Personnages en quête d’un printemps marocain | Iris Nadolny
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Iris Nadolny   
Depuis le 20 février 2011, le Maroc connaît de grandes manifestations. La réforme constitutionnelle, adoptée par 98,5% des votants, mais boycottée par des partis de gauche et des syndicats (1), a introduit quelques éléments démocratiques. Mais ces changements sont considérés comme étant «cosmétiques» par de nombreux Marocains. Les manifestations continuent dans de nombreuses villes marocaines et même à Paris. Les revendications avancées par les manifestants s’inscrivent certes dans la lignée du printemps arabe – démocratie, liberté, justice sociale – mais la plupart ne va pas jusqu’à demander le départ du roi.
Personnages en quête d’un printemps marocain | Iris Nadolny
© Nicolas Cubaynes 2011

Je rencontre Najah en Allemagne. Elle me dit que, depuis le 20 février, c’est le premier dimanche où elle ne va pas manifester. Convaincue qu’il faut établir une véritable démocratie, la jeune étudiante participe aux réunions et manifestations du Mouvement du 20 février.

Ce mouvement a le soutien de nombreuses ONG et de cinq partis politiques. Le Maroc ayant une société civile très active, les manifestations ne sont pas des phénomènes nouveaux en soi pour le pays. En 2004, une grande mobilisation des associations avait abouti à une réforme du statut personnel introduisant de nettes améliorations des droits des femmes.

Mais les manifestants ne font pas tous comme Najah. Soufiane a participé à quelques manifestations, mais a cessé d’y aller. Selon lui, des choses ont changé avec la réforme constitutionnelle, mais la corruption continue. Il ne cesse de condamner les «voleurs», des fonctionnaires qui s’enrichissent au détriment des citoyens ordinaires. Sur la page Facebook du Mouvement du 20 février de Casablanca, Karim Chakib écrit: «On est tous des Royalistes. Mais attention aux hypocrites et voleurs qui sont plus Royalistes que le Roi ...» (2)

Amar, qui lui aussi habite à Marrakech, constate que le mouvement se transforme de plus en plus de mouvement politique en mouvement social. Cette transformation se reflète également dans un transfert des manifestations des grands boulevards, par exemple devant le Parlement, vers les quartiers populaires. «Il faut aller vers les gens», m’explique Yassir de Rabat. Il est membre de trois associations et compte parmi les 4% des Marocains qui adhèrent à un parti politique ou à un syndicat (3). Il a boycotté le référendum sur la réforme constitutionnelle qu’il juge «cosmétique». Pour lui, un Maroc sans roi est une possibilité qui pourra être envisagée, «si le roi continue à ignorer les revendications du mouvement».

Quelle est la position du mouvement contestataire face au roi Mohammed VI? Nombreux sont ceux qui disent que le roi doit céder du pouvoir, sans pour autant revendiquer son abdication. Le roi jouit d'une triple légitimité: d'une légitimité religieuse – en tant que descendant direct du prophète Mahomet, d'une légitimité historique – depuis 12 siècles, le Maroc est une monarchie et il le seul pays arabe à ne pas avoir été sous dominance ottomane et d'une légitimité politique extérieure – les réformes introduites par Mohammed VI ont souvent été citées comme exemplaires par l'Union Européenne et le Conseil de l'Europe (4).
Personnages en quête d’un printemps marocain | Iris Nadolny
© Nicolas Cubaynes 2011

Saïd ne se dit pas membre du mouvement, même s’il a participé à quelques manifestations. Depuis l’annonce des élections législatives qui se sont tenues le 25 novembre 2011 et de la reconnaissance de l’amazighité (5) dans la nouvelle constitution, il n’a plus de motifs pour aller dans les rues. La question «berbère», même s’il préfère l’appeler amazighe est d’une grande importance pour de nombreux Casablancais.

Yousra et Amal n’appartiennent pas non plus au mouvement contestataire. Selon Yousra, le roi a fait des réformes, il a bien réagi en lançant des programmes économiques. C’est ce qui explique le calme relatif au Maroc par rapport au reste du monde arabe, dit-elle. Amal, au contraire, milite pour les droits des femmes. Elle n’est pas prête à faire partie d’un mouvement qui regroupe aussi des islamistes. C’est dans ce point que le mouvement provoque des controverses et divise les partisans du changement, des familles, des amis, la société civile, la gauche.

Ali, professeur de français est optimiste sur les changements profonds qui devraient advenir. Mais pour les obtenir, il faudra du temps et des efforts.

Iris Nadolny
(16/12/2011)


Notes:
(1) http://printempsarabe.blog.lemonde.fr/

(2) http://www.facebook.com/20FevrierCasa

(3) «La Confiance règne», Tel Quel n° 485-486 du 6 août au 9 septembre 2011, p. 25.

(4) http://www.lemonde.fr/maroc.html

(5) Les amazighs, souvent appelés «berbères», sont nombreux au Maroc et dans les autres pays d’Afrique du Nord. Bien que la majorité des Marocains aient des origines amazighes, cette partie de l’identité marocaine a souvent été mise de côté.


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