Partir, de Tahar Ben Jelloun | babelmed
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Au moment où une vaste conférence ministérielle sur la maîtrise des flux migratoires se conclut à Rabat, la lecture du dernier ouvrage de prolixe écrivain marocain donne à entendre une autre voix. Rêves d’ailleurs, envie de réussite sociale et matérielle, détermination dévorante, prostitution, homosexualité, exploitation, tout est dit dans ces 270 pages publiées chez Gallimard.

La conférence de Rabat des 10 et 11 juillet a rassemblé une bonne partie des pays africains, maghrébins et européens les plus concernés par le phénomène de l’émigration illégale. Peu de grain à moudre pour le grand public, mais en tout cas une première esquisse de discussion globale du sujet. L’occasion aussi pour les télévisions européennes de montrer des images tragiques - aujourd’hui aux Canaries, hier sur les barbelés de Ceuta ou dans le désert libyen, demain dans les eaux de Lampedusa - des milliers de désespérés qui tentent le tout pour le tout pour rejoindre l’Europe. Des images émouvantes aussi, tel ce jeune marocain aperçu sur une télévision française et qui tente sans relâche de se faufiler dans le port de Tanger et de s’y glisser sous un camion en partance.

Nul ne sait quand et comment les paroles lisses de la diplomatie mettront un peu d’humanité sur la tragédie quotidienne des clandestins venus d’Afrique, mais au moins Tahar Ben Jelloun nous livre, en version romancée certes, un peu du subconscient de tous ceux qui, du côté de Tanger, rêvent de «brûler» le détroit et tenter leur chance vers l’Espagne et la vaste Europe.

Rêves d’ailleurs, envie de réussite sociale et matérielle, vie bornée d’ouvrières décortiquant les crevettes pour un maigre salaire, détermination dévorante, prostitution, homosexualité, exploitation, mafia de la drogue, assassinat, Frères musulmans, tout est dit dans ces 270 pages publiées chez Gallimard. Un habile mélange de vérités ordinaires, de romance et de politique, avec ce qu’il faut de critique des autorités marocaines.
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Tahar Ben Jelloun
Azel est le personnage central du roman. Sa «lettre à son cher pays» résume l’argument du livre:

Aujourd’hui est un grand jour pour moi, j’ai enfin la possibilité, la chance de m’en aller, de te quitter, de ne plus respirer ton air, de ne plus avoir à subir les vexations et humiliations de ta police, je pars, le cœur ouvert, le regard fixé sur l’horizon, fixé sur l’avenir: je ne sais pas exactement ce que je vais faire, tout ce que je sais, c’est que je suis prêt à changer, prêt à vivre libre, à être utile, à entreprendre les choses qui feront de moi un homme debout, un homme qui n’a plus peur, qui n’attend pas que sa sœur lui file quelques billets pour sortir, acheter des cigarettes, (…), qui n’aura plus besoin de montrer son diplôme pour dire qu’il ne sert à rien, je m’en vais, mon cher pays, je traverse la frontière, je me dirige vers d’autres lieux muni d’un contrat de travail, je vais enfin gagner ma vie (…).

Je ne te quitte pas définitivement, tu me prêtes seulement aux Espagnols, nos voisins, nos amis. Nous les connaissons bien, longtemps ils ont été aussi pauvres que nous, et puis un jour Franco est mort, la démocratie est arrivée, suivie de la prospérité et de la liberté. J’ai appris tout cela à la terrasse des cafés (…). Nous avons fini par entendre des voix, persuadés qu’à force de fixer les côtes une sirène ou un ange aurait pitié de nous et viendrait nous prendre par la main pour nous faire traverser le détroit. La folie lentement nous guettait lentement. C’est comme cela que le petit Rachid s’est retrouvé interné à l’hôpital psychiatrique de Beni Makada. Personne ne savait de quel mal il soufrait, il ne répétait plus qu’un seul mot, «Spania», et refusait de s’alimenter, espérant devenir assez léger pour s’envoler sur les ailes de l’ange!».


(Partir, Tahar Ben Jelloun, NRF, Gallimard, janvier 2006)
Rédaction Babelmed
(11/07/2006)
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