Immigration: la forteresse Europe | Karim Serraj
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Karim Serraj   
Immigration: la forteresse Europe | Karim Serraj
Ceuta
Au cœur de la surveillance électronique européenne, entre le Maroc et l’Espagne, est né un monstre des mers appelé Sive. Ses capteurs sensoriels balisent les eaux et permettent de détecter les embarcations qui s’approchent de l’Europe. Développé dans le plus grand secret par l’Union européenne depuis cinq ans, ce système de surveillance est une forteresse électronique impénétrable.
C’est à Cadiz que se trouve El Mando, le Centre de commande et de contrôle de la Guardia civil, grand bâtiment blanc anodin appartenant à l’armée espagnole, avec ses drapeaux au vent, son cordon sécuritaire infranchissable, son opacité.
Niché sur un balcon de mer, il domine l’entrée resserrée du détroit de Gibraltar en forme de goulot, et l’Océan Atlantique qui vient mourir ici en face de Cadiz. Autour d’El Mando commence l’Espagne des frontières, fortement militarisée depuis l’ère Aznar, une démarcation rouge pour l’Occident qui passe par les plages de Huelva, Barbate, Algésiras, Malaga, Almeria et Murcia très à l’Est, là où s’évase enfin le détroit en face de l’Algérie.
Entre ses murs pleins de mystères, El Mando abrite le projet le plus surprenant de la défense européenne. Dans une salle d’opération tapissée de gadgets technologiques, trône un énorme écran mural que l’on confondrait facilement avec un panneau de jeu vidéo. Cet écran principal de surveillance diffuse un flux continu d’images des frontières du Sud. On peut apercevoir, en jaune les côtes marocaines, en vert les villages et les agglomérations urbaines tels Tanger, Melilla ou Nador, en noir la Méditerranée et l’Atlantique qui finissent par se rejoindre le long d’une ligne imaginaire qui descend jusqu’aux îles Canaries. Il est relié à plusieurs postes qui peuvent rembobiner le film, zoomer, changer les paysages 24 heures sur 24. D’un clic, les techniciens modifient les images et se retrouvent à observer les côtes du Sahara, à l’extrême sud des îles Canaries, où commencent véritablement pour les Espagnols le territoire national et les portes symboliques de l’Europe.
Ce petit joujou de l’Union européenne, qui surveille depuis la commanderie de Cadiz tout le littoral andalou depuis Ayamonte jusqu’à Cabo de Gata, et les îles Canaries à partir d’un deuxième centre de commande localisé sur place, est tenu plus ou moins au secret pour l’instant. Lancé en 1998, mais opérationnel pour la première fois le 14 août 2002 le long d’Algésiras, à l’embouchure du détroit, l’Espagne l’a très vite étendu en décembre 2003 à Malaga et à l’île de Fuerteventura (Canaries), avant Cadiz et Grenade en novembre 2004, Ceuta en janvier 2005, Melilla et Lanzarote en Canaries à la même époque. Depuis cette date, Sive, le Système intégré de surveillance extérieure, s’est beaucoup développé et couvre désormais l’intégralité du territoire espagnol. Il est passé d’un système de contrôle exclusivement terrestre à un dispositif très complexe intégrant bandes vidéo, liaison satellitaire, radars, caméras thermiques et infrarouges, appuyé par des unités d’intervention par hélicoptères et maritimes. Ces caractéristiques technologiques, uniques en Europe, sont d’un tel niveau technologique que les ingénieurs espagnols qui ont développé Sive sont devenus les plus compétents du monde en matière de surveillance des mers.

