Militantes du sens | Kenza Sefrioui
Militantes du sens Imprimer
Kenza Sefrioui   
Etre artiste au Maroc est loin d’être évident : absence de véritables circuits culturels, préjugés, certitude d’une vie plus qu’instable matériellement… Les jeunes femmes marocaines n’en ont pas pour autant renoncé à affirmer leur voix dans le champ du pouvoir symbolique.

Militantes du sens | Kenza Sefrioui
La Terre de Zola
Jamila El Haouni, comédienne. L’émotion au service de la lucidité

«Zid, Jamila!»(1) Les ordres de Jaouad Essounani, le metteur en scène, ne se discutent pas. A bout de souffle, Jamila El Haouni, reprend le travail de sa crise d’hystérie. Elle interprète le rôle d’une jeune femme qui tombe dans la prostitution après une relation hors mariage qui l’a obligée à avorter. Hurlements, roulades à même le parquet de la salle de répétitions, elle poursuit encore dix minutes puis s’écroule, épuisée, jambes par-dessus la tête, couverte de bleus. D’Hommages , montée par la jeune compagnie Dabateatr, est une pièce d’une stupéfiante modernité, qui revisite les symboles forts de la mémoire collective marocaine. Elle y joue aux côtés de ses camarades de promotion ainsi que de comédiens venus du Liban, du Luxembourg, de Belgique et de France. Un rôle nouveau qui repose sur le corps des acteurs, plus que sur leur capacité à dire des textes. «Je n’aime pas les rôles faciles, comme jouer son propre personnage, je n’y ai aucun plaisir , confie Jamila. Il faut que le scénario me marque, que le personnage m’interpelle, me touche, me fasse réfléchir» .
A 29 ans, cette jeune comédienne originaire de Marrakech a déjà un riche parcours artistique. Tout a commencé grâce à son professeur de français au lycée, Mohamed Machti, qui écrivait et enseignait le théâtre: «Il m’a dit : «Passe le concours, tu vas réussir !»» . En 1999, elle entre donc à l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle (ISADAC) à Rabat. Elle se souvient des cours d’interprétation et de chant, du travail sur la voix, le corps, la lumière, passe des heures à la bibliothèque et à la vidéothèque. «J’étais paresseuse en dessin et en scénographie. J’étais plus intéressée par les formations pratiques : exercices, adaptation d’un roman etc.» Après deux années en tronc commun, elle se spécialise en interprétation. L’ISADAC, c’est aussi l’histoire d’amitiés solides qui se poursuivent dans le travail artistique. A sa sortie de l’école, en 2003, les rôles s’enchaînent: Maître Puntila et son valet Matti , monté par Chafik Shimi pour la télévision, puis dans sa série Woujaâ trab , inspiré de La Terre de Zola. Elle y rencontre son mari, Amine Ennaji. Puis il y aura les téléfilms Iâlan filjournal (Annonce dans le journal) de Idriss El Idrissi, Miyah souda (Eaux noires) d’Abdeslam Glaâi, Bila houdoud (Hors limites) de Nassim Abbassi, et autres courts et longs métrages. Mais sa troupe de prédilection, c’est Dabateatr, pour son travail «respectueux et artistique» . Avec eux, elle a joué Chamâa , adaptation de La Jeune Fille et la mort d’Ariel Dorfmann, en darija, transposée dans le contexte marocain de l’Instance équité et réconciliation. Un rôle intimiste, sur le thème de la justice et de la vengeance.
«C’est un métier où je m’amuse, dont j’aime la liberté» , confie-t-elle, même si elle regrette de ne pas voir souvent son mari, comédien aussi. Pragmatique, elle appartient à un syndicat des professionnels du théâtre. Avec un sourire attendri, elle se rappelle que sa famille, inquiète pour son avenir, l’avait tièdement encouragée. «Maintenant, ils sont fiers de me voir à la télévision!» . C’est auprès d’eux qu’elle se ressource: «Mes huit frères et sœurs aînés sont fonctionnaires, mais ce sont tous des artistes dans l’âme. Ma sœur a voulu faire du théâtre, mais à son époque, à la fac, l’atelier n’était pas bien fréquenté». Elle estime qu’elle n’a pas eu à se battre pour son choix : «Avant, il n’y avait que des femmes très indépendantes et de très fortes personnalités en révolte contre leurs familles qui faisaient du théâtre. Pour ma génération, c’est plus facile. Ma famille est ouverte, mais n’aimerait pas que je joue certains rôles, les rôles nus par exemple. Moi, ça ne me gênerait pas, si le rôle est intéressant» . Ses motivations? «Je n’ai jamais rêvé d’être une star. J’aime être sur scène et m’amuser. J’ai fait ce choix sans m’en rendre compte, puis c’est devenu mon travail» . Un travail dont l’exigence et la dureté ne la rebutent pas. Elle admet parfaitement l’idée de son metteur en scène que c’est en poussant les comédiens au-delà des limites de leur résistance physique, que spontanément, de la mémoire de leur corps, ils produisent le geste juste. Si elle joue en français et en anglais, c’est en darija qu’elle estime pouvoir communiquer le plus d’émotion. Car «le théâtre, en dénonçant l’hypocrisie sociale, est une fenêtre pour dire ce qu’on ne dit pas à la télévision, à la radio, ni dans l’éducation» . Et c’est par l’émotion qu’elle peut faire passer son message et œuvrer pour un Maroc plus juste.

