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  Le courage de vivre | babelmed Tu es médecin mais tu n’exerces pas. Tu t’es consacrée depuis longtemps au journalisme médical. En 1999, tu as sorti ton premier roman, Oser vivre, roman qui a eu du succès, puisqu’il est aujourd’hui à sa troisième édition. Comment es-tu venu à la littérature?
Je ne crois pas y être «venue». J’y ai toujours été. Je suis tombée dedans quand j’étais petite, comme Obélix. Tout ce qui est en dehors de la littérature, c’est pour fonctionner, pour faire partie de la société. Il n’y a que dans l’écriture où je suis vraiment.

Après le roman, tu as publié en 2000 un recueil de poèmes et tu es sur le point de publier un ensemble de nouvelles, Les Jours d’ici. On a l’impression que tu veux faire le tour de tous les genres. En embrassant la carrière du journalisme médical, tu as fait le choix de ne pas exercer, de ne pas te spécialiser. Est-ce le même parti pris qui guide ce refus de la spécialisation, même en littérature?
Oui, peut être. Je n’aime pas être cataloguée, étiquetée. Dès que je suis dans un rang, j’ai envie d’en sortir… Plus sérieusement, je ne vois pas pourquoi je devrais me limiter à n’écrire que des romans sous prétexte que mon premier livre était un roman, ou n’écrire que de la poésie parce qu’on me considère poète. Dans l’écriture, c’est la part de rêve, de révolte et d’insolence qui s’exprime. Autant la vivre vraiment. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse!

Oser vivre est le cri de révolte d’une femme contre l’hypocrisie sociale, les conventions, les traditions. Le ton est tellement sincère qu’on a l’impression que c’est autobiographique. On dit que dans les premiers romans, il y a toujours une part d’autobiographie. Quelle est cette part dans Oser vivre?
Je n’aime pas l ‘hypocrisie et beaucoup de conventions m’insupportent. Trop de vies s’exécutent comme un rôle de façade et ça, je souhaitais en parler, à travers l’histoire d’une femme, d’un couple, d’une société. Il y a des réalités dans mon pays, ou dans les rapports entre les hommes et les femmes tout simplement, qui me bouleversent profondément. J’ai souvent écrit avec mes tripes. Alors Oser vivre n’est pas autobiographique, dans le sens littéral du terme, c’est-à-dire que ce n’est pas ma vie, mais je considère que c’est un détail sans aucun intérêt. Je revendique mon implication dans ce livre, que ce soit ma vie, celle d’une amie, ou celle d’un personnage inventé. Le plus important, c’est qu’il s’agit bien de mon regard sur le monde, des choses sur lesquelles je veux témoigner. Je souhaite rester toujours «sincère» dans mes écrits.

L’héroïne, Nadia, est ballottée durant tout le récit entre des sentiments contradictoires: son besoin irrépressible de vivre pleinement, d’être libre, d’un côté, et la tentation de rester enfermée dans le rôle qu’assigne la société à la femme (obéir au mari, s’occuper des enfants et se conformer au code familial), de l’autre. On a l’impression que pour elle, le dépassement de ce dilemme sartrien (ou cornélien), l’affirmation de la liberté passe nécessairement par la remise en cause, dans un continuel combat intérieur, de ce faux bonheur programmé qui s’appelle sécurité du foyer, vie en symbiose avec les traditions, la famille, etc. A la fin, Nadia «ose» quitter son mari. Elle a «fait vœu d’exister», comme tu dis. Le roman se termine sur une note d’espoir, l’affirmation de la liberté. Tu sembles, en tant qu’auteur, faire le choix militant de remettre en cause l’institution du mariage et d’ouvrir un débat insolite dans une société marocaine assez traditionaliste? Tu veux secouer un peu le cocotier?
Tu sais, j’ai toujours craint ce raccourci : oser vivre, c’est oser quitter un mari ou une femme! Bien évidemment, il ne s’agit pas de ça. Pour l’héroïne, comme pour nous tous, il s’agit d’oser être qui nous sommes, au-delà de l’enclos où nous pouvons nous trouver. S’assumer, s’affirmer, risquer la différence, plaider la tolérance, ne pas avoir à faire ce choix douloureux entre la prison avec les autres, ou la liberté dans la solitude…Concernant ta question sur le mariage, il y a du vrai dans ce que tu dis: je m’insurge en effet contre une certaine vision de la vie à deux lorsqu’elle ressemble à un complot contre l’identité, contre l’amour et à une «association» d’égoïsmes. Le courage de vivre | babelmed Plus généralement, que penses-tu de la situation de la femme au Maroc? Le plan d’intégration?
Il y a un déplorable décalage entre une réalité dans laquelle les femmes marocaines sont des citoyennes à part entière, occupent des postes de responsabilité, sont chefs de famille, etc., et des lois désuètes qui leur font un statut de mineures. Cela entraîne des situations de précarité intolérables.
Concernant le plan dont tu parles, je regrette qu’il ait été jeté dans l’arène d’enjeux politiques, idéologiques, etc. Il y a vraiment des mesures urgentes à prendre. Et ça n’a rien à voir avec des considérations philosophiques. Aucune société ne peut réellement se développer dans l’injustice. Or il y a beaucoup d’injustices quotidiennement commises envers les femmes dans mon pays.

En revanche, ton recueil de poèmes, A toi, est un hymne à l’amour, avec beaucoup de sensualité. On ne peut s’empêcher de relever, comme on le dit d’ailleurs dans le petit texte de présentation en quatrième de couverture, cette tonalité orientale, dans le sens où on sent un peu les images, les tournures de la poésie arabe. Est-ce un choix de style délibéré?
Je suis une orientale qui s’exprime dans une langue de l’Occident… Et cela peut être ressenti par le lecteur. Je suis fascinée par la langue arabe. Je trouve les poésies arabes très mélodieuses mais je regrette de ne pouvoir manier cette superbe langue. Alors je m’en approche autrement.

L’auteur
Siham Benchekroun est médecin. Dès le départ, elle s’est consacrée au journalisme médical et crée en 1992 le premier groupe de presse spécialisé dans la santé au Maroc. Elle sort actuellement trois revues médicales. Parallèlement, elle engage en 1999 une carrière littéraire.

L’œuvre
Oser vivre, roman, Casablanca: Eddif, 1999, 272 pages. Paru en arabe, aux Editions Empreintes en 2002, traduction de Abdelhadi Idrissi, 288 pages.
A toi, poèmes (bilingue), Casablanca: Editions Empeintes, 2000, 88 pages.
Les Jours d’ici, nouvelles, Casablanca: Editions Empreintes, 2003. Hicham Raji
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