Le Big Brother des mers

Au Maroc, les pêcheurs de la côte tangéroise parlent de “cinima” quand on leur demande s’ils se savent surveillés depuis Cadiz. Sive est un œil électronique qui ratisse les mers et les côtes intérieures. Il voit loin et large, ne rate rien dans un périmètre de vingt kilomètres ! En haute mer, toutes les embarcations qui pénètrent dans son champ visuel apparaissent nettement sur le grand écran et peuvent être accostées par la Guardia civil en quelques minutes.
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Le Détroit de Gibraltar
Le Détroit de Gibraltar s’est converti, en cinq ans, en un paquetage d’images qui défilent dans un ordinateur en veille 24 heures sur 24. “Quand nous pêchons la nuit, dit l’un des pêcheurs, ils viennent au-dessus de nous en hélicoptères et allument les projecteurs. Ils tournent deux minutes et s’en vont.”
Les Espagnols sont devenus de véritables policiers des mers du futur face à une Afrique rurale et souvent moyenâgeuse. Ces soldats blindés de technologies sont dotés, entre autre, depuis 2003, de capteurs sensoriels pouvant détecter à distance des battements de cœur.
Sur place, les militaires marocains constatent chaque jour que les vedettes et hélicoptères espagnols violent les eaux marocaines. Mais pas moins de neuf îles ou groupes d’îles (1), clairsemés dans l’entonnoir du détroit, appartiennent à l’Espagne, certaines à moins d’un kilomètre du Maroc, ce qui rend le balisage de l’œil espion du Sive très aisé. Indétectable, ennemi redoutable pour les mafias opérant par le détroit et qui sont maintenant sur le qui-vive.
Les contrebandiers ont dû adapter leurs méthodes de travail et changer leurs itinéraires de passage. La flopée d’arraisonnements de pateras (embarcations précaires), à partir de 2003, avait chamboulé les itinéraires, et fait exploser l’arrivée des clandestins dans les îles Canaries et aux portes de Ceuta et Melilla, où ils s’entassent dangereusement depuis lors. Les réseaux de drogue se sont réorganisés aussi et évitent désormais les lanchas, les hors-bord puissants qui traversaient le détroit en treize minutes chrono jusqu’aux plages andalouses. Sive les repère, calcule rapidement leur trajectoire, et envoie les données aux patrouilles de terre qui attendent la livraison des colis sur la plage pour cueillir les passeurs.
Les derniers coups de filets ont eu lieu récemment dans la zone du Tiburon (Requin), sur la plage de Sotogrande (1370 kg de marchandises), et à Curva de Palmito, près d’Algésiras (900 kg).
L’implantation du Sive est définitive, et son extension inévitable, selon des sources autorisées de Ceuta, qui citent littéralement le texte constitutif du projet: “La régulation des flux migratoires, en vue de garantir la cohabitation au sein de la société espagnole, repose en premier lieu sur la mise en marche du Système intégré de surveillance extérieure.”

En projet, un Sive pour les Balkans

Toujours selon ce texte, le programme a pour objectif de lutter à la fois contre l’immigration illégale et contre le trafic de drogue. Et ce, jusqu’à ce que la fermeture électronique de la frontière Sud soit complète, moment où théoriquement l’immigration clandestine et la circulation de la drogue via les mers seront complètement maîtrisées.
Le scénario projeté pour la frontière augure une politique de défense impitoyable contre les mouvements migratoires du Sud. Ce qui explique que l’Union européenne, un 27 novembre 2003, à Bruxelles, ait voté pour que deux pays, l’Espagne et la Grèce, abritent des centres de contrôle de l’immigration. On apprend alors que l’aire d’influence de Sive couvre, dans les textes, en réalité, toutes les eaux du Portugal, de la France et de l’Italie en face de la Tunisie qui ne sera pas épargnée par la surveillance. Le second Sive, bien grec celui-là, doit voir le jour face à la seconde route utilisée par les réseaux dans les Balkans, la Turquie, l’Egypte et la Libye. Cela implique la création d’un même bouclier de surveillance pour la Méditerranée intérieure.
Le projet à court terme de l’Union européenne concerne toute l’Europe. Il permettra à l’œil de Sive de sillonner les mers des eaux françaises à la Mauritanie, de Gibraltar aux eaux de Chypre, face au Liban et à Israël. Le projet de l’Union méditerranéenne est en gestation dans les capitales européennes, et le contrôle effectif des mers et de la Méditerranée par la rive Nord a certainement déjà commencé.
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(1)Ile de Perejil ou Leila, en face du village marocain El Horra; rocher Velez de la Gomera, à l’ouest d’El Hoceima, l’île est carrément rattachée au littoral marocain par une bande de terre ; Penon de Alhucemas, groupement de 3 îlots à l’est d’El Hoceima ; Île Alboran à 57 km des côtes marocaines et 84 des côtes espagnoles, et enfin les îles Chaffarinas, groupement de trois îles à moins d’un kilomètre du littoral marocain et proche de l’Algérie.


Immigration: la forteresse Europe | Karim Serraj * «Le courrier de l’Atlas» est le magazine du Maghreb en Europe. Cet article est repris du n°18 publié en septembre 2008. Pour s’abonner au «Courrier de l’Atlas», téléchargez le bulletin d’abonnement et envoyez-le à l’adresse indiquée.
Karim Serraj
(02/10/2008)


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