Radicalisation islamiste: L’injustice sociale crée le kamikaze | Hicham Houdaïfa
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Hicham Houdaïfa   
Radicalisation islamiste: L’injustice sociale crée le kamikaze | Hicham HoudaïfaAprès qu’Abdelfettah Raydi se soit fait exploser dans un cybercafé à Casablanca le 11 mars 2007, les photos de presse et les reportages télévisés montraient la demeure du kamikaze, où vivent encore sa mère et ses six frères et sœurs: une baraque en tôles ondulées de six mètres carrées dans un grand bidonville, le fameux douar Sekouila.
Douar Sekouila est le bidonville qui a«fourni» les douze kamikazes du 16 mai 2003, responsables d’une série de cinq attentats qui ont touché Casablanca dans sa chair faisant 33 morts et une centaine de blessés. Une première dans l’histoire du royaume alaouite connu pour sa stabilité politique et sa tolérance historique. Pour commettre leur acte, les jeunes désœuvrés de ce bidonville – Casablanca compte plus de 300 de ces quartiers insalubres-, se sont débrouillés la formule sur internet: un mélange explosif d'eau oxygénée, d'acétone et d'acide chlorhydrique ou sulfurique. Tous ces produits sont en vente libre dans les drogueries du pays.

Métastase de la pauvreté
Avec le 16 mai 2003, le monde a découvert l’autre Maroc, celui des bidonvilles. Douar Sekouila situé dans le quartier populaire de Sidi Moumen a vu le jour progressivement à partir des années 60. Ses habitants proviennent majoritairement des campagnes de la Chaouiya (région de Casablanca, Settat) et des autres régions rurales du pays. Des hommes et des femmes qui ont fui la sécheresse et cherché ainsi asile dans la plus grande ville du Royaume. Dans ces quartiers-taudis, des milliers de citoyens Marocains vivent sans toilettes, sans assainissement, sans électricité et même sans eau (de rares fontaines publiques assurent le service minimum).«On assiste aujourd’hui à une métastase de la pauvreté. A Casablanca, les bidonvilles ne sont pas seulement situés à la périphérie de la ville, mais également au centre ville et à côté même des zones villas de luxe. Dans ces endroits, on est en plein Casablanca la rurale», explique un sociologue.
Près de 10% de la population casablancaise vit dans ces conditions, soit près de 400.000 personnes. Plusieurs de ces bidonvilles sont des espaces de non-droit: les symboles de l’Etat y sont parfois inexistants…
Les événements tragiques du 16 mai 2003 présentaient tous les ingrédients d’une crise sociale. Pourtant, rien, ou presque, n’a été fait.
C’est pour cette raison que les événements qui ont eu lieu quatre ans après ne sont pas une surprise.
11 mars 2007: Abdelfettah Raydi s’explose dans un cybercafé du quartier Sidi Moumen de Casablanca. Avec son ami Youssef Khoudri, ils attirent l’attention du propriétaire du cybercafé, qui remarque qu’ils surfent d’un site islamiste à l’autre. Il décide alors de leur en bloquer l’accès à partir de son poste. Les compères s’énervent. Ce qui pousse le propriétaire à vouloir appeler la police.
Abdelfettah Raydi actionne sa ceinture d’explosifs. Il meurt sur le coup.
Blessé, Youssef Khoudri est capturé à quelques mètres du cybercafé. L’enquête qui s’ensuit démontre l’existence d’un réseau de jeunes Casablancais, circulant avec leurs ceintures d’explosifs et attendant des ordres pour perpétrer des attaques terroristes. Version des sécuritaires:« il s’agissait d'une organisation terroriste en cours de formation dans le but de perpétrer des attentats contre le port de Casablanca, une caserne des Forces auxiliaires et plusieurs commissariats de police de la ville». L’enquête policière débouche, elle, sur l’interpellation d’une trentaine de suspects. Le 10 avril, autre coup de théâtre. Quatre terroristes se font exploser dans un quartier populaire de la ville, Hay Farah (littéralement le quartier de la joie) faisant un mort, un officier de police, et une vingtaine de blessés.
Parmi les kamikazes, Ayoub, frère de Abdelfettah Raydi. Trois jours plus tard, deux frères, Mohamed et Omar Maha, inconnus au bataillon, se font sauter, l’un devant le consulat général des Etats-Unis, et l’autre devant l’American language center, sans faire de victimes.
Selon les spécialistes des mouvements radicaux, ces jeunes recrues d’Al Qaida avaient perdu le contact avec les«coordinateurs». Sachant qu’ils allaient tôt ou tard être arrêtés, ils ont appliqué consciencieusement la consigne du numéro deux d’Al Qaida Ayman Al Zawahiri:«Suicidez-vous plutôt que de vous faire passer les menottes».

Déshérence sociale…
Radicalisation islamiste: L’injustice sociale crée le kamikaze | Hicham Houdaïfa
Benjamin Stora
Que s’est-il passé dans la tête de ces jeunes Marocains, prêt à mourir plutôt que d’être capturés par les forces de la police? Durant ces deux mois de mars et avril 2007, Casablanca a vécu dans la terreur. Et ses propres enfants en étaient la cause. Cette tendance suicidaire nous rappelle d’autres manifestations sociales tout aussi meurtrières. Des milliers de jeunes Marocains risquent leur vie pour des lendemains meilleurs en Espagne, en France et en Italie.«Plutôt mourir d’un seul coup que de mourir à petit feu», se disent les candidats au hrig (comprenez immigration clandestine). D’autres passent leurs journées à consommer du karkoubi (psychotropes bon marché) et à se mutiler les bras pour montrer au monde entier qu’ils n’ont plus rien à perdre. Tous ont en commun de vivre dans la marginalité et d’habiter dans le même espace: le bidonville et autres quartiers insalubres.
Au lendemain des événements d’avril 2007, l’historien Benjamin Stora a fait la déclaration suivante:«Il y a des groupes politiques qui se radicalisent à force de désespoir social et politique. Il y a une forme de déshérence sociale qui touche les nouvelles générations. Ce qui est nouveau au Maghreb, c’est la violence sur soi. Il y a des marques de désespoir absolu.» Un désespoir toujours d’actualité…


Hicham Houdaïfa
(25/11/2008)

                   Radicalisation islamiste: L’injustice sociale crée le kamikaze | Hicham Houdaïfa
                     "Preventing Violent Radicalisation 2007"

            "Avec le soutien financier du Programme Preventing Violent Radicalisation
           Commission Européenne - DG Justice, Liberté et Sécurité"

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