Tant de chaînes à briser… | Kenza Sefrioui, Mohamed Bouazizi, Aboulqacem Chabbi, Reda Allali, Al Adl Wal Ihsane, Mouad Belghouate, Casablancais Koman, Reda Allali
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Kenza Sefrioui   
Il y a un an, Mohamed Bouazizi s’immolait par le feu, et son geste déclenchait une vague de soulèvements populaires pour la dignité, la démocratie et la justice sociale dans tout le monde arabe. Une dynamique d’espoir était enclenchée, et la volonté de changement, la colère qui s’exprimait dans la rue, prenait pour emblème le poète tunisien Aboulqacem Chabbi.

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Mounir Fatmi - Lost Springs

Honneur à la Tunisie
Certains chanteurs n’ont pas été en reste, et ont repris, dans la foulée des manifestants du Mouvement du 20 février, les vers romantiques de celui qu’on avait nommé le poète de la liberté: «Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, force est pour le destin de répondre, force est pour les ténèbres de se dissiper, force est pour les chaînes de se briser». Le groupe de fusion Hoba Hoba Spirit a mis en musique «Irâdat al-Hayât» (la volonté de vivre), faisant côtoyer les paroles de révolte avec les slogans scandés par les manifestants, notamment «Smaâ sawt echchaâb» (écoute la voix du peuple).
http://www.youtube.com/watch?v=-JCGrcgeyi0
Reda Allali, le parolier du groupe, assume totalement une veine romantique, et se laisse porter par « ce grand fantasme révolutionnaire, avec le renversement des rapports de force en faveur des plus faibles ». Un fantasme partagé aussi par les islamistes du mouvement Al Adl Wal Ihsane (Justice et Bienfaisance), qui renoncent à leurs fulminations contre la musique le temps d’un clip, où quatre barbus à la mine inspirée entonnent à leur tour le poème de Chabbi sur une sirupeuse mélopée…(1) Mais c’est surtout le jeune rappeur casablancais Mouad Belghouate, Lhaqed (l’indigné) de son nom de scène, qui a marqué avec sa chanson «Baraka men al-skat» (Assez de silence) :
http://l7a9ed.com/baraka-men-skate-assez-de-silence/
«Si le peuple veut la vie / Qu’il se lève pour défendre ses droits / Se taire jusqu’à quand?»(2) Cette chanson-manifeste est dédiée «A tous les Marocains. Aux enfants de la liberté. Ceux qui refusent l’humiliation. Ceux qui vivent la misère et l’injustice». Lhaqed avertit: «Ceux qui parlent de l’exception marocaine vous mentent ». Il dénonce vertement l’abrutissement délibéré du peuple et met en cause ouvertement la responsabilité du roi. A la devise du Maroc, Dieu, la Patrie, le Roi, il substitue ce cri: «Dieu, la Patrie, la Liberté!». Et il clame: «Qu’on me donne mes droits ou qu’on me tue!» Lhaqed est aujourd’hui en prison pour une affaire de droit commun qui masque mal la volonté de faire taire sa voix révoltée. (Voir l’article de Mohamed El Khadiri). Militant du Mouvement du 20 février dès la première heure, Lhaqed y a consacré une chanson où il dit «Casa devient Sidi Bouzid» et évoque Bouazizi.(3)
Car Mohamed Bouazizi est devenu un symbole de cette jeunesse sans avenir, dont le geste désespéré a été un cri face à la dictature. Dans un ouvrage sur les écritures contemporaines casablancaises (à paraître), il a fait son apparition. Le nouvelliste Issam Tbeur le cite explicitement, «comme un hommage». Le romancier et scénariste Youssef Fadel, lui, ne le nomme pas, mais on devine à ce que son personnage s’apprête à faire qu’il s’agit de lui. Youssef Fadel est sensible au fait «cet inconnu ait rendu possible le soulèvement du monde arabe», à ce geste à la dimension héroïque et libératoire, si évidemment romantique.

