Le Maroc à l’avant-garde de la réforme de l’islam? | babelmed
Le Maroc à l’avant-garde de la réforme de l’islam? Imprimer
babelmed   
  Le Maroc à l’avant-garde de la réforme de l’islam? | babelmed A quelque chose, malheur est bon, pourrait-on dire, à propos des événements du 16 mai. Le traumatisme occasionné par les attentats de Casablanca a permis à l’Etat d’avoir les coudées franches pour sévir dans les milieux islamiques extrémistes. La loi anti-terrorisme, jusque-là décriée, fut votée à l’unanimité au Parlement après les attentats. Les organisations islamistes, qui travaillaient la société en profondeur en proclamant leur pacifisme, furent prises de court. Le pouvoir avait enfin trouvé le moyen de les attaquer au nom de l’islam. Les discours islamistes, en prêchant l’intolérance, en prônant le repli identitaire, en substituant des valeurs exclusivement religieuses et communautaires à des valeurs plus séculaires comme le patriotisme, l’humanisme ou la démocratie, ont fait le lit du terrorisme.
Depuis les attentats, les partis et les organisations islamistes adoptent un profil bas. Dans une conjoncture politique qui les place en position de faiblesse, ils semblent avoir passé un compromis avec le pouvoir : ils cèdent sur le terrain de l’idéologie religieuse et ne s’opposent plus, sur la scène politique, aux réformes souhaitées par l’Etat. En revanche, ils peuvent continuer leur travail de pénétration en profondeur de la société et l’infiltration de ses composantes (milieux professionnels, commerce, enseignement…)
Finalement, tout le monde, à peu de choses près, y trouve son compte. Les islamistes sont sereins et tablent sur le long terme. L’Etat quant à lui veut rattraper le temps perdu et mise sur les réformes (code de la famille, réforme de l’enseignement, développement économique, démocratisation de la société…) pour saper, à moyen ou long terme, le capital de sympathie des islamistes.
Pour l’instant, le pouvoir peut s’arroger le monopole de l’action politique en matière religieuse. Depuis quatre ans, il peinait à faire passer certaines réformes, à cause de la résistance des islamistes et des milieux conservateurs. Aujourd’hui, il reprend en main les mosquées et exerce un contrôle plus strict sur les prêches. Les islamistes ne contestent guère plus le titre de Commandeur des Croyants au roi. Le Makhzen peut désormais mettre de l’ordre dans le corps des ulémas (son clergé en quelque sorte) et orienter leur discours dans le sens d’un islam plus « soft » et moins agressif.
La nomination aux affaires religieuses (Habous) d’un ministre soufi sert ce dessein. Le soufisme est cet islam mystique, moins contraignant et donc plus tolérant, car il privilégie le rapport intime de l’individu au divin et relègue le rituel au second plan. Au Maroc, c’est un peu la religion de l’élite musulmane éclairée. Le pouvoir semble avoir trouvé dans le soufisme son cheval de bataille pour mener des réformes sans brusquer les sensibilités religieuses, pour entamer l’ijtihad (l’exégèse) et engager les esprits sur la voie de la modernité.
Les ulémas qui hantent les mosquées depuis des décennies ne sont guère sollicités car leurs idées appartiennent à un autre âge, mais aussi parce que ces « docteurs de la foi » sont jugés, en grande partie, responsables de l’énorme gâchis dans les mentalités. Le problème est qu’on continue toujours à les former, dans les mêmes écoles de théologie et dans les départements d’études islamiques des universités, selon les canevas traditionnels et par les mêmes formateurs. Par les temps qui courent, avec le vent de folie religieuse qui souffle sur les pays musulmans, les théologiens, qui sont par essence orthodoxes et islamistes, seraient les moins indiqués pour entamer l’ijtihad. Plutôt que d’adapter la religion au siècle, ils chercheront toujours à asservir la société aux canons de la religion. La culture dominante, même chez les musulmans les plus modérés, leur attribue toujours un rôle primordial dans la cité. Les ulémas acceptent à contrecœur les réformes imposées par l’Etat, par respect de la hiérarchie, mais sans y adhérer.
L’espoir nourri par l’Etat, ainsi que par une bonne part des intellectuels démocrates et quelques rares théologiens éclairés, est qu’en modernisant les méthodes de formation dans les écoles de théologie, en changeant la philosophie de l’enseignement, on puisse aboutir à un changement des mentalités de l’intérieur. Mais il semble que l’époque ne permette pas de tenter de telles expériences. La Nahda en Egypte au XIXe siècle a bien donné des penseurs modernes formés l’école d’Al Azhar. Mais on sait aussi ce qu’il est advenu de la Nahda. La question est : a-t-on la patience aujourd’hui pour attendre qu’à l’issue de plusieurs générations, surgisse un Taha Hussein ? On arrivera peut-être un jour à faire admettre des notions comme celle de libre arbitre ou de liberté individuelle, mais cela ne permettra pas pour autant de forger une conception du monde moderne.
Il semble qu’au Maroc, on veuille se rapprocher de la conception de l’islam qui s’est développée en Malaisie. Un pays qui a trouvé la voie du développement loin des tourments de la religion. A y regarder de près, on constate que ce pays qui fait rêver les démocrates des pays musulmans a laissé la démocratie de côté. De plus, on aurait tort de trop s’enthousiasmer pour la Malaisie, parce que les musulmans dans ce pays ne représentent que 52 % de la population. Avec 35 % de bouddhistes et 13 % de chrétiens, on voit mal comment l’islam aurait pu être plus contraignant sans guerre civile. D’ailleurs, si la radicalisation de l’islam dans ce pays se poursuit, il pourrait aboutir à la scission de certaines provinces.
En fait, ce qui a le plus incité le Maroc à engager des réformes, ce sont les pressions internationales : les Etats-Unis et la France. Les Américains en insistant pour que les méthodes d’enseignement soient révisées, pour que soient évacués les passages qui nourrissent le racisme et l’intolérance. La France, depuis quelques années, surtout depuis le 11 septembre, cherche à mettre de l’ordre chez ses ressortissants musulmans pour contenir la vague islamiste dans le pays des Lumières. Elle a créé le Conseil du culte musulman, ce qui constitue une reconnaissance officielle de cette religion comme composante de la société. Or depuis deux décennies, un accord bilatéral liant le Maroc au pays des Lumières permettait au Code de statut personnel marocain (la fameuse moudawana) de s’étendre aux Français d’origine marocaine et aux ressortissants marocains en France.
Il y a quelques mois, le ministre de l’intérieur français, Nicolas Sarkozy, a violemment critiqué le code marocain et a exigé sa réforme (notamment sur les questions de répudiation et de polygamie, inadmissibles en République), sous peine de dénoncer l’accord franco-marocain. Il semble que l’ampleur de la réforme de la moudawana réponde à cette exigence française. En retour, l’Etat français paraît remercier le pouvoir marocain en attribuant l’essentiel des attributions dans le Conseil du culte français nouvellement créé à la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), groupe d’associations proches du Maroc, associations qui eurent d’ailleurs le plus grand nombre des sièges au Conseil à l’issue des élections. Engager l’islam sur la voie de la modernité, autant à l’intérieur qu’en France et ailleurs, c’est la tâche qui incombe au Maroc désormais. De l’issue de cette expérience dépend peut-être l’avenir des relations du Maroc, du Maghreb, du monde arabe et musulman à l’Occident et au reste du monde.
Le projet est louable, mais il risque de conduire à une impasse si un débat public n’est pas engagé. Imposer des réformes ne suffit pas. Il faudrait surtout les légitimer au nom de la modernité. Ce débat n’existe pas encore au Maroc et le pouvoir ne semble pas vouloir l’engager. Les partis politiques, la société civile et les intellectuels ne sont pas plus sollicités pour la conduite de ce projet. En fait, ils s’interdisent d’intervenir sur la question religieuse ou le font timidement. Ils n’osent jamais engager une discussion franche sur la religion, à cause de la ligne rouge qui en protège toujours la sacralité. _____________________________________________

Dossier: Quel Islam voulons-nous?, par Driss Ksikes, p.20-22;
Le Maroc laboratoire d’un islam moderne?, Younès Alami, p.22-24;
Peut-on faire du Ramadan une affaire privée?, par D.Ksikes, p.26-27;
Malaisie: Voyage au cœur d’un islam laïc, Réda Allali, p.28-31.
Telquel, n° 99, du 1er au 7 novembre 2003, p. 20-29.
Peut-on aller plus loin dans l’ijtihad?, par Driss Ksikess, Telquel, n° 100, du 8 au 14 novembre 2003, p.36-37.
Islam de France: Le Maroc au Minbar, par Younès Alami, Telquel, n° 101, du 15 au 21 novembre 2003, p. 32-33. Hicham Raji
mots-clés: