Egalité, liberté, modernité | Kenza Sefrioui, Saïda Bajjou, Fondation Ytto, Saadia Saâdi, Association Amal
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Kenza Sefrioui   
Branle-bas de combat du camp moderniste ce 8 mars. A midi, un grand rassemblement est prévu devant la grande poste, avenue Mohammed V, à Rabat. Jusqu’à 19 heures, diverses activités auront lieu, où l’artistique a la part belle : un stand est dédié à l’écriture au féminin, un autre à la photo, toujours au féminin, un troisième prévoit un forum de sensibilisation aux droits des femmes, et une chambre noire diffuse des témoignages audio de femmes et une grande tente présente des documentaires. Le point culminant de la manifestation est une parade rythmique devant le Parlement. Jongleurs, poupées géantes, lancer de ballons et vélos décorés sont autant de véhicules pour les slogans qui ont circulé sur internet comme une traînée de poudre : «Bghit 7o9o9i koulha, Je veux tous mes droits», «Moussawat lyoum, 9bal ghedda, Egalité aujourd’hui avant demain», «Mon corps m’appartient», «Ne m’obligez pas à me marier avec mon violeur», «Non à la violence»…
Egalité, liberté, modernité | Kenza Sefrioui, Saïda Bajjou, Fondation Ytto, Saadia Saâdi, Association Amal

Choix de société

Car ce rassemblement est un cri. Saadia Saâdi – présidente d’Amal, Association Femmes en mouvement pour une vie meilleure et sœur de Saïd Saâdi, qui tenta la réforme la plus osée du Code de la famille – explique : «Quand j’ai vu qu’il n’y avait qu’une seule femme au gouvernement, j’ai pensé qu’il fallait réagir. J’ai lancé l’appel Baraka men tamyiz, Assez de discrimination. Il y a eu énormément de réactions des associations de toute la société civile : des associations féminines, mais aussi des associations des droits humains, du mouvement amazighe, de développement ou d’action culturelle. On a fédéré notre action pour faire face à ce recul et défendre un projet de société moderne et démocratique et une société de droits». L’égalité et la promotion des droits des femmes est en effet au fondement d’une société moderne. Et l’arrivée à la tête du gouvernement du Parti de la Justice et du Développement (PJD), dont le référentiel islamiste l’amène à avoir des positions très conservatrices sur les questions de société, n’est pas pour rassurer les progressistes. Saïda Bajjou, qui participe à la marche en tant que citoyenne, et a un long bagage de militante féministe en tant qu’assistante sociale chargée des questions juridiques à la Fondation Ytto – qui se bat entre autres contre le mariage des mineures et le mariage coutumier – fait part de ses inquiétudes : «L’arrivée des islamistes au gouvernement ne garantit pas l’avancement des droits des femmes. La question n’est pas qu’il n’y ait qu’une seule femme au gouvernement. Même s’il y en avait trente, le projet de société qu’ils défendent ne fera pas avancer la cause féminine». Saïda Bajjou rappelle le poids du conservatisme au Maroc : «Il y a déjà eu des femmes issues des partis de gauche au gouvernement, mais elles n’ont pas réussi à faire quelque chose de remarquable pour les femmes, car elles se sont heurtées aux mentalités».
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Saïda Bajjou

Le mouvement réclame donc la mise en œuvre des dispositions de la nouvelle Constitution sur l’égalité, la parité et la prohibition de toute forme de discrimination à l’encontre des femmes, la mise en place des mécanismes de protection et de promotion des droits des femmes, ainsi que des mesures pour éradiquer les discriminations et les violences. Il appelle aussi à la promulgation de lois garantissant le respect des principes des libertés individuelles ainsi qu’à l’harmonisation de l’arsenal juridique marocain avec les Conventions internationales des droits humains ratifiées par le Maroc. Et c’est là l’enjeu essentiel, explique Saïda Bajjou : «La Constitution aujourd’hui ne garantit pas vraiment les droits des femmes, car il met la charia au dessus des conventions internationales». En effet, l’article 19 a été révisé dans un sens restrictif. Sa version initiale, «l’homme et la femme jouissent, à égalité, des droits et libertés à caractère civil, politique, économique, social, culturel et environnemental…», a été complétée par l’ajout suivant : «dans le respect des dispositions de la Constitution, des constantes et des lois du Royaume», parmi lesquelles l’islam… « Les gens qui ont écrit cet article 19 doivent nous expliquer comment ils entendent l’égalité», martèle Saïda Bajjou. La défense des droits des femmes forme un tout avec d’autres références : «Si on a la conviction que la femme est un être humain, on doit lui reconnaître la totalité de ses droits : le droit de disposer de son corps, la liberté de conscience, le droit d’être athée… Mais on n’a pas encore l’audace de demander la laïcité. Quand on regarde les problèmes, il n’y a pas d’urgences ni de priorités, il y a des droits à défendre. Si on commence à se diviser en parlant de ce qui est urgent ou ce qui ne l’est pas, on laisse la voie aux islamistes pour qu’ils nous bloquent». Aujourd’hui, la société marocaine est au carrefour entre deux référentiels, et il y a urgence à choisir.