Echos du 20 février
Tant de chaînes à briser… | Kenza Sefrioui, Mohamed Bouazizi, Aboulqacem Chabbi, Reda Allali, Al Adl Wal Ihsane, Mouad Belghouate, Casablancais Koman, Reda AllaliC’est dans la chanson que cette libération de la parole est la plus visible. Surtout chez les rappeurs, qui ont mis en mots et en rythmes les maux de la jeunesse, et dont certains ont même accompagné le Mouvement du 20 février. Dans Taâbir chafawi (Expression orale)(4), le Casablancais Koman est devenu une des voix du mouvement, dont il dénonce la répression policière dans Casa Lil (La nuit de Casablanca)(5). Koman s’en est aussi pris à Don Bigg, un des rappeurs phares de la nouvelle scène marocaine. Don Bigg critiquait en effet le Mouvement du 20 février dans une chanson intitulée Ma bghitch (Je ne veux pas)(6) où, à côté de la dénonciation de la corruption et de la misère, il déclarait ne pas vouloir d’une contestation menée par des «mangeurs de ramadan et des barbus», scandait la devise nationale et concluait : « Celui à qui ça ne plaît pas, qu’il assume». Koman réplique par une chanson, Keddab hta lmout (Menteur jusqu’à la mort, parodie d’un titre de Don Bigg, Mgharba hta lmout, Marocains jusqu’à la mort): «Et toi, t’es avec qui ? Qui tu es? Et tu parles au nom de qui? ça y est, tu es devenu leur lèche botte, le chien de garde du pouvoir?», faisant allusion au rapprochement du chanteur avec le régime. Le Mouvement du 20 février a aussi eu un écho dans une expérience théâtrale pionnière depuis 2009 : Lkhbar fel masrah (le JT sur scène). Le dramaturge Driss Ksikes, qui en est l’initiateur avec le metteur en scène Jaouad Essounani, confie que ce rendez-vous mensuel a connu « un petit virage plus politique avec le 20 février : l’actualité a pris le dessus sur le théâtre ». Une édition spéciale a été de même consacrée à la Tunisie. Driss Ksikes est en train d’écrire une pièce où il évoque « le passage du silence au cri » et s’interroge «est-ce que les gouvernants nous écoutent, nous, les gens qui crions, ou font semblant de nous écouter?». Quant au comédien et humoriste Saïd Naciri, habitué aux blagues faciles, il a fait un clin d’œil plein de sympathie au Mouvement et à ses aspirations au changement, lors d’une soirée télévisée, sous l’œil sidéré des animateurs.
http://www.youtube.com/watch?v=mUNWAze-oCs
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Spring Dance - Najia Mehadji
Il raconte s’être réveillé transformé en chien, puni de ne s’être pas respecté en tant qu’artiste. S’ensuit une fable animalière féroce, où les hommes sont transformés en animaux pour avoir perdu leur humanité: «Cet âne, à la porte, c’était un haut responsable. Le jour où le 20 février a commencé, il n’a rien perdu: c’était un âne, il l’est resté».
Mais la plupart des autres expressions artistiques se font beaucoup plus allusives. L’artiste peintre Najia Mehadji a dédié une grande toile au Printemps arabe , intitulée Spring dance . «J’étais très émue par ces peuples qui se révoltaient contre leurs dictateurs, donc j’ai fait un travail sur la danse, la joie, l’exaltation. La fleur, c’est la renaissance de la vie, un message de paix contre la barbarie». Si elle admet l’influence de l’actualité, elle refuse d’en faire un travail explicite. Plus incisif, Mounir Fatmi alignait, dans Les Printemps perdus, les drapeaux des pays de la Ligue arabe sur un mur, le tunisien et l’égyptien étant portés par des balais. L’œuvre a été censurée à la Foire de Dubaï en mars dernier car elle laissait entendre que d’autres balais risquaient d’apparaître. L’artiste a accepté de retirer les balais… Quant à Younes Rahmoun, il a réalisé au festival de Casablanca une œuvre faite d’ardoises d’école avec des messages politiques inscrits, évoquant les pancartes des manifestants.(7) Mais il insiste sur le fait que son œuvre n’est pas à lire uniquement comme un hommage au Printemps arabe. «Je travaille sur les symboles, je ne suis ni écrivain, ni cinéaste ni journaliste».

