Maroc: l’injustice faite aux femmes en terre d’islam | Hicham Raji
Maroc: l’injustice faite aux femmes en terre d’islam Imprimer
Hicham Raji   
 
Maroc: l’injustice faite aux femmes en terre d’islam | Hicham Raji
S. Saadi
Depuis 1999, un grand débat anime la société marocaine: la réforme de la moudawana (Code du statut personnel). Forgé en 1957, dans la foulée de l’indépendance, ce code inspiré de la chariaa s’est révélé, au fur et à mesure de la modernisation de la société, inadapté et dépassé. Il est surtout injuste envers la femme. Le Coran et le hadith, les deux sources principales du texte, interprétés à la lettre, confèrent à la femme un statut mineure dans la vie. Le gouvernement de l’alternance a proposé une réforme pour combler le retard accumulé en matière juridique et hisser la loi au niveau d’une société qui se modernise de plus en plus. Depuis trois ans, le plan de réforme rencontre beaucoup d’opposition de la part des islamistes et des conservateurs.

Suivant le Code du statut personnel qui date de 1957, la femme demeure toujours sous la tutelle de l’homme: le père, le mari, l’oncle, le frère, etc. Jusqu’au mariage, elle est sous l’autorité du père, puis elle passe directement sous celle du mari. Même en l’absence du père, la femme ne peut se marier toute seule. Le ton même de ce code consacre le sort fait à la femme depuis plusieurs siècles: aucune liberté, aucune indépendance, beaucoup d’obligations et très peu de droits. La femme, qui vit déjà une situation de quasi-esclavage qui ne dit pas son nom, est victime d’une mentalité qui la dégrade : elle est source de honte (aar), elle est toujours confinée dans une zone interdite autant dans l’esprit que dans l’espace (harem, qui signifie à la fois interdit religieux, sérail et par extension la femme elle-même).
Trente-six ans après le premier texte de la modawana, en 1993, sous la pression des mouvements féminins, une timide réforme est introduite, mais qui ne change rien au caractère injuste du code, ni surtout aux nombreuses libertés prises par les juges, souvent corrompus et foncièrement misogynes, dans son application. Le Maroc demeure une société très patriarcale et conservatrice. Les juges (exclusivement de sexe masculin, les juges femmes ne pouvant pas statuer dans les cas de statut personnel) sont formés dans de vieilles écoles religieuses obscures et ne peuvent faire preuve d’objectivité. Ils sont bourrés de préjugés et condamnent souvent de facto la femme et lui renient même les quelques droits que le législateur consent à lui accorder.

Le Plan d’intégration de la femme
C’est dans ce contexte qu’intervient la réforme ambitieuse proposée par le gouvernement de l’alternance en 1999, baptisée Plan d’intégration de la femme au développement. Elle ne vise pas seulement à répondre partiellement aux revendications des associations féminines qui se font de plus en plus pressantes. En plus des modifications qu’elle propose d’apporter à une dizaine d’articles, jugés les plus injustes, de la moudawana pour contribuer à la rendre conforme aux principes universels des droits de l’Homme et à la Convention sur les droits de l’enfant (principes auxquels le pays a souscrit), la réforme comporte quelque 200 recommandations pour améliorer le statut social de la femme.
A la faveur de la modernité, une bonne frange de la population féminine a eu accès à l’éducation, au milieu professionnel et à d’autres domaines de la vie sociale. Et c’est cette avant-garde féminine urbaine qui revendique aujourd’hui un statut d’égalité. Mais les femmes sont encore les plus touchées par l’analphabétisme (67% des femmes sont analphabètes, alors que la moyenne nationale est de 55%, en milieu rural, la proportion pour les femmes est de 85%), le chômage et la pauvreté. Le Plan propose des mesures pour promouvoir en milieu rural la scolarisation, lutter contre l’analphabétisme et la pauvreté, l’amélioration de la santé, du rôle économique, du statut juridique et politique de la femme.
Lorsque le Plan fut proposé par le gouvernement, il a suscité une vive réaction de la part des islamistes et des conservateurs. Même à l’intérieur du gouvernement, le ministre des habous et des affaires islamiques, tout en affichant son soutien au projet, encourageait secrètement la contestation, à travers les réseaux makhzéniens des oulémas. Dans les mosquées, les imams ont commencé à qualifier les réformateurs d’impies, d’athées et de prononcer des excommunications. Les femmes qui réclamaient les réformes furent traitées de prostituées! Même un parti comme l’Istiqlal, qui participait au gouvernement, a commencé à critiquer ouvertement le projet et à adopter des positions conservatrices proches des islamistes. La gauche démocratique a manqué de courage pour soutenir jusqu’au bout le ministre qui a préparé le projet, Saïd Saadi. Elle s’est désolidarisée du pauvre ministre qui a été «éjecté» du gouvernement.
Les membres du gouvernement, y compris ses propres collègues du parti, le PPS, étaient plus soucieux de leurs intérêts personnels et leur place que d’engager les réformes promises. Leur lâcheté montrait en fait qu’ils étaient plus inféodés au makhzen et au palais qu’au peuple qu’ils étaient censés servir.

