Maroc: les médias de la haine pourraient déstabiliser le pays | article paru dans l’Arab Press Network
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La médiatisation de cette soirée privée s'est soldée par un procès et au final à des condamnations à de la prison ferme le 16 janvier à l'encontre des personnes présentes à cette fête. L'annonce d'un tel verdict n'a fait qu'attiser la guerre par éditoriaux interposés que se livraient les titres indépendants francophones TelQuel et Le Journal Hebdomadaire au quotidien arabophone Al Massae depuis la publication par ce dernier de photos à visage découvert prises lors de cette fameuse soirée privée qui allait ainsi devenir l'affaire du «mariage supposé homosexuel». Dernier rebondissement en date, Rachid Nini, directeur d' Al Massae , est assigné à comparaître le 22 février dans le cadre d'un procès en diffamation intenté par le parquet de Ksar El Kebir, la petite bourgade au Nord du Maroc où s'est déroulée la fête.

APN a demandé à Said Essoulami, Directeur du Centre pour la Liberté des Médias base à Casablanca son sentiment sur cette affaire et les leçons qu'il convient d'en tirer.

APN: Quels commentaires vous inspirent les échanges houleux entre certains titres déclenchés par l'affaire de Ksar el Kebir?
Maroc: les médias de la haine pourraient déstabiliser le pays | article paru dans l’Arab Press Network
Said Essoulami
Said Essoulami: Al Massae a attaqué tous ceux qui ont critiqué le discours de la haine et l'incitation à la violence diffusée par les médias durant les événements de Ksar El Kebir. Rachid Nini, directeur d' Al Massae a insulté Ali Amar, le directeur du Journal Hebdomadaire , Ahmed Benchemsi, directeur de TelQuel , et moi-même parce que notre centre, le CMF-MENA, a publié le premier un communiqué condamnant le comportement haineux des quotidiens arabophones Al Massae et Assabahia , et Attajdid contre la minorité homosexuelle considérant qu'il s'agit là d'une violation de la vie privée qui les met en danger. Et effectivement les jours qui ont suivi, des foules de jeunes ont attaqué des domiciles privés et celui de la personne qui aurait organisé la fête gay a été saccagé. Une personne a dû trouver refuge auprès de la police. Des manifestants à Ksar El Kebir avaient déclaré qu'ils étaient informés par Al Massae . Ces événements sont très graves. Certains titres se tournent vers la haine et l'incitation à la violence pour vendre davantage. Ils se moquent des conséquences de leurs discours. Ils pensent qu'ils sont en train de rendre un grand service à la société en protégeant ses valeurs contre les déviants de tous bord.

APN : Ces échanges sont-ils à l'image des tensions qui agitent la société marocaine?
SE: L'échange entre les deux titres est normale car chacun des deux représente un courant politique et idéologique dans le pays. Grosso modo, Al Massae défend les valeurs traditionalistes proches du courant islamiste et TelQuel les valeurs modernistes proche de la gauche libérale.

APN : Qu'a révélé cette affaire de l'éthique et du professionnalisme de la presse marocaine?
SE: Cette affaire pose avec acuité le problème de la couverture par les medias de la diversité sexuelle, culturelle, politique et idéologique dans notre pays. Les journalistes utilisent inconsciemment des stéréotypes et des clichés pour décrire la vie des personnes atteintes du sida, les réfugiés africains, les prostituées, les mendiants et les sans abris. En outre, ils s'attaquent aux artistes, aux écrivains et autres groupes qui ont un avis différent de la pensée dominante. Les minorités sont perçues comme des parasites, des déviants ou des dangers pour la société. Cette représentation manipule un certain public qui est prêt à extérioriser ses frustrations dans la haine, le racisme et la violence.
Aucun travail n'est fait sur le devoir des journalistes de respecter les droits et libertés des gens, leurs vies privées, ni sur la manière dont ils doivent traiter les sujets en rapport avec la diversité de la société. Le CMF-MENA lancera en coopération avec une dizaine de publications marocaines une campagne sur les médias et la diversité. Il faut intervenir maintenant avant que les choses n'aillent plus loin. Les medias de la haine peuvent facilement surgir pour déstabiliser le pays. Les expériences des autres pays sont là pour nous servir d'avertissement.

(article paru dans l’Arab Press Network le 20 février 2008)

(22/02/2008)