Dépasser l’actualité
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Sabboura - Younes Rahmoun
De fait, la contestation n’est pas nouvelle dans les expressions artistiques. Nombre de plasticiens, comme Hicham Benohoud, Younes Baba Ali, Mohamed El Baz ou encore Batoul Shimi, se sont fait connaître par leurs œuvres non consensuelles, qui ouvraient nombre de débats sur le politique, les questions de société, la religion… La galeriste casablancaise Fatma Jellal explique: «On travaille depuis longtemps sur des démarches mettant le doigt sur les dysfonctionnements». Idem dans la chanson. « On a passé dix ans à chanter la liberté », rappelle Reda Allali. «Le Maroc a connu une chanson contestataire qui a servi de soupape. Contrairement à la Tunisie, nous avions cette capacité à exprimer notre indignation». Depuis dix ans, il existe une culture urbaine, avec les graffitis et le street art, crue et directe. Driss Ksikes, qui avait écrit en 2008 Il, une pièce sur la capacité à s’indigner, estime que «la force des artistes n’est pas de réagir, mais de sentir ce qui se trame dans la société avant qu’on réalise». Depuis le Printemps arabe, il n’y a pas eu d’apparition de formes esthétiques nouvelles, ni de sujets qui n’avaient jamais été abordés. Même si la chanson a pu traduire plus directement certains messages, les artistes affirment avoir besoin d’un temps de maturation. «L’art est une construction, pas la reproduction du réel, martèle Driss Ksikes. Ce qui m’intéresse, c’est comment faire de la création à partir de l’actualité. Il a fallu du temps pour trouver la bonne distance. A Lakhbar fel masrah, on fait déjà de l’activisme artistique, on n’a pas besoin de coller à l’actualité pour le démontrer». La cinéaste Maria Karim, qui a filmé le Mouvement du 20 février dans ses marches, ses A.G. et les moments d’intimité de ses militants, explique: «Je ne pouvais rien construire, j’étais en train de vivre, avec une caméra à l’épaule. Mes images sont chaotiques, à l’image de ce que j’ai vécu. Je ne me pose pas encore la question de la forme». De même, pour Youssef Fadel, «la réponse immédiate n’est pas de l’art, c’est la maturité qui fait l’art». Pour tous, il s’agit de se dégager de l’éphémère qu’est l’actualité.

Libertés en recul
Il faut préciser que nombre d’artistes, à l’image de la société marocaine, ne sont pas politisés, ni même militants. Par ailleurs, la liberté d’expression est depuis deux ans en net recul et fait les frais de la frilosité du pouvoir vis-à-vis des événements, ce qui ne favorise pas le travail des artistes. Aucun signe n’est donné dans le sens d’une ouverture à ce sujet. Lhaqed est depuis 3 mois en prison. Des livres, comme Le Dernier Combat du Captain Ni’mat de Mohamed Leftah (La Différence), sont victimes d’une censure officieuse, et, sans qu’aucune mesure d’interdiction n’ait été rendue publique, ne rentrent pas au Maroc. Malgré les révolutions arabes, l’invité du prochain Salon international de l’édition et du livre de Casablanca, organisé par le ministère de la Culture, est… l’Arabie Saoudite, symbole d’immobilisme. L’arrivée à la tête du gouvernement des islamistes du Parti de la Justice et du Développement, n’est pas pour arranger les choses, puisqu’ils promettent de créer une Charte nationale des valeurs, destinée à réaffirmer le référentiel musulman, et de donner un droit de regard au ministère des Habous et des Affaires religieuses sur tout projet portant sur des questions d’identité. «On est dans une période de recul global», déplore Reda Allali. Youssef Fadel, amer, ironise : «On est dans la phase finale pour fermer la société, et ça s’appelle le Printemps arabe». Maria Karim, plus combative, clame: «Je ne pense pas qu’on ait été libres un jour. Il n’y avait que des illusions de liberté. Et tant qu’on n’arrachera pas la liberté, on ne nous l’offrira pas»…



Kenza Sefrioui
28/12/2011


1) - www.demainonline.com/chansonnette-revolutionnaire/
2) - traduction de Maria Karim
3) - http://l7a9ed.com/l7a9ed-20-fevrier-2011/
4) - www.youtube.com/watch?v=-tzDKab3vng
5) - www.youtube.com/watch?v=5Lwa7v8dtYg
6) - www.youtube.com/watch?v=BLz1mh_CYBY Don Bigg a bénéficié de moyens considérables pour le tournage de ce clip, comme il le confiait au Matin: caméras Red et Phatom en FULL HD à 2700 images/seconde, équipe de 27 acteurs et 47 figurants, vues aériennes de Casablanca, participation de nombre de comédiens comme Ben Brahim, Raouia, Aïcha Mah Mah…
7) - www.younesrahmoun.com/Sabbora_Casablanca.html