Maroc: alerte aux faucons. Entretien avec Nadia Salah, directrice des rédactions d'Eco-Medias | babelmed
Maroc: alerte aux faucons. Entretien avec Nadia Salah, directrice des rédactions d'Eco-Medias Imprimer
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  Comptant 230 collaborateurs, Eco-Medias est l'un des groupes de presse les plus dynamiques du Maroc. L'Economiste, son navire amiral, est le premier quotidien économique du pays. Assabah, généraliste arabophone créé en 2000, caracole en tête des journaux marocains avec un tirage quotidien de 93 313 exemplaires. La dernière initiative de ce groupe? Le lancement de Radio Atlantique qui émet en français et en arabe depuis décembre 2006.
Nadia Salah, directrice des rédactions d'Eco-Medias a accordé un entretien à APN. Elle y pointe du doigt les faucons qui menacent la liberté de la presse, dénonce les financements occultes, explique pourquoi les gratuits sont voués à une courte vie et dévoile le tout dernier projet de son groupe qui a fait de la diversification son mot d'ordre.
APN: En quoi consiste la direction des rédactions du groupe?
Nadia Salah: Je suis juridiquement responsable du contenu des trois rédactions, ce qui est assez dangereux quand la loi prévoit des peines de prison. Mon rôle consiste à permettre certaines synergies. Par exemple, L'Economiste étant la plus ancienne et la plus grosse rédaction avec 32 journalistes, personne ne peut trouver une information économique avant lui. Pour ce secteur, il fait donc office d'agence de presse. En revanche, en matière de faits-divers, personne ne peut battre Assabah. Je passe mon temps dans les conférences de rédaction. Mon poste a été créé pour établir un contact entre les trois rédactions et faire en sorte que l'information trouvée soit partagée même si chacun a sa manière de la traiter, puisque les deux journaux et la radio ne se ressemblent pas. Le quotidien en français est élitiste. Le quotidien arabophone est très grand public, c'est de loin le numéro un en termes de vente.
APN: Vous évoquiez la dangerosité d'un code de la presse prévoyant des peines de prison. Le nouveau texte ne les a pas abolies.
NS: En maintenant les peines de prison pour les cas de diffamation, la réforme du code de la presse ne concrétise ni les promesses faites par le gouvernement ni nos demandes. Cette abolition est notre grande revendication. Abdelmounaïm Dilami, le président du groupe Eco-Medias qui est aussi président de la Fédération Marocaine des Editeurs de Journaux (FMEJ) a protesté et nous avons décidé de partir en guerre contre ce code. Aujourd'hui, le processus d'adoption est suspendu et c'est au prochain gouvernement que reviendra cette tâche après les élections de septembre.
APN: Avez-vous des réserves sur d'autres dispositions de ce code?
NS: Le nouveau texte n'a pas supprimé l'entrave posée au journalisme d'investigation en exigeant une preuve écrite de ce que l'on avance. Autrement dit, il contraint le journaliste couvrant une affaire de corruption à produire les reçus de l'argent de la corruption.
Autre point, l'accès à l'information qui reste problématique. Il faudrait que les fonctionnaires soient obligés de donner l'information or ils se réfugient derrière leur droit de réserve.
Le financement occulte des journaux est également une pratique anti-libérale qui doit être éradiquée. Le Maroc est une royauté où les partisans sont en lutte autour du palais. Ils ont le pouvoir de faire financer des journaux et ont permis l'apparition de titres au financement occulte qui perturbent le marché. Cette procédure permet de maintenir en vie des journaux qui ne devraient pas exister.

APN: Etes-vous de celles et ceux qui estiment que le gouvernement mène actuellement une offensive contre la presse? D'aucuns parlent même de Benalisation du Maroc?
NS: Non, je ne vois pas une telle offensive, encore moins une Benalisation. En revanche, je constate la présence de courants opposés dans le gouvernement et au palais. Par exemple, le ministre de la Justice, M. Bouzouba, est toujours en première ligne pour interdire les journaux. Un autre faucon est le secrétaire général du gouvernement, Maître Rabiah, qui a rang de ministre et qui s'est révélé un faucon parmi les faucons. Il voulait une loi qui interdise les sondages au Maroc!
Le ministre de la communication, Benabdallah, est du côté des colombes mais il n'a pas beaucoup de poids. Le Premier Ministre Driss Jettou est plutôt une colombe, mais de temps en temps il donne un os à ronger aux faucons. Et puis il y a ce paradoxe: ce sont des proches du palais qui ont démarché les investisseurs privés (dont des actionnaires de L'Economiste, donc nous savons de quoi nous parlons!) pour qu'ils financent TelQuel et ce sont les mêmes qui se plaignent que TelQuel leur échappe....

APN: Que pensez-vous de l'émergence des journaux gratuits au Maroc? Votre groupe prévoit-il d'en lancer?
NS: Nombre de gratuits sont apparus récemment mais ils font faillite au bout de trois mois. Le problème n'est pas la qualité. Notre groupe a été approché par un gratuit qui souhaitait qu'on le rachète mais tant qu'il n'y aura pas de métro au Maroc, on n'investira pas sur ce créneau. A ce jour, il ne me semble pas qu'ils aient eu un impact sur la diffusion de la presse payante.

APN: La récente libéralisation des ondes a-t-elle eu un impact sur la presse écrite?
NS: Pas encore. Dans notre groupe, les opinions divergent. Notre président pense que le risque de concurrence existe et nous demande d'être prudents quand on puise dans les articles des rédactions de L'Economiste ou d'Assabah. Il nous incite à de ne pas abîmer les scoops. J'aurai plus tendance à penser que la radio est finalement une bonne introduction à l'information. L'avenir nous dira qui a raison.

APN: L'Economiste a été l'un des premiers journaux à disposer d'un site Web. Engrange-t-il des recettes publicitaires?
NS: Le site de L'Economiste existe depuis 1993, c'est le deuxième journal au monde après The Irish Times à avoir pignon sur Web. Nous n'avons pas trouvé le modèle économique qui fasse vivre notre site Internet. Les annonceurs ne sont pas intéressés et nous n'avons pas de publicité sur notre site depuis quatorze ans qu'il existe. Au Maroc, la publicité en ligne ne décolle toujours pas. Mon sentiment est qu'une vision traditionaliste persiste tant dans les agences de publicité que parmi les annonceurs. L'âge des personnes qui prennent des décisions y est pour beaucoup.

APN: Après le lancement de la radio, le groupe a-t-il d'autres projets en vue?
NS: Nous allons créer une école de journalisme. Le Maroc connaît une croissance économique inouïe depuis 30 ans et les ressources humaines ne suivent pas toujours. Nous avons pris contact avec l'école supérieure de journalisme de Paris pour dupliquer le même concept à Casablanca. Nous aimerions l'élargir à tous les métiers de la communication. L'école devrait ouvrir pour la rentrée 2008.

(article paru dans le site www.arabpressnetwork.org)

(04/09/2007)
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