Portrait d’un rappeur libre en prison | Mohammed Khadhiri,Jalel el Gharbi
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MohaMM Khadhiri   
Le rappeur marocain Mouadh Belaghouat, surnommé El Haqed, croupit en prison, depuis septembre en attendant d’être jugé. Le jeune chanteur affilié au mouvement contestataire 20 février est accusé de coups et blessures sur un de ses compatriotes. Mais ce mouvement d’opposition estime que la détention de son rappeur le plus connu est une affaire politique. Quant à l’accusation, elle n’est, selon le mouvement 20 février, qu’un moyen pour détourner l’attention sur le fond de l’affaire, que constituent les chansons pleines de contestation politique et de critique à l’égard du régime marocain. Il s’agit de chansons où les revendications sociales et politiques abondent et qui n’excluent personne de leur foudre. Aucune institution politique n’échappe à la «langue fourchue» des chansons d’El Haqed qui évoquent également le roi Mohamed VI et le pouvoir en place qu’il qualifie d’absolu.
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Le peuple exige…
Dès le début de la contestation arabe en Tunisie puis en Egypte, un slogan a gagné toutes les places publiques: «Le peuple exige la chute du régime.» Ce slogan a été repris par la jeunesse marocaine, mais avec moins d’acuité, vue la nature politique du régime marocain, et au lieu de revendiquer la chute du régime, ils ont clamé la chute de la tyrannie… y compris celle de l’économie de rente, de l’abus du pouvoir et du culte de la personnalité. La constitution marocaine stipulait dans son article dix-neuf que «le roi étant sacré, il ne peut être profané». De nombreux partis, surtout ceux de gauche, ont revendiqué l’abrogation de cet article. Mais la mention a survécu à tous les amendements constitutionnels depuis 1962, date de l’adoption de la première constitution marocaine après l’indépendance.
Lors de la contestation, les jeunes marocains ont brandi le slogan «Le peuple exige la chute de la tyrannie » dont un rappeur encore inconnu s’est emparé en en faisant une chanson lancée sur youtube. Les paroles disent: «50% des Marocains aiment le roi, 40 % font les hypocrites devant lui et 10% ne le reconnaissent pas.» Les statistiques insolites du rappeur ont choqué. Jamais auparavant, la chanson marocaine, même celle dont les paroles portent un souffle contestataire manifeste, n’avaient critiqué ouvertement le roi. Le chanteur inconnu s’est présenté sous le pseudonyme d’El Haqed, dont il a fait par la suite son nom officiel.
La chanson a été lancée le lendemain du 20 février, le jour du grand rassemblement place Hammam, la place historique au cœur de Casablanca. Personne ne connaissait l’issue de ce mouvement de ces protestations mais le jeune chanteur a vite pris le parti de la contestation. Sa chanson s’est propagée comme une trainée de poudre et des dizaines de milliers de personnes l’ont visionnée en moins d’une semaine. La chanson d’El Haqed n’a pas épargné la répression policière, ni la détérioration de l’enseignement public, ni la main mise des lobbys de la corruption sur les richesses du pays, ni la corruption de l’appareil judiciaire et son manque d’indépendance. La chanson finit par appuyer les revendications des jeunes et des «enfants du peuple opprimés». Il est vrai que d’autres ont chanté pour le 20 février, mais El Haqed a une empreinte particulière. Il n’a pas cessé de chanter lors de la manifestation ou des manifestations auxquelles il a participé, comme ce fut le cas de groupes encore plus célèbre comme le Hop hop spirit. L’adhésion au mouvement a poussé El Haqed à y prendre part dès les premiers jours participant à ses rassemblements et à ses marches et chantant à en devenir le chanteur « officiel». Ceux qui assistaient aux réunions de la Coordination du mouvement au siège du Parti Socialiste Unifié à Casablanca ne savaient pas tous qu’il s’agissait d’ El Haqed. Un jeune élancé, ouvrier de son état. Il a 24 ans et garde des traits enfantins. Dans les réunions, il s’exprime avec spontanéité. Il prend souvent des positions radicales. Il s’agit du radicalisme d’un jeune que la rumeur des révolutions arabes enthousiasme et qui n’a pas de grande expérience politique. Dans les marches et les rassemblements du mouvement, il prend le micro pour crier des slogans, avant de chanter. Tout le monde le voyait aux réunions de la Coordination du 20 février. Il a rarement raté les réunions ou les rassemblements. Sa chanson a évolué pour devenir plus acerbe, plus critique à l’égard du régime. C’est pourquoi il est devenu un des symboles du mouvement à Casablanca. Nombreux étaient ceux qui pensaient qu’il