Les propositions de la discorde
Le gouvernement a en tout cas raté l’occasion de faire passer le texte par la voix législative, à travers le parlement et d’engager ainsi, en public, un débat sur la laïcité. En manquant de fermeté, il a ouvert la voix à la politisation et l’instrumentalisation d’un projet de réforme vital pour la société. Parmi les 14 propositions de modification de la moudawana, cinq seulement ont été catégoriquement rejetés par les conservateurs car ils sont supposés être en contradiction avec le Coran:
► L’abolition de la polygamie: on ne comprend guère pourquoi les conservateurs s’accrochent à cette pratique moyenâgeuse qui, en plus de son caractère injuste, est très marginale dans la société.
► Le divorce par consentement mutuel prononcé par le juge remplace la répudiation: avec la répudiation, le sort de la femme et des enfants dépend du bon vouloir du mari. Les associations féminines donnent à l’appui de leur revendication la longue liste de cas de femmes jetés à la rue, souvent avec leur enfant, les cas de violence conjugale, d’abandon…
► L’abandon de la tutelle matrimoniale pour les filles majeures: jusqu’à présent, une femme même majeure, ne peut se marier sans être représentée par son tuteur (wali). C’est ce qui fait dire aux femmes qu’elles sont mineures à vie.
► Le relèvement de l’âge du mariage à 18 ans. En plus du fait que cette mesure permettra à la loi marocaine de se conformer à la Convention sur les droits de l’enfant, elle épargnera aux jeunes filles des campagnes les mariages précoces.
► Le partage à égalité entre la femme et l’homme, à l’occasion du divorce, des biens conjugaux acquis pendant le mariage. Ce serait rendre justice à la femme et reconnaître sa contribution à la famille par le travail domestique ou salarié.
Maroc: l’injustice faite aux femmes en terre d’islam | Hicham Raji
M. Boucetta
La polémique à propos de la réforme de la moudawana a divisé la société, car dès le départ la question fut instrumentalisée par les religieux. Comme à son habitude, le pouvoir cherchait un consensus, mais sans permettre qu’une discussion sur les réformes soit engagée. Les médias nationaux n’ont pas été ouverts au débat. L’ancien ministre, Saïd Saadi, s’est plaint récemment de l’embargo dont il fut victime: «Nous avons souffert (…) du manque d’accès aux médias pour expliquer le contenu du plan pour que les gens puissent se positionner en connaissance de cause.
Malheureusement nous avons été interdits d’antenne. Les portes nous étaient fermées. J’avais essayé de passer sur la 1re chaîne, mais on m’avait gentiment dit non, alors que le ministre des habous organisait ses troupes, le conseil des oulémas faisait signer des pétitions et sortait des communiqués enflammés contre les athées, les défenseurs de la prostitution…»
Le Roi est désigné par le titre de «commandeur des croyants». Ce titre fut remis à l’ordre du jour depuis plusieurs décennies par les «concepteurs» makhzéniens de l’unité du pays. Il est souvent rappelé aux oreilles distraites du bon peuple. C’est à cause de ce pouvoir religieux qui est reconnu au souverain que le gouvernement s’est cru finalement obligé de transmettre le dossier chaud de la réforme au palais. Une commission consultative fut nommée en avril 2001. Elle comprenait trois femmes et douze hommes qui dans leur grande majorité étaient des oulémas ou des théologiens aux idées tranchées et aux vues très étroites sur l’interprétation des textes religieux.
Désigner une commission composée en majorité de conservateurs était le meilleur moyen pour aboutir à une impasse. Au début de 2003, après avoir durant presque deux ans écouté les revendications de 70 associations féminines, consulté de nombreux acteurs politiques et rédigé des centaines de notes, le président de la commission remet un rapport au Roi où il avoue l’incapacité de la commission de trancher sur les questions qui opposent les conservateurs et les «laïcs». Un nouveau président est nommé le 22 janvier 2003 par le Roi.

Boucetta et la laïcité
Il s’agit de M’Hamed Boucetta, l’ancien secrétaire général du parti l’Istiqlal qui a démissionné (cas unique de démission avant la mort d’un leader politique au Maroc!) pour prendre sa retraite politique. Il avait succédé à Allal El Fassi, le chef historique du parti en 1974. Fidèle à l’idéologie confuse d’un parti foncièrement conservateur qui arrive à tenir un langage tout à la fois religieux, populiste et moderniste, il a la réputation d’être un fin négociateur, c’est-à-dire un de ces bons serviteurs du makhzen qui, leur vie politique durant, se répandent en discours lénifiants qui occultent les vrais problèmes de la société.
Il faut reconnaître que les hommes politiques, toutes tendances confondues sont conservateurs. Sur la question de la femme, force est de constater que la monarchie a été à l’avant-garde ou, du moins, a eu une double attitude, à la fois moderniste et conservatrice.
Les princesses qui ont tôt embrassé la modernité, furent parmi les premières femmes à adopter des tenues vestimentaires modernes. En revanche, l’épouse du Roi, qui n’a pas le titre de reine, n’apparaissait pas en public. Ce n’est qu’avec le nouveau règne qu’elle commence à se montrer en public. Il semble que toute la classe politique, même les barons de l’industrie ou les grands commis de l’Etat, se soient alignés sur les habitudes du palais. Même ceux qui affichaient des idées socialistes et modernistes n’échappaient pas à cette mentalité du sérail. En public, dans les cérémonies officielles, les campagnes électorales, on ne s’affiche jamais avec son épouse, mais dans les soirées privées, on les convie volontiers. Cette duplicité existe à tous les niveaux dans la société marocaine. En fait, c’est le comportement dominant dans tous les pays arabes. La femme est encore appelée harem, allusion au sérail, mais c’est aussi celle qu’on ne voit pas, qui est frappée d’interdit. Bien sûr, ces idées sont très dépassées dans la réalité sociale, dans la vie de tous les jours. Mais dans les lois, les manifestations officielles, le protocole, les apparences, nous sommes encore au Moyen Âge.
C’est ce qui explique la rage des femmes qui luttent pour une redéfinition de leur statut social. Au début du mois de mars et à la veille de la Journée mondiale de la femme, le nouveau président de la commission royale, M. Boucetta annonce la couleur: la commission terminera ses travaux dans quelques mois et aboutira à des mesures timides: la polygamie ne sera pas interdite, mais sera entourée de conditions qui la rendront presque impossible, et pour toutes les autres questions, il y aura des «arrangements» à mi-chemin entre la réforme proposée et la situation actuelle. Les organisations de défense des droits de la femme sont indignées.
Déjà, les déclarations M. Boucetta à la presse et dans les réunions qu’il a eues avec les organisations ne laissaient présager rien de bon. Tout en prônant l’ijtihad, la nécessité de libérer la femme, il dit qu’il est chargé «de proposer une réforme de la législation régissant le statut personnel dans un pays musulman et pour des musulmans». Il est clair qu’il se soucie plus de baliser le terrain que d’autre chose. Dans une réunion avec un groupe de femmes au début du mois de février, il déclarait: «Tout est discutable, dès lors que nous partons du principe que nous sommes tous des musulmans et que nous ne saurions prendre des dispositions contraires au Coran. Qu’on ne vienne donc pas nous parler de laïcité ou de choses de ce genre». La messe est dite: la nouvelle moudawana, rebaptisée «Code de la famille», n’apportera pas grand chose aux femmes. Elles devront continuer la lutte. Le projet dont on disait qu’il allait ouvrir la voie à la libération de la femme dans tout le monde arabe, dépassant même la législation tunisienne, la plus avancée dans le domaine, est sérieusement compromis. Une dernière déclaration, puisée dans un entretien accordé à La Vie éco cette semaine par celui qui a en charge le destin juridique de la femme au Maroc, montre la nature des idées qui fleurissent dans son esprit: «Je vais vous donner un exemple qui montre le bien-fondé du maintien de la polygamie dans les cas extrêmes. Prenons l’exemple d’un homme marié pendant 20 ans.
Tous les examens et les analyses effectués montrent que c’est son épouse qui est stérile. L’homme a le droit de divorcer, mais il aime sa femme et il tient à préserver les liens du mariage avec elle. Le maintien du principe de la polygamie est une bénédiction dans ce cas, puisque l’homme peut avoir des enfants avec une deuxième épouse, tout en restant marié à la première! C’est une situation très avantageuse pour cette dernière. Dans ce cas, la polygamie lui garantit ses droits (sic). En d’autres termes, la polygamie est un droit des femmes.» M. Boucetta, qui évolue dans un univers de pensée misogyne, ne réalise pas que son raisonnement peut aussi justifier la polyandrie : une femme mariée à un homme stérile serait justifiée d’épouser un second homme pour avoir des enfants ! Depuis quatorze siècles que les femmes écrasent les hommes en leur imposant la polygamie, on devrait instituer la polyandrie pour «garantir aux hommes des droits». En laissant des hommes comme M. Boucetta confisquer les réflexions sur notre progrès, nous contribuons à illustrer l’image que se fait de plus en plus le monde des sociétés musulmanes: des espaces sclérosés, incompatibles avec la tolérance et la liberté.


