Mohamed Amine Sbihi: «Ce gouvernement ne sera jamais liberticide» | Kenza Sefrioui
Mohamed Amine Sbihi: «Ce gouvernement ne sera jamais liberticide» Imprimer
Kenza Sefrioui   
Mohamed Amine Sbihi: «Ce gouvernement ne sera jamais liberticide» | Kenza Sefrioui
Mohamed Amine Sbihi
Il a reçu un bon accueil en remplaçant Bensalem Himmich au poste de ministre de la Culture au Maroc. Les progressistes ont même poussé un soupir de soulagement en voyant ce portefeuille confié à un homme issu du parti communiste marocain et non à un islamiste du Parti de la Justice et du Développement (PJD). Mohamed Amine Sbihi est docteur en statistique et en mathématique, et s’est formé en France et au Canada. Depuis 1975, il est membre du Parti du Progrès et du Socialisme. Il a été de 1998 à 2000 directeur de cabinet du ministre de l’Education nationale. Il est également conservateur de la bibliothèque de sa famille à Salé, militant dans plusieurs associations et membre du centre de recherches Aziz Belal. Mohamed Amine Sbihi explique les valeurs qu’il défend, au sein d’un gouvernement de coalition dirigé par le très conservateur PJD.



Vous avez déclaré que « le Maroc a besoin d’un éveil culturel et intellectuel ». Vous êtes dans un gouvernement conservateur, alors que vous appartenez à un parti qui se dit de gauche. Quelle vision partagez-vous avec vos confrères au gouvernement ? Donnez-vous le même sens au mot éveil?
Je n’appartiens pas à un gouvernement conservateur. Ce gouvernement est, rappelons-le, l’aboutissement d’un processus qui a duré plus d’une année au Maroc, une année forte et intense en mouvements revendicateurs pour plus de dignité, de démocratie et de liberté. Cela nous a menés vers une constitution avancée, qui, sur l’aspect des libertés individuelles et collectives, a ouvert un champ plus large. Donc ce ne peut être un gouvernement conservateur, mais un gouvernement de changement et de réforme, qui s’inscrit dans cette dynamique de la mise en œuvre des dispositions avancées de la Constitution.

Certes, mais en matière de politique culturelle et de vision de société, partagez-vous les conceptions de vos collègues du PJD, du MP ou de l’Istiqlal?
Le chef du gouvernement, à la Chambre des Représentants, a dit ceci : « Effectivement, le mot modernité n’apparaît pas tel quel dans le texte de la déclaration gouvernementale, mais si la modernité signifie libérer les esprits, permettre la liberté d’être et de créer, aller vers plus de justice sociale, de démocratie et de dignité, la modernité s’inscrit de bout en bout dans le cadre du projet gouvernemental ». Nous veillerons tous à ce que cette déclaration soit rigoureusement appliquée. Il n’y aura en aucun cas, de la part de ce gouvernement, de remise en question de nos libertés essentielles. Bien au contraire, il est de son devoir d’aller vers un élargissement du champ des libertés dans ce pays. Ce gouvernement ne sera jamais un gouvernement liberticide.

Votre collègue, Najib Boulif, ministre délégué chargé des Affaires générales et de la gouvernance, avait prôné une  «expression culturelle et artistique propre». Qu’est-ce que cela signifie pour vous?
Par «propre», veut-il dire «spécifique»? L’identité marocaine est particulière. Elle a été façonnée par la convergence de plusieurs cultures, amazighe, méditerranéenne, africaine, arabo-islamique.

Ne donnez-vous pas un sens moins neutre et moins consensuel à ce terme?
Non. Mon rôle est de donner un sens avancé aux choses. En matière de conception de ce que nous sommes, Marocains, nous essayons tous d’aller vers quelque chose qui soit consensuel et avancé.

Quand le PJD plaidait pour une « liberté responsable et citoyenne », n’y avez-vous pas vu un risque de censure et de limitation de la liberté d’expression?

Regardez les deux adjectifs, « responsable » et « citoyenne ». Nous voulons passer d’une société sous tutelle, quelle que soit la nature de cette tutelle, à une société de responsabilité. Et ce passage, qui est un acte qualitatif fort, nécessite beaucoup de responsabilité. Il est très facile de faire capoter ce processus par des excès qui poussent à l’erreur. Nous ferons en sorte que ce gouvernement n’en commette pas…

A quoi faites-vous allusion?

Aujourd’hui, notre culture est plurielle. Nous sommes dans une société où les différenciations sociales sont importantes, où l’analphabétisme est encore prégnant. Quand on veut être un artiste, un homme de culture, un intellectuel qui veut impacter sur la société et faire jouer à la culture son rôle essentiel, on doit tenir compte de ces contraintes : tout n’est pas permis dans une société aussi inégalitaire, économiquement et culturellement. La culture, c’est créer aussi de la sérénité, de l’unité, la fierté d’appartenir à un pays, d’avoir une éthique et des valeurs communes. C’est le ciment d’une société.

Qu’en est-il de la liberté absolue de création?
La liberté de création, il va sans dire qu’elle est garantie. Si un artiste estime que son rôle n’est pas de contribuer à une culture nationale, unificatrice, et qu’il lui suffit de s’adresser à une élite ou à une minorité, ça le regarde. Personne ne viendra lui chercher des poux dans la tête, passez-moi l’expression. Mais je préfère l’artiste et l’homme de culture qui, partant de sa liberté de création et d’expression, s’estime en charge d’une mission au profit de cette société.

Dans ce qui était le programme du PJD, il était question d’une Charte nationale de promotion des valeurs, destinée à réaffirmer le référentiel islamique. Est-elle toujours à l’ordre du jour et que recouvre-t-elle?

Je ne suis pas du PJD, donc je ne suis pas tenu de connaître le programme du PJD dans sa profondeur. Mais l’islam en tant que foi et en tant que religion porteuse de valeurs, de tolérance et d’ouverture fait partie intégrante de notre patrimoine commun.

N’y a-t-il pas un risque de surfocalisation sur cette dimension au détriment d’autres?
Certains focalisent sur l’identité islamique, d’autres sur l’arabité, d’autres sur l’amazighité… Chacun focalise sur ce qui lui semble être essentiel. Notre devoir à nous tous, c’est, dans la sérénité et le calme, de nous demander : en tant que Marocains, pluriels, quelle est au juste notre identité ? Il va falloir lancer un débat national sur notre identité, et sur ce que devrait être une politique culturelle qui sert notre identité. Celle-ci est aussi une ouverture sur les cultures du monde. Il y a un débat à mener. Mais l’islam en tant que foi transcende les apports des uns et des autres : c’est le creuset de cette identité depuis 14 siècles. Le préambule de la Constitution évoque le Maroc en tant qu’« Etat musulman de pleine souveraineté ». Ce terme s’applique non seulement à l’Etat mais aussi à l’islam : il y a un islam du Maroc, qui a été façonné par cette identité et qui est spécifique au Maroc. La chariâ telle qu’elle est appliquée ailleurs ne nous concerne pas. Nous avons nos propres structures religieuses en charge de dire ce qu’est la loi en terre d’islam, tenant compte de notre spécificité, de la complexité de l’être marocain. Je crois qu’il faut être serein au niveau de l’islam en tant qu’apport à l’identité nationale.

Toujours dans le programme du PJD, l’implication du ministère des Habous et des Affaires islamiques dans les projets portés par d’autres ministères et concernés par les notions d’identité et de valeurs et dans la sensibilisation à la prise de conscience religieuse a-t-elle été maintenue dans votre programme gouvernemental commun?
Le ministère des Habous et des Affaires islamiques a un rôle particulier : il est en charge, à travers les structures officielles, de la gestion de l’islam marocain, avec son référent suprême qui est Amir al-Mu’minin. Il est en charge également de la gestion des biens Awqaf ou Habous. Son rôle est extrêmement précis, et à ce titre, il participe de son point de vue à cet aspect de l’identité nationale qu’est l’islam du Maroc. Ni plus, ni moins.

Ne va-t-il pas devenir un super ministère qui se mêlerait de tout?

En aucun cas. C’est tout à fait son droit de propager cet islam du Maroc. Très souvent il le fait pour contrecarrer des influences externes endogènes, un islam ou plus orthodoxe, ou plus hétéroclite, ou qui se veut plus total, et qui ne tient pas compte de la spécificité marocaine.


Propos recueillis par Kenza Sefrioui le 31 janvier 2012
19/03/2012


mots-clés: