On ne rigole plus au Maroc… | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
  On ne rigole plus au Maroc… | Catherine Cornet De tristes antécédents
Le 18 décembre, le Journal Hebdomadaire, le magazine indépendant marocain dirigé par Aboubakr Jamaï était condamné à payer 3 millions de dirhams de dommages et intérêts (270 000 euros) suite à une plainte pour diffamation déposée par le centre européen de recherche, d’analyse et de conseil en matière stratégique (ESISC). La condamnation financière revenait, selon tous les observateurs, à exiger la fermeture de ce journal de grande qualité, à l’esprit indépendant, qui publie, entre autres, d’importantes enquêtes d’investigation. Tout le monde se souvient, avant cela, de la condamnation du journaliste Ali Lmrabet, directeur du journal satirique «Demain/Doumane» interdit d’écrire pendant dix ans dans le royaume marocain. La liberté de la presse au Maroc se porte décidément mal. Il semblerait en effet que face à elle, la justice royale ait perdu tout sens de l’humour.

L’affaire Nichane
Le 21 décembre 2006, c’était donc au tour de la revue arabophone «Nichane» de souffrir de lourdes sanctions. Dans son édition du 9-15 décembre 2006, l’hebdomadaire proposait un dossier de société intitulé “Blagues: comment les Marocains rient de la religion, du sexe et de la politique”. Il consistait à reporter certaines plaisanterie «Nouktas» que l’on peut entendre un peu partout dans le royaume, des salles de classe aux cafés.
Les journalistes racontent, dans un communiqué de soutien à leur directeur, la réunion de rédaction qui a précédé la publication du numéro incriminé: «Collectivement, la décision est prise de prêter une attention particulière aux blagues les plus fréquemment racontées par les Marocains (comme, d’ailleurs, par tous les peuples du monde): celles portant sur la religion, la sexualité et la politique. Il a été décidé que nous en publierions quelques échantillons (que nous sélectionnerions parmi les plus «soft» de celles que se racontent les Marocains tous les jours), et que l’essentiel du dossier serait consacré à l’analyse de ses blagues, et à l’étude des enseignements qu’elles comportent sur la culture collective des Marocains».
Pour les journalistes de l’hebdomadaire, il ne s’agit aucunement de provocation, le dossier «de par son sujet et son angle d’attaque, se voulait à la fois ludique et informatif». Le 21 décembre, le Premier ministre Driss Jettou interdisait la diffusion de l’hebdomadaire et ordonnait son retrait des kiosques.
Le 8 janvier 2007, le procureur du roi a requis une peine de trois à cinq ans de prison ainsi que l’interdiction d’exercer et une amende à l’encontre de Driss Ksikes, directeur de publication de l’hebdomadaire et de la journaliste Sanaa Elaji. Ils sont poursuivis pour «atteinte à la religion islamique» et «publication et distribution d’écrits contraires à la morale et aux mœurs». Il a également réclamé la fermeture définitive du journal.
On ne rigole plus au Maroc… | Catherine Cornet L’organisation internationale Reporters sans frontières, qui suit le procès de près, a fermement condamné cette décision : “Nous sommes consternés par ce réquisitoire insensé. Nous ne voulons pas envisager que le tribunal reprenne à son compte les positions archaïques et ultra-répressives du procureur. La justice marocaine avait déjà pris une décision moyenâgeuse en interdisant au journaliste Ali Lmrabet d’écrire pendant dix ans. Nous n’osons pas imaginer que ce scénario se répète avec Nichane. Il y a manifestement un gouffre entre les déclarations des autorités, qui vantent un Maroc moderne et démocratique, et la réalité à laquelle sont confrontés les journalistes. Une réalité marquée par des procès expéditifs et de lourdes condamnations qui mettent chaque jour un peu plus à mal la presse indépendante”.
Joint par RSF, Driss Ksikes s’est dit surpris par la sévérité du réquisitoire. “Alors que nous sommes jugés selon le code de la presse, le procureur a requis l’interdiction d’exercer qui n’est prévue que dans le code pénal”, a ajouté le directeur de Nichane.

Le jugement a été mis en délibéré jusqu’au 15 janvier et une pétition pour le soutien de l’hebdomadaire est en ligne à l’adresse suivante: www.nichane.ma
Ces interdictions répétées et l’attention particulière portée aux «atteintes à la religion islamique» pourraient être liées aux prochaines échéances des élections législatives marocaines. Il n’est un secret pour personne, qu’à l’automne 2007, le parti islamique, le Parti de la justice et du développement (PJD), pourrait remporter une victoire politique très importante au Maroc. Catherine Cornet
(11/01/2007)
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