Kenza Sefrioui
08/03/2012



Saïda Bajjou : «L’urgence, c’est la question juridique »
La militante de la Fondation Ytto relève sept atteintes aux droits des femmes et à l’égalité entre hommes et femmes.

Le mariage des mineures
«Ne m’obligez pas à me marier à l’âge de 8 ans !»Le Code de la famille autorise le mariage des mineures. Au XXIe siècle, c’est inadmissible. Tant que le mariage des mineures est autorisé, il y a violation de la Convention internationale des droits de l’enfant.

La polygamie
Elle a été restreinte, mais on est toujours en contradiction avec les conventions internationales. On a fait avaler à l’étranger que l’égalité entre hommes et femmes était réelle. C’est une arnaque, une opération de communication : on signe les conventions internationales, mais l’application, c’est autre chose.

Les relations sexuelles hors mariage
L’article 490 du Code pénal prévoit jusqu’à un an de prison pour les personnes qui ont des relations sexuelles en dehors de l’institution du mariage. Si une femme tombe enceinte sans être mariée, elle est coupable de débauche et risque la prison. Cela retient beaucoup de femmes, même si elles connaissent leur partenaire, d’aller devant un tribunal pour réclamer ses droits. On pénalise la femme, et on ne cherche même pas à savoir qui est l’homme. Or cela se fait à deux ! Il faut dépénaliser les relations sexuelles hors mariage. D’une part, cette pénalisation viole les droits de la personne, si elle est majeure et consentante. De l’autre, elle stigmatise les enfants à l’Etat civil. Or le droit à l’identité est reconnu par la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

L’avortement

C’est tout simplement le droit de la femme de disposer de son corps. Si on garantit ce droit, l’avortement ne sera plus un problème.

L’héritage
Il y a des régions au Maroc où les femmes n’héritent pas. Même l’héritage inégalitaire prévu par l’islam n’est pas appliqué. A Aït Abbas, il est considéré comme honteux qu’une femme demande son héritage. Les gens conçoivent l’héritage comme celui de la famille et ne veulent pas en faire profiter les maris des femmes. Les femmes ressentent même de la honte à en parler. Quand on leur explique ce que prévoit le Coran, elles ne veulent pas y croire… Or, vu la situation économique et sociale, pourquoi n’y aurait-il que l’homme qui profiterait de l’héritage familial ? Les femmes aussi en ont besoin. Elles ne vont pas le dépenser en maquillage, mais en faire profiter la famille !

Le mariage avec des non musulmans
C’est de la discrimination pure et simple. Au musulman qui se marie avec une non musulmane, l’islam promet le paradis, dans l’idée qu’il l’amènera à se convertir. L’inverse n’est pas vrai. Or, même les autorités qui concluent les actes de mariage savent bien que ce sont des conversions pour la forme, des comédies. La femme a le droit de choisir quelqu’un en dehors de l’islam. Cette situation est une interdiction de l’amour en dehors de la religion. Cette question est très taboue. Il est faux de dire que cela concerne peu de femmes : beaucoup de Marocaines de la diaspora vivent cette situation.

La violence contre les femmes
Tout ce qu’on vient d’énumérer constitue une violence à l’encontre des femmes : violence économique, violence psychologique, etc. Concernant la violence physique, les articles 495 et 496 qui bloquent les centres d’hébergement en punissant d’un à cinq ans «quiconque aide une femme qui se dérobe à l’autorité à laquelle elle est légalement soumise»n’ont toujours pas été abrogés.