Le théâtre au Maroc : l’équation insoluble | Tayeb Seddiki, théâtre marocain, Diwan Sidi Abderrahman El Mejdoub, Masrah Annas, Ahmed Taïeb Laalej, Nabyl Lahlou, Abdellatif Laabi, Abdessamad Kenfaoui, Hicham Raji
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Hicham Raji   

Le théâtre au Maroc : l’équation insoluble | Tayeb Seddiki, théâtre marocain, Diwan Sidi Abderrahman El Mejdoub, Masrah Annas, Ahmed Taïeb Laalej, Nabyl Lahlou, Abdellatif Laabi, Abdessamad Kenfaoui, Hicham Raji Depuis plus de quarante ans, le théâtre marocain peine à trouver sa voix. Il fut victime dès sa naissance de choix culturels aberrants qui ont entravé son développement. Tout a été faussé dès le départ : en l’absence de toute politique culturelle, on n’a créé aucun cadre pour un enseignement rigoureux des techniques, ni engagé une réflexion sérieuse sur la langue à utiliser, ni construit des théâtres. La première génération de comédiens et de metteurs en scènes fut jetée prématurément sur le marché. Celles qui leur ont succédé ne sont guère meilleures. Aujourd’hui encore, le théâtre souffre de ses mauvais débuts : le métier n’ayant pas été vraiment enseigné au pays, nous avons des comédiens ou des auteurs peu exigeants, qui écrivent n’importe quoi et jouent n’importe comment. Le seul véritable spectacle qu’on peut voir aujourd’hui au Maroc est celui de la misère du théâtre.
Une jeune étudiante française s’est installée depuis quelques mois à Casablanca pour passer un stage. Elle avait en projet de préparer un travail de fin d’études sur le théâtre au Maroc. Elle a trouvé beaucoup de difficultés à s’informer sur le domaine, à trouver des documents et à contacter des comédiens ou des auteurs. Elle n’a pas pu voir des productions ou des spectacles locaux, parce qu’ils sont si rares et de qualité si médiocre que personne n’éprouve le besoin d’en parler. L’enthousiasme du début a cédé la place à la déception. Découragée, elle envisage de changer de sujet.
Le regard extérieur de cette étudiante, qui pensait dans sa naïveté mener une étude sur le théâtre au Maroc comme on pourrait le faire dans n’importe quel autre pays possédant une tradition de l’art de la scène, met le doigt sur une réalité désespérante : l’art et la culture en général, et le théâtre en particulier, ont toujours été négligés dans ce pays. Car si quelques disciplines ont pu relativement prospérer (ou du moins donner cette impression), par la force des choses ou grâce à quelques aides et appuis, c’est le cas de la littérature, de la peinture, du cinéma ou de la chanson, avec des productions souvent sans grande valeur artistique, le théâtre a toujours été et demeure le parent pauvre de la famille.
On avait espéré (on espère tellement dans ce pays !) qu’à la faveur de l’arrivée du Gouvernement de l’alternance en 1998, puis de la nomination plus tard d’un socialiste au ministère de la culture, un poète de surcroît et qui aime apparemment le théâtre, une véritable politique allait être engagée. Dans l’absolu, rien n’a été fait. Le maigre budget alloué à la subvention des productions théâtrales a été distribué aux copains ou, dans le meilleur des cas, aux quelques troupes sans talent et sans envergure qui hantent les couloirs du ministère. Elles se sont arrachées cette manne comme les mendiants s’arrachent l’aumône le vendredi à la sortie des mosquées. Car au Maroc, il en va du théâtre comme de la pauvreté : on ne s’attaque pas aux problèmes de fond, on distribue l’aumône pour cultiver la dépendance et se donner bonne conscience.

50 ans de misère
Le Maroc ne possède pas de tradition théâtrale. Avant les années 50 du siècle dernier, à part quelques sketchs radiophoniques, on ne trouve aucune production locale digne de ce nom. C’est en 1952, encore sous le Protectorat français, que furent démarrés quelques stages de formation à la Maamora, une forêt dans les environs de Rabat. Ces stages épisodiques, animés par André Voisin, allaient accueillir des jeunes Marocains de tous bords et former une génération de comédiens et de metteurs en scène auxquels sera dévolue la lourde tâche (trop lourde peut-être, étant donné le peu d’expérience des comédiens) de créer un théâtre marocain. Une troupe fut effectivement créée en 1956 et s’est même transportée à Paris et à Bruxelles pour donner deux comédies : Les Balayeurs et Les Fourberies de Joha (adaptation des Fourberies de Scapin de Molière). La critique de la métropole fut bienveillante pour ces apprentis baladins et admira l’ingéniosité et le pittoresque des comédies.
Après l’indépendance et dans les années 60, plusieurs troupes vont se former, mais on n’assistera pas à la naissance d’un véritable théâtre. L’élan nationaliste a rompu le cordon ombilical qui liait la naissance du théâtre à la France. Les instances officielles ont cultivé un rejet systématique de la langue et de la culture de l’ancien colonisateur qui fut fatal au théâtre.
De la première génération on retiendra Abdessamad Kenfaoui (1928-1976), qui s’est affirmé dès le départ comme auteur et metteur en scène. Durant sa courte carrière, il a occupé plusieurs postes dans l’administration qui le détournèrent quelque peu du théâtre. Il n’a laissé que quelques œuvres achevées : A Moula Nouba, Si Taki (une adaptation de Tartuffe), Bouktef (dans deux versions, en arabe et en français). On retiendra aussi Ahmed Taïeb Laalej, bon comédien et auteur prolifique de comédies sans grande profondeur. Homme du peuple et autodidacte, il a su écrire des pièces simples qui exploitent le génie populaire. Ses personnages restent cependant légers et ne résistent guère à l’épreuve du temps. On retiendra encore quelques comédiens à la carrière longue et sans éclat, qu’on voit encore sur les planches ou sur les écrans, comme ce Mohamed Affifi, qui est resté longtemps coincé dans le Hamlet qu’il joua en 1956, ou encore Aïd Maouhoub, Ahmed Alaoui, Salim Berrada et d’autres qui évoluent encore dans des films ou des spectacles au raz des pâquerettes.
Seul exception dans le lot, Tayeb Seddiki, figure la plus intéressante à ce jour du théâtre marocain. Avec son «Masrah Annas» (Théâtre des gens) dans les années 60 et 70, il a engagé une véritable expérience qui aurait pu donner naissance à un genre original et spécifique. Comme il n’existait pas, à proprement parler, de véritable tradition théâtrale au pays, Tayeb Seddiki a essayé d’exploiter la seule forme d’expression qui s’apparentait un peu au genre dans la culture, la «Halqa» : forme d’expression orale des conteurs traditionnels consistant à haranguer une foule attroupée, rappelant les troubadours du Moyen Age. La «Halqa» subsiste encore dans les souks de villages, les moussems (foires traditionnelles célébrant annuellement un marabout) et sur la célèbre place Jamaa El Fna de Marrakech. Cette technique fut intelligemment utilisée, mais un peu abusivement, dans un canevas moderne et avant-gardiste par l’auteur. L’œuvre la plus marquante de l’époque fut Diwan Sidi Abderrahman El Mejdoub (1967), chronique d’un mystique du 16e siècle marocain. On reprochera à Seddiki, par ailleurs très bon comédien et metteur en scène, de ne pas avoir poussé plus loin sa recherche, car son théâtre n’a pas atteint la maturité et n’a pas abouti à la création d’œuvres dramatiques majeures.
Les années 60 et 70 vont être aussi marquées par le développement d’un théâtre amateur et engagé, nourri des idées d’extrême gauche dans une atmosphère générale de contestation politique. En l’absence de tout encadrement, de toute formation aux techniques de la scène, des troupes d’amateurs ont fleuri un peu partout dans les villes, à l’ombre des maisons de la jeunesse. Théâtre souvent épique, qui s’inscrivait dans la tradition de Brecht, avec l’art en moins. Il a pu intéresser un moment la jeunesse politisée, mais a laissé indifférentes les masses, parce qu’il n’a pas su trouver le langage pour leur parler.
Une nouvelle expérience est lancée, dans les années 80, par les Centres culturels français en collaboration avec les facultés, expérience qui réitère un peu celle des années 50. Des troupes franco-marocaines se forment dans quelques grandes villes, encadrées par des animateurs de théâtre français, formés à l’école du TNP (Théâtre national populaire de Jean Vilar). L’expérience a eu du succès auprès des étudiants et du public francophone, plus nombreux que ne le laissait supposer l’exclusivisme culturel officiel. Dans les années 90, les Centres culturels français ont renoncé à cette politique culturelle volontariste, découragés sans doute par le fait que l’Etat ait boudé cette expérience et n’ait rien fait pour prendre la relève. Le français est toujours taxé de langue du colonisateur. Le théâtre au Maroc : l’équation insoluble | Tayeb Seddiki, théâtre marocain, Diwan Sidi Abderrahman El Mejdoub, Masrah Annas, Ahmed Taïeb Laalej, Nabyl Lahlou, Abdellatif Laabi, Abdessamad Kenfaoui, Hicham Raji Il est vrai aussi que l’Etat marocain avait d’autres projets pour le théâtre au Maroc. Pris de pitié face au spectacle de l’indigence du théâtre marocain et la misère de ses comédiens, le roi Hassan II décida de se pencher sur la question. La profession n’était régie par aucun cadre institutionnel : il n’y avait ni syndicat, ni association.

Les subventions étaient rares, à cause de la pauvreté légendaire de notre ministère de la culture. Le roi promit aux gens de la profession de les aider. A ce jour, rien n’a été fait. Les comédiens ont cru au père Noël, car il était toujours permis de rêver. En attendant, ils furent embrigadés, de 1985 à 1990, dans une de ces entreprises staliniennes de domestication de l’art dont le pouvoir marocain possède le secret. Ils ont confectionné des pièces de circonstances à la gloire du pays, chantant son peuple, sa culture, son roi, son unité territoriale et bien d’autres choses dans le même registre. On ne reprochera peut-être pas à Ahmed Taïeb Laalej d’avoir écrit les textes de ces pièces, car c’est quelqu’un qui, de toute façon, n’a jamais volé très haut. On reprochera, en revanche, à Seddiki d’avoir, sans état d’âme, mis en scène ces cocktails d’inepties. Mais ce n’était pas là le moindre de ses égarements. Déjà, en 1975, il avait collaboré à la création d’une pièce de circonstance dans le même style : La Marche verte. Tayeb Seddiki continue à écrire et à produire dans les années 90, mais des pièces éclectiques qu’il décline en deux versions (en arabe et en français), ce qui les rend plus exportables (Le Dîner de Gala, 1990, Les Sept grains de beauté, 1991, Molière ou pour l’amour de l’humanité, 1994, Nous sommes faits pour nous entendre, 1997). On ne sent plus dans ces pièces la verve et la créativité de sa jeunesse. Depuis longtemps, il ne fait plus de théâtre, il ne fait qu’exploiter un fonds de commerce acquis au début de sa carrière.


Théâtre sans théâtres
Il est parfaitement normal qu’aujourd’hui, le public marocain soit si peu initié à la culture du théâtre. Depuis près de 50 ans, on le trompe grossièrement, avec la complicité, souvent inconsciente de médias qui ne connaissent rien au domaine et qui sont incapables d’offrir des lectures critiques ou au moins objectives de ce qui se produit. La culture du théâtre ne s’est pas développée parce qu’aucune structure d’encadrement n’a été créée, aucune politique culturelle n’a été engagée depuis l’indépendance. Le pays a bien hérité de quelques conservatoires légués par le protectorat. Mais en l’absence de budgets conséquents, ces établissements ne font que vivoter. Faute de personnel compétent, même les techniques les plus rudimentaires du théâtre n’y sont pas enseignées. La seule école de théâtre qui existe dans le pays à ce jour, l’ISADAC (Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle), a été créée à la fin des années 80 à Rabat. Mais avec l’enseignement théorique et boiteux qu’on y dispense, on a peine à le qualifier d’institut d’art dramatique. Il faudra sûrement attendre longtemps avant qu’un grand talent ne surgisse miraculeusement d’entre ses murs.
Parler de la formation pousse à soulever le problème aberrant de l’absence d’infrastructures. Une ville de près de 4 millions d’habitants comme Casablanca ne possède pas de véritable théâtre ou, plutôt, n’en possède plus. Le seul vrai théâtre, un petit bijou architectural hérité du Protectorat, le Théâtre municipal, a été rasé pour des raisons obscures en 1984. Les communes urbaines de la ville, qui se sont quelque peu enrichies à la même époque, ont construit des salles, mais qui n’ont rien à voir avec des édifices de théâtre. C’était surtout l’occasion pour des élus véreux d’engager des marchés coûteux et bidon, pour se mettre de l’argent plein les poches, sans prendre la peine de s’informer sur les normes architecturales en vigueur dans le domaine. Aujourd’hui, quand la ville reçoit un grand spectacle, l’événement a lieu dans une salle de cinéma ou dans un complexe sportif. Il en est des autres villes comme de Casablanca. Rabat possède le seul véritable théâtre du pays (le Théâtre Mohammed V), qui est d’ailleurs mauvais. Les autres grandes villes ont parfois quelques petits théâtres, mais qui sont négligés, mal équipés et mal entretenus. Dernière anecdote en date : le scandale de l’édifice nouvellement construit à Marrakech. Un théâtre à l’italienne, construit par un architecte français, mais qui apparemment comporte de gros défauts de conception. Décidément, le sort s’acharne sur le théâtre au Maroc!

Théâtre sans langue
Plus objectivement, l’une des raisons majeures qui semble avoir entravé le développement du théâtre au Maroc est le problème de la langue. Nous n’avons pas à proprement parler de langue de théâtre, une langue adoptée et reconnue par tous et où le public se reconnaît. C’est ce qui explique l’absence d’œuvres dramatiques majeures, capables de dépasser les frontières et de s’inscrire dans le registre universel. Le problème qui se pose, mais que se posent peu d’auteurs de la place, est celui de la langue dans laquelle on écrit. L’Arabe classique, langue officielle du pays, ne passe pas à l’oral. Les auteurs qui écrivent dans cette langue éprouvent beaucoup de difficultés à la communiquer oralement à un public qui ne la parle pas. Les gens regardent et apprécient souvent des pièces, des séries ou des films orientaux réalisés dans cette langue, mais voir leur réalité, leur vécu abordé en arabe classique les rebute ou, du moins, ne les fait pas vibrer.
Les auteurs du début, après l’indépendance et dans les années 60 (Tatar Ouaziz, Abdessamad Kenfaoui, Ahmed Taïeb Laalej, Tayeb Seddiki…) l’ont bien compris. Ils ont commencé d’emblée à écrire dans la langue du peuple, l’arabe dialectal, langue orale savoureuse qui se prête bien à la comédie. Pour ces auteurs qui ont beaucoup adapté Molière, puis écrit presque exclusivement dans le même registre, cette langue convenait à merveille. Ils ont même fait l’effort d’exploiter certains personnages de la tradition populaire arabe, comme Joha (personnage intelligent, parfois fourbe, mais souvent redresseur de torts et dont les aventures nourrissent beaucoup de contes et d’anecdotes populaires). Mais l’arabe dialectal ne supporte pas les autres genres comme la tragédie. On a pris l’habitude d’écrire ou d’adapter ce type de pièces en arabe classique, langue plus riche et plus nuancée. C’est pour cela que le public marocain n’a jamais pu se familiariser avec le genre tragique. Le théâtre chez nous est presque toujours synonyme de comédie et, depuis quelques temps, il est surtout synonyme de comédie de mauvais goût. Il existe aussi un théâtre francophone dans le pays depuis les années 80 dans le sillage des Instituts français. Certains auteurs marocains écrivent accessoirement pour le théâtre en français:Tayeb Seddiki écrit des pièces en français depuis les années 90.

Nabyl Lahlou, à l’origine comédien francophone, mais il s’est longtemps consacré sans grand succès au cinéma. Il a écrit quelques pièces (Les Chrischmatury, 1975, Ophélie n’est pas morte, 1987, et actuellement en tournée, un Antigone). Abdellatif Laabi, le célèbre poète marocain a aussi écrit quelques pièces de théâtre. Mais à ma connaissance, elles n’ont jamais été jouées, sauf en arabe, par des troupes de théâtre amateur, dans des versions et des mises en scène sans valeur.
Depuis un an, on commence à voir sur les théâtres des pièces en langue berbère. Preuve sans doute que la scène marocaine échappe de plus en plus à la dictature de la langue arabe. Théâtre en arabe, en dialectal, en français, en berbère : la langue importe finalement peu. L’important est ce qu’on joue. La diversité des langues, qui fut un handicap au départ, sera finalement salvatrice pour le théâtre marocain. Un jour peut-être, nous verrons de vrais pièces, écrites par des auteurs marocains de talent, jouées par de vrais comédiens, dans de beaux théâtres, devant un parterre de connaisseurs. Nous commencerons alors à parler de théâtre.

Œuvres de Tayeb Seddiki:
tarik, 1966.
Diwan Sidi Abderrahman El Mejdoub, 1967.
La Bataille de Zellaqa, 1970.
Maqamat Badiaâ Ezzamane el Hamadani, 1971.
Essefoud, 1974.
La Légende des pauvres, 1975.
Le livre des délectations et du plaisir partagé : Vie et mort de Abû Hayyane Tawhidi, 1984.
Le Dîner de Gala (en français), 1990.
Les Sept grains de beauté (en français), 1991.
Molière ou pour l’amour de l’humanité (en français), 1994.
Nous sommes faits pour nous entendre (en français), 1997.
Il a aussi écrit en collaboration avec d’autres auteurs (Saïd Seddiki, Abdessamad Kenfaoui, Ahmed Taïeb Laalej…) une quinzaine de pièces et a adapté en arabe une vingtaine d’autres pièces.

 

Hicham Raji