Sites dédiés à la femme:
www.lamarocaine.com: On y trouve une présentation détaillée du Plan d’intégration de la femme au développement et une liste des principales associations féminines.
WWW.bibliomonde.com: En faisant une recherche avec «Le statut de la femme», on peut trouver toute une rubrique consacrée à la femme au Maroc: le texte actuel de la Moudawana, une bibliographie et des analyses.
WWW.mtds.com/uaf: Site de l’Union de l’action féminine.

Quelques articles parus récemment sur la question:
Entretien avec Mohamed Said Saadi: «Notre société demeure misogyne», propos recueillis par J.S., p. 18-19, Le Journal hebdomadaire, n° 96, du 25 au 31 janvier 2003.
Entretien avec M’Hamed Boucetta: «La laïcité au Maroc est exclue», propos recueillis par Mouaad Rhandi, p. 16-17, Le Journal hebdomadaire, n° 98, du 8 au 14 février 2003.
«Femmes battues: briser le silence», par Laetitia Grotti, p. 34-35, Telquel, n° 65, du 15 au 21 février 2003. www.telquel-online.com
Entretien avec M’Hamed Boucetta: «La femme ne sera plus une mineure légale à vie», propos recueillis par Chafik Laabi, p. 36-37, La Vie éco, n°4206, du 7 au 13 mars 2003. www.marocnet.net.ma/vieeco Hicham Raji
mots-clés: