Entretien avec Sanna Elaji | babelmed
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Entretien avec Sanna Elaji | babelmed
Journaliste, romancière, blogueuse, Sanna Elaji, a 30 ans et une plume incisive. Un de ses récents articles, Blagues: comment les Marocains rient de la religion, du sexe et de la politique, publié dans Nichane lui a valu, ainsi qu'à son rédacteur en chef Driss Ksikes, un procès en janvier dernier. Verdict? Trois ans de prison avec sursis, une amende de 80 000 dirhams (7 200 euros) et la suspension de Nichane (19 500 exemplaires) pendant deux mois. À l'heure où cet hebdomadaire généraliste arabophone lancé en septembre 2006 retrouve de nouveau le chemin des kiosques, APN (Arab presse network) s'est entretenu avec cette jeune journaliste.

APN : Nichane a été suspendu deux mois suite à un de vos articles sur les blagues ayant trait au royaume et à l'islam. Comment est née l'idée d'un tel sujet?
SE: A Nichane, lors de la conférence de rédaction, nous choisissons ensemble les thèmes à traiter, les titres, l'angle ... ça s'est passé ainsi pour le dossier sur les blagues. L'idée a été annoncée, j'ai proposé de la réaliser et j'ai commencé mon travail.

APN: Avez-vous été surprise par la tournure des choses depuis la publication ? Pensiez-vous que ce sujet risquait de susciter tant de remous?
SE: Pas du tout. Pour moi comme pour toute l'équipe de Nichane, ce dossier traitait un phénomène de société et on ne s'attendait pas du tout à ce qu'il crée autant de remous.

APN: Auriez-vous souhaité que Nichane fasse appel suite au premier verdict prononcé?
SE: Non. Le choix de ne pas faire appel était partagé par nous tous. Pour des raisons personnelles d'abord, je n'avais pas envie d'être à nouveau confrontée aux questions kafkaïennes du juge, aux caméras etc. En outre, en appel, le jugement risquait d'être plus sévère. L'enjeu étant religieux, nous n'avions pas le soutien de la population qui dans sa majorité n'avait pas eu le dossier entre les mains mais nous condamnait d'avance.
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Sanna Elaji
APN: Nichane paraît de nouveau. Qu'avez-vous fait pendant les deux mois de suspension? Quelle est votre état d'esprit à l'heure où la publication s'apprête à retrouver ses lecteurs? Est-ce la même équipe qui continue?
SE: Nichane a repris le 17 mars. Pendant les trois mois de suspension (Nichane a été interdit par le Premier ministre un mois avant le verdict), nous avons continué à travailler en préservant le même rythme: délais de bouclage respectés, conférence de rédaction... Le magazine ne sortait pas, mais toute l'équipe travaillait normalement et les articles étaient préparés. Il ne nous manquait que le contact avec le lecteur qui, aujourd'hui, a repris de plus belle.
Nous continuons l'aventure sans Driss Ksikes, l'ancien directeur de la publication et rédacteur en chef, qui a choisi de se consacrer à sa vraie passion: la littérature. Il a été remplacé par Redouane Ramdani.

APN: Pensez-vous pouvoir garder la même liberté de ton dans vos prochains articles? N'y a-t-il pas le risque que vous vous autocensuriez à l'avenir?
SE: Je craignais cela. Mais finalement, non... J'écris avec toujours autant de liberté. Pour moi, comme pour mes collègues à Nichane, cette crise était une expérience de plus... Mais elle ne nous empêche pas de travailler.

APN: Vous êtes à la fois journaliste, blogueuse, romancière ... mais quel espace (journal, blog, roman) vous offre la plus grande liberté?
SE : Les trois... Ils sont complémentaires... Quoique je blogue de moins en moins, faute de temps et d'envie ! Ceci étant, le blog s'avère un extraordinaire vecteur de communication surtout dans une société où la parole a été longtemps muselée. Tout d'un coup, les gens peuvent dire tout ce qu'ils veulent sans censure aucune ce qui n'exclut pas de nombreux dérapages. Sur mon blog, j'ai reçu des insultes de personnes qui ne partageaient pas mon avis ! J'estime qu'il s'agit d'une phase passagère et que l'on est dans un processus d'apprentissage de la culture du dialogue et de la démocratie. Les blogs constituent un moyen de plus de libération de la parole.
(21/04/2007)
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