Militantes du sens | Kenza Sefrioui
Bouchra Ouizguen
Bouchra Ouizguen, danseuse

«Danse d’existences, danse de résistances»
La danse contemporaine? C’est pour Bouchra Ouizguen «une quête, une recherche existentielle infinie. Je ne sais pas encore définir ce que c’est, car ce serait l’encadrer… Je cherche encore» . Le parcours de cette jeune femme de 28 ans, née en 1980 à Ouarzazate, est en effet une longue quête faite de passion et d’incertitudes. Danser est sa passion de toujours, «depuis toute petite, dans les mariages et les fêtes» . Mais si danser de manière récréative est socialement admis, en faire sa profession l’est beaucoup moins: «A quelques rares exceptions, j’ai été vivement découragée par mon entourage. Mais les règles sont faites pour être enfreintes!» , rappelle-t-elle, en faisant observer qu’il n’y a pas qu’au Maroc que «le métier d’artiste n’est jamais encouragé. C’est un choix de vie difficile et marginalisé» . Le pari de Bouchra a été d’autant plus osé que «la danse contemporaine était un art nouveau et jeune au Maroc» . Rien autour d’elle n’est venu la sensibiliser à cet art: «je ne connaissais que les cours de danse classique, à destination, disons-le, d’une bourgeoisie marocaine – un monde et une esthétique qui ne m’attiraient pas. Je connaissais également les danses traditionnelles des berbères, des chikhates… qui eux aussi sont inscrits dans mon corps sans que j’ai à les apprendre, parce qu’ils font partie de ma culture» . Bouchra estime qu’elle a été autodidacte jusqu’à 18 ans. Danseuse orientale professionnelle à 17 ans, elle avait pour seul modèle marocain sa prof de philosophie, qui l’a ouverte aux écrivains, philosophes et poètes du monde arabe. Mais, souligne-t-elle: «Nous n’avions pas de modèle de danseur ou danseuse chorégraphe marocain» .
C’est en 1998 qu’elle a découvert la danse contemporaine, grâce aux stages organisés lors de la tournée d’artistes à l’Institut français de Marrakech. «C’est mon 3ème stage qui a remis en question ma vie, au point de ne plus vouloir parler pendant une semaine. C’était avec Bernardo Montet. On était une trentaine de stagiaires, dont 95% de garçons, ce qui est rarissime en danse. Mon 4ème stage n’a fait que confirmer que j avais envie de faire carrière, c’était avec Mathilde Monnier». Bouchra obtient ensuite deux bourses d’études, la première pour suivre une formation professionnelle au Centre chorégraphique de Montpellier, puis une autre pour une résidence au Centre national de la danse à Paris, auprès du chorégraphe Boris Charmatz.
A son retour au Maroc, elle doit affronter la dure réalité: «Faire un métier de danseuse chorégraphe au Maroc, soit t’es folle soit t’es P…ou les deux. Je ne suis ni l’une ni l’autre. Pour les garçons, ce n’est pas mieux : le domaine du corps, et surtout l’art chorégraphique, sorti d’un cadre festif, est forcément douteux, dérangeant au départ. C’est peut-être une idée de l’entourage proche, mais certainement pas de la société, si j’en juge par les salles pleines de gens qui viennent voir la danse contemporaine» . Loin de se décourager, elle crée en 2001 une compagnie, Anania, avec Taoufiq Izeddiou et Said Aït El Moumen. Un défi: «à l’heure où tous les danseurs fuyaient le Maroc par manque de perspectives, formations, subventions, publics… nous nous sommes attelés en équipe à créer nos propres cadres» . Pas de studio? La compagnie travaillera dans un appartement. Elle organise des formations, des résidences de création, et même un festival, «On marche», qui en est à sa 4ème édition, a obtenu il y a deux ans un soutien du ministère de la Culture et permet aux chorégraphes marocains de donner une visibilité à leur travail, et de décrocher des programmations et des soutiens financiers.