payerait le tribut de ses chansons, surtout que, contrairement aux autres, il était indépendant et n’appartenait à aucune organisation politique. Il n’avait aucune expérience et ne s’est jamais mêlé à l’action estudiantine syndicale, pour la bonne raison qu’il n’a jamais été à l’université. Cette virginité politique semble l’avoir poussé loin dans ses critiques et dans sa manière de s’attaquer aux divers symboles du régime. Lorsque la chaîne franco-allemande Arte l’a interviewé, il n’a pas hésité à critiquer le roi Mohamed VI. Il a dit que s’il n’y avait qu’un mécontent, il le serait. Il a clamé devant les caméras depuis la maison familiale où il vit au quartier populaire Olfa : «Personne n’est satisfait du pouvoir. Menteur est celui qui prétend que le Maroc est un cas particulier. Dieu, la patrie, la liberté. Tant que le pouvoir est entre les mains d’une seule personne, je serai plein de rancœur.» De chanson en chanson, les critiques d’El Haqed se font de plus en plus acérées. Dans un de ses textes, il qualifie le Premier ministre de fasciste, dans une autre il réécrit la devise du royaume Dieu, la patrie, le roi en Dieu, la patrie, le peuple. Ce qui est passible de poursuites judiciaires, mais le jeune rappeur semble avoir cassé le mur de la peur spontanément et avoir mis très haut la barre de ses critiques. A part les chansons, le rappeur participe quotidiennement à la distribution des tracts appelant aux rassemblements et aux manifestations du 20 février. Le 9 septembre, il était en compagnie de quelques camarades à distribuer des tracts en vue d’une marche qui allait voir lieu dans le quartier quand il a eu une altercation verbale avec un membre de l’Organisation du 9 mars (un groupe crée après le discours du roi à la même date, discours où il a annoncé un amendement de la constitution suite aux revendications du 20 février.) Cette altercation s’est transformée en rixe. Le membre du 9 mars a porté plainte auprès de la police accusant Mouadh Belaghouat de voie de fait et de coups et blessures. Ce que ce dernier nie. Ce type de plaintes déposées auprès de la police mettent habituellement du temps à être traitées et les personnes poursuivies se présentent devant le juge le plus souvent libres, mais l’affaire d’El Haqed a pris une tout autre tournure.
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Des jeunes irlandais demandent la libération de El Haqed


Une détention surréaliste 
Le procès d’El Haqed a pris une tournure surréaliste. La procédure d’arrestation a été vite mise en place. Quant à la famille, elle n’en a été informée que le lendemain. Il a été incarcéré à la prison «Oukacha» à Casablanca. On lui a catégoriquement refusé la liberté provisoire. Le dernier acte de cette poursuite date du 6 décembre. Le tribunal de première instance de Ain Sebaa à Casablanca a décidé du report de l’affaire Mouadh Belaghouat au 22 du même mois. Selon Mahdi Moussaïd, membre du comité de défense du rappeur du 20 février détenu pour avoir agressé un jeune du 9 mars, ce report s’explique par la nécessité de permettre à la défense de se préparer. Bien que l’affaire ait un côté pénal, le mouvement du 20 février estime que le procès d’El Haqed est un procès politique pénalisant ses chansons. Un communiqué du comité d’information le confirme: «Cette affaire est politique et vise à faire chanter le mouvement et à le faire renoncer à ses revendications légitimes qui sont celles du peuple marocain : liberté, dignité, égalité sociale. Avec le temps, nous avons eu confirmation de tout cela. Malgré la campagne, aucune suite favorable n’a été donnée aux appels à la libération provisoire d’El Haqed, des appels que le comité n’a cessé de réitérer.»
Selon le comité de défense, le report de l’affaire décidé par le juge de première instance afin de permettre à la défense de l’accusé de préparer ses plaidoiries et de convoquer les témoins, n’est pas convainquant. Selon des avocats de la défense d’El Haqed, le comité n’a pas été convoqué pour le 6 décembre, ce qui a entraîné l’absence de la majorité de ses membres. Maître Mahdi Messaoud déclare: «J’ai été surpris, l’après-midi du procès, par un groupe de militant(e)s du mouvement du 20 février de Casablanca qui m’ont contacté pour m’apprendre que l’artiste Mouadh, El Haqed, a été différé devant le tribunal de Ain Sebaa et ce sans que le comité de défense ni la famille n’en soient avisés. Pour la famille d’El Haqed, l’arrestation est un kidnapping et comporte de nombreuses infractions. Le mouvement du 20 février a organisé un rassemblement devant le tribunal pour protester contre cette mesure qualifiée par le comité de défense de transgression de la loi.
Selon la défense, le dossier est truffé d’irrégularités. Les avocats d’El Haqed estiment que sa détention prolongée s’explique par des motifs politiques, car celui-ci a donné toutes les garanties, y compris celles d’une caution, pour se présenter en état de liberté provisoire devant le tribunal. Mais depuis son arrestation, le tribunal persiste à refuser toute demande de liberté provisoire. Le comité de défense a présenté plusieurs demandes dans ce sens, elles ont toutes été rejetées.

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Annie de france demande la libération de El Haqed
Une campagne de solidarité internationale

L’arrestation d’El Haqed a suscité une vague de solidarité et de soutien internationaux revendiquant sa libération. Depuis son arrestation, le mouvement du 20 février brandit dans ses manifestations des slogans appelant à sa libération et qualifiant cette arrestation de politique. Le mouvement a repris à plusieurs reprises ces slogans dans les manifestations qu’il a organisées dans divers quartiers de Casablanca, surtout celles qui avaient pour objectif de revendiquer sa libération au quartier Olfa où réside sa famille. Les plus grandes manifestations de Casablanca ont également revendiqué sa libération avec force banderoles et slogans condamnant sa détention.
A part les manifestations et les rassemblements devant les commissariats de police et ailleurs, des partis de la société civile se sont mobilisés pour soutenir Mouadh Belaghouat. Une page facebook a été ouverte www.facebook.com/L7A9AD.MOUAD pour soutenir le rappeur et appeler à sa libération. Ses amis ont crée un comité de soutien dans lequel la jeune réalisatrice de documentaires Maria Karem est très active. Elle est également membre du mouvement 20 février et elle est à l’origine d’une vaste opération de soutien à El Haqed sur internet.
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Un belge demande la libérté de El Haqed
Selon elle, «tous doivent soutenir El Haqed en prenant part à l’initiative qu’elle a initiée avec d’autres amis. Il y a de nombreuses actions, comme celle par exemple de changer sa propre photo sur Facebook et mettre à la place celle de Mouadh Belaghouat. Ou encore, le fait de demander aux amis sur facebook de se prendre en photo avec une banderole réclamant la libération d’El Haqed et d’envoyer la photo par courriel à freemouad@gmail.com . Cette initiative a été largement suivie par les internautes marocains et autres. Des photos de personnes d’Irlande, de France, du Maroc et d’ailleurs ont été publiés sur le site http://l7a9ed.com/ réclamant la libération d’El Haqed. Le comité de soutien a également lancé un site mettant en ligne des articles et des photos de personnes soutenant le jeune rappeur. Quant à la famille et aux amis, ils ont organisé de nombreuses conférences de presse pour faire connaître sa cause et pour exercer des pressions en vue de sa libération. De nombreux activistes et juristes, dont l’Association marocaine pour les droits de l’homme, ont soutenu sa cause. L’arrestation d’El Haqed a également suscité des échos dans la presse marocaine. C’est ainsi que le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Tel Quel http://www.telquel-online.com/501/edito.shtml , Karim Boukhari, écrit: «L’arrestation d’El Haqed est affaire montée de toutes pièces pour faire taire l’enfant du peuple. Ne craignons pas d’appeler les choses par leur nom. El Haqed est un détenu politique qui paie le prix de ses idées et de sa parole.»

La chanson «rancunière» 
La musique d’El Haqed est celle d’un amateur plutôt que celle d’un professionnel, mais ses textes rejoignent la culture Hip-hop et le Rap aux discours contestataires. L’intelligence du rappeur l’a amené à évoquer les évidences : crise de l’enseignement, phénomène de la drogue dans les quartiers populaires, problèmes du transport, main mise de quelques familles sur l’économie du pays, alliance entre le pouvoir et le capital. Les textes de Mouadh Belaghouat sont intelligents. Il emprunte son lexique à la rue et à ses codes. Il ne parle pas de manière sclérosée, mais utilise une langue proche du Marocain moyen et qui n’en est pas moins puissante. Ses mots simples critiquent avec véhémence la violence des forces de l’ordre à l’égard des chômeurs et des mouvements de protestation. Il critique la difficulté à trouver du travail et autres détails qu’on peut trouver anodins. Mais El Haqed a placé très haut la barre de la contestation. Il a critiqué le roi Mohamed VI, le Premier ministre, le Mekzen (la cour), l’armée, la sécurité. Personne ne semble être à l’abri de ses critiques, excepté le Peuple dont il a pris le parti, lui qui ne cesse de répéter «Vive le peuple».
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Mohamed Khadhiri
Traduction de l’arabe vers le français Jalel El Gharbi
31/12/2011