que les deux générations diffèrent. Alors que les aînés ne cessaient de discuter leur ligne politique, le Mouvement du 20 février accueille tous ceux qui partagent ses revendications, qu’ils soient progressistes ou conservateurs.

Pendant de longs mois, le mouvement islamiste d’Al-Adl wa-l-Ihsane (Justice et Bienfaisance) y a tenu une place très importante. Au grand dam de Najat Ikhich, qui milite pour les droits des femmes depuis plus de vingt ans : « Al-Adl wa-l-Ihsane défend un projet de société complètement opposé à ce que je défend. On s’est battues, on a obtenu certains acquis, et je veux les protéger et me battre pour plus, pas voir un mouvement conservateur arriver et limiter mon combat à conserver les acquis ou à recommencer à zéro ».

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Najat Ikhich
Malgré le retrait d’Al-Adl wa-l-Ihsane du Mouvement du 20 février , et le recentrage de ce dernier sur un projet progressiste, Najat Ikhich aimerait que plus de place soit faite aux revendications concrètes des femmes : « On parle de démocratie, mais la démocratie ne pourra pas être construite sans les femmes ! On doit aussi lutter pour cette catégorie de citoyens. Le Mouvement du 20 février parle d’égalité entre hommes et femmes, mais ce n’est pas assez précis. Au lieu de mettre en avant les problèmes des femmes, comme le mariage des mineures, ils ont créé une association, « iyalat Jayyat, qui organise des manifestations en hommage à des militantes comme Saïda Mnebhi.(3) Ce n’est pas la priorité ! ».

Pour Fouad Abdelmoumni, « pour agir sur la chose publique, il faut avoir une pratique organisationnelle construite et capitalisée ». S’il salue la « promesse de changement » que représentent les jeunes militants, il considère qu’«ils ne sont pour l’instant qu’une promesse » : « Les manifestations de rue ne suffiront plus. Il faut qu’ils transforment la mobilisation en construction, les slogans en approche globale, les relations en réseau organisationnel, et qu’ils passent de la pression et de la critique pure à la proposition ». Ce qui implique l’apprentissage des divisions en différents courants, de l’art de convaincre, de gérer des stratégies et des alliances. Fouad Abdelmoumni estime que « l’adhésion partisane et les batailles électorales sont inéluctables pour mûrir politiquement, car si on ne transforme pas ce potentiel rapidement, il y a un risque de dispersion de cette jeunesse ». Et il se montre optimiste quant à ce potentiel d’évolution. Aux jeunes de décider la forme que prendra dans le futur leur mouvement…

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1) - Voir à ce sujet l’enquête de Abou Ammar Tafnout et Hajar Chafai, «Génération M6: jeunesse désenchantée», mars 2010, www.babelmed.net/Pais/Maroc
2) - Centre de torture de sinistre mémoire
3) - Militante de l’UNEM et d’Ilal Amam, morte des suites d’une grève de la faim en prison en 1977.



Kenza Sefrioui
22/03/2012