Depuis deux ans, Bouchra peut vivre de son art, grâce aux tournées de ses créations à l’étranger, et parce qu’elle danse aussi dans une compagnie française. Mais, se souvient-elle, «ça n’a pas toujours été le cas. J’ai fait des choix radicaux : pas d’événementiels, pas de galas pendant des années, pas de cours dans des salles de gyms amaigrissantes (alors que c’étaient et ça reste les seuls moyens de gagner sa vie en danse au Maroc), quitte à me contenter de très peu pour vivre». La danse, «une obsession» qui emplit entièrement sa vie, «demande des sacrifices. Ce n’est pas une vie de luxe, dans laquelle on pourrait s’enrichir. Nous vendons ce qu’on ne peut accrocher chez soi, de l’impalpable, de l’imaginaire, des images, de la poésie, des questions, des sensations…» Hors de question de «marchandiser» cet art, de «rester dans un autisme créatif et ne penser qu’à ma carrière» . La danse pour elle est «une pensée en mouvement à partager ou désapprouver partout où mon corps et mon esprit vont». Quand on lui demande si elle se considère comme une pionnière, elle s’étonne presque: «Je ne sais pas. Si c’est au sens ou si je suis parmi les premières au Maroc à en avoir fait ma vie et ma profession, alors oui. Si c’est au sens de qualité de travail, ce n’est pas à moi d’en juger» . Ses plus grandes satisfactions? «Avoir transmis cette envie de danser à d’autres jeunes de Marrakech, qui en font aujourd’hui leur profession».
Militantes du sens | Kenza Sefrioui
Bouchra Ouizguen a Montpellier
Pourtant, le chemin est encore long: «je ne suis pas encore satisfaite, j’ai l’impression de n’avoir encore rien fait. Il y a tellement à faire au Maroc, l’art est un chantier à l’abandon… Les aides viennent repeindre parfois les bâtiments. Mais les fondations ne sont ni solides ni remises en question. J’ai l’espoir que ça changera, je reste optimiste et je fais ce que j’ai à faire» . Anania qui se bat contre le manque de moyens, a dû interrompre son programme de formation avant de le reprendre «à petite échelle» . Bouchra est une militante de son art. Elle rappelle qu’aujourd’hui, les seuls soutiens de la danse sont les Instituts français et le Service d’action culturelle et de coopération de l’ambassade de France. Elle pointe les problèmes de tous les artistes chorégraphiques: « pas de formation professionnelle au Maroc, pas de lieux permanents pour danser, alors que c’est un outil indispensable, pas sur des tranches horaires mais à plein temps, quotidiennement, pour de réels projets qui s’ancrent dans le temps, pas d’aide régulière à la création ni à la diffusion chorégraphique contemporaine» … Convaincue que «l’art permet à une société d’avancer, aide à la construction de l’individu et de sa pensée» , elle s’interroge: «est-ce que chaque individu à sa naissance au Maroc a des chances égales pour y accéder? Qu’est-ce qu’on laisse aux jeunes qui viendront après nous, dans cinq ans, dix ans?» Si être artiste au Maroc, c’est être «un grain de sable dans le désert» , elle martèle que «la demande est là, des jeunes, des artistes, et des publics, les projets sont également là». En temps que membre d’un collectif de chorégraphes, la compagnie Anania, «je suis sur une dune de sable, sur laquelle je peux monter pour avoir une vision plus lointaine que ma personne. Celle de l’avenir de la danse ici. Celle d’une association d’individus en mouvements auxquels peuvent se joindre d’autres individus».
Kenza Sefrioui
(02/06/2008)

1) Continue, Jamila

mots-clés: