Les anges et les démons du Maroc au temps du Ramadan | babelmed
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  Les anges et les démons du Maroc au temps du Ramadan | babelmed 1981, un village perdu dans l’Atlas marocain. Un enfant, Mehdi, une chaise sur la tête, avance sur une route caillouteuse, aride, couleur ocre. A l'école, Mehdi a le privilège de fournir à l'instituteur sa chaise, il doit donc veiller sur elle, l’apporte en classe au matin, la ramène le soir à la maison. C’est le mois du Ramadan.
Alors que son père est en prison, pour de prétendus crimes politiques (nous sommes en 1981, sous Hassan II), Mehdi croit qu’il est parti travailler en France. Sa mère et son grand-père lui cachent la vérité, et tentent de vivre comme avant, malgré les graves problèmes économiques qui pèsent sur la famille depuis que le salaire du père fonctionnaire a été bloqué par les "autorités".
Un synopsis à l'apparence bien ordinaire que celui de Mille mois, première œuvre de long métrage du cinéaste marocain Faouzi Bensaïdi, mais qui, présentée au Festival de Cannes, avait remporté le prix «Premier regard», et le Prix de la jeunesse. On ne s’en est donc pas tenu à l’apparence, et c’est justice car ce film est fortement structuré: ce genre d’écriture est même le signe d’un langage personnel, que Bensaidi a su construire, au fil de son travail de réalisateur de courts-métrages, qui révélaient déjà un talent certain (voir La falaise, en 1998, et Le Mur, en 2000), et de son travail de scénariste sur le film tourné à Tanger d’André Techiné, Loin. Ainsi, ce premier film, Mille mois, nous fait pénétrer au cœur des nombreuses contradictions d’une société marocaine tiraillée entre tradition et modernité. En même temps, se tenant à l’écart d’une seule et unique lecture et de tout possible cliché ou manichéisme parfois si chers à quelques cinéastes «du Sud», c’est dans ce jeu d’ombres et de lumières que le film laisse transparaître tout le poids répressif du régime marocain, la corruption aux différents niveaux du pouvoir (la corruption du caïd local comme métonymie du pouvoir politique, la disparition mystérieuse d’une jeune femme comme symbole des disparitions des opposants, le pouvoir du maître d'école symbole du pouvoir sur les plus faibles, enfin le pouvoir des hommes sur les femmes, des pères sur les filles, dans un système semi-féodal…). Les anges et les démons du Maroc au temps du Ramadan | babelmed "Je n'ai pas envie de traiter l'histoire de face, mais de biais, pour ce qu'elle laisse comme traces et séquelles sur des gens qui ne la voit pas se faire, tellement ancrés dans un présent où tous les coups sont permis pour survivre... comme une guerre lointaine, dont on ne verrait les blessés que s'ils habitent le quartier... une histoire intime." Le projet est donc clair dans l’esprit du cinéaste, il s’y est tenu et l’a mené à terme, et, le réalisant, il donne au spectateur une partie de son intelligence des choses. Autour de Mehdi et de sa chaise, si fortement symbolique, le cinéaste, qui a été aussi comédien, tisse la vie des «gens» et des rapports de classes. D’abord la jeune fille du caïd, si émancipée, si libre grâce à son statut social privilégiée, la seule qui dit la vérité à Mehdi sur le sort de son père, celle avec qui les hommes ne veulent pas partager le taxi collectif, la pécheresse, elle qui périra mystérieusement à cause de cette liberté «punie par Allah». Le grand-père du garçon, un homme fier, complexe. La mère, Amina, désemparée et forte, un peu à part dans la communauté villageoise. Le maître d’école si tyrannique avec les enfants et si faible avec les femmes, les différents profiteurs de la misère du monde… Car la cohabitation des classes, pour ne pas dire la lutte des classes, reste un élément centrale dans un Maroc où la très grande richesse s’oppose à une extrême pauvreté de tiers monde, l’instruction à l’analphabétisme, la centralité de la ville aux no man’s land de la campagne.
La religion –le temps du Ramadan- rythme cette communauté marocaine. Elle est observée, transgressée. Un plan, tout au début du film, nous fixe définitivement et montre l’intrusion d’une poule dans un lieu de prière. «J’aime toujours que le tragique et le comique, le sacré et le profane se côtoient; les contraires coexistent toujours», explique le dialecticien Faouzi Bensaidi. Le titre du film évoque lui même la nuit sacrée, la nuit du destin, la 27e nuit du Ramadan, durant laquelle celui qui jeûne se révèle comme s’il avait jeûné mille mois, la nuit durant laquelle on est protégé du péché. «Cela me permet de placer le film dans un temps religieux où le rituel dicte le mode de vie de chacun. Et de réfléchir à partir de là au rapport de mes personnages avec la religion et à sa transgression».
Tourné la plupart du temps en plan large, le film inclut toujours ses personnages dans leur environnement, il parle des personnes certes, mais il nous dirige vers la géométrie de leur environnement, il parle de leur place et des fils qu’ils tissent entre eux (Le Pierrot le fou de Godard disait: «Non, pas les gens… mais les rapports entre les gens»). Le cinéaste refuse d’employer les gros plans qui provoquent parfois trop facilement des émotions. Ainsi, lorsque la mère de Mehdi se fait voler la maigre recette de la vente de son alliance, unique richesse qui lui reste, ce sont des clochards aussi pauvres qu’elle qui s’emparent du triste butin: aucune complaisance n’est possible. Les images ne restent que des signifiants, faute de signifier une explication pré-fabriqué. C’est là que gît la beauté du film et par là que naît l’émotion, justement du lieu de l’intelligence, du «lieu du crime», comme dit Téchiné, pour qui les coupables, qui réclament toujours leur culpabilité, parce qu’elle ne les éloigne pas de leur humanité, mais aussi parce qu’elle ne la constitue pas, comme dans l’écriture sainte.
Ce cinéma ne cherche pas à créer un monde conforme à sa propre vérité en même temps qu’il vise à cadrer un monde conforme à la réalité. C’est bien le souci de Faouzi Bensaidi. Un cinéaste rare.
_________________________________ Les anges et les démons du Maroc au temps du Ramadan | babelmed Mille mois, de Faouzi Bensaidi, 2003. Production: Maroc, France, Belgique (Gloria Films, Agora Films, Entre chien et loup, Arte/ZDF, RTBF, Soread,Studio El Orch, et avec la participation du CNC, Canal+, Medea, Fondazione Montecinema Verità, Communauté française de Belgique.




Filmographie en tant que réalisateur:
Mille mois, 124’, 2003
Trajets, 25’, 2000
Le Mur, 10’, 2000
La falaise, 18’, 1998

En tant que scénariste:
Loin, André Techiné, 1999

En tant qu’acteur:
Cheval de vent, da Daoud Aoulad Sayed, 2000
Loin, André Techiné, 1999
Tresses, Jillali ferhati, 1999
Mektoub, Nabil Ayouche, 1997 Antonia Naim
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