De l’usage des charniers au Maroc (II) | charnier, fosse commune, sépulture, Instance d’Equité et de Réconciliation, IER, Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
De l’usage des charniers au Maroc (II) | charnier, fosse commune, sépulture, Instance d’Equité et de Réconciliation, IER, Hicham Raji
Démarche sincère ou règlement de comptes?
La question à se poser, si on a un minimum de jugeote est: qu’est-ce qui a décidé l’Etat marocain à révéler l’existence de ces charnier ? Et pourquoi aussi tardivement ? L’hypothèse qu’on n’en connaissait pas l’existence est invraisemblable, bien sûr. Beaucoup de témoins, ne serait-ce que parmi les services de l’administration et même des collectivités locales, devaient être dans le secret des Dieux. Mais la loi du silence leur en interdisait la révélation. L’IER elle-même, lors de ses travaux et avant la découverte des charniers, avait mis au jour, en suivant la trace des disparus, quelques dizaines de tombes secrètes. Comme il est peu probable aussi que le makhzen, dans un accès de générosité et de compassion, ait voulu mettre fin à la douleur des familles des disparus, il ne reste plus qu’une hypothèse plausible : cela sert un but précis et des intérêts bien calculés.
Il y a quelques semaines, le juge Patrick Ramaël, qui instruit en France le dossier de Ben Barka, a effectué un voyage au Maroc pour recueillir les témoignages de deux généraux marocains, l’un à la retraite et l’autre en préretraite. Il semblerait que ces deux responsables aient des choses à dire sur la mystérieuse disparition du leader marocain en 1965. Il semblerait aussi que le juge français ait été aiguillonné et orienté dans ses recherches par Driss Basri, Grand vizir déchu et «exilé» à Paris qui ne rate aucune occasion pour mettre dans l’embarras les nouveaux hommes au pouvoir. Ce coup bas de Basri a été très mal apprécié au Maroc, où on a l’habitude de ménager les militaires. Du coup le juge français est retourné bredouille, son collègue marocain lui ayant dit que les adresses des deux généraux étaient inconnues! C’est peut-être la raison pour laquelle l’Etat marocain a sorti les cadavres du placard: pour renvoyer la balle à Basri, vu que les émeutes des années 80 et 90 ont eu lieu alors qu’il était le grand patron du ministère de l’intérieur. L’ex-grand vizir, voyant venir ses détracteurs, qui répandent déjà dans l’opinion publique la perspective de le traduire devant la justice (à travers la presse officielle et semi-officielle), répond effrontément qu’il n’est pas du tout responsable des massacres et que ce sont les militaires qui à chaque fois intervenaient pour tirer, sur ordre exprès du roi Hassan II. Il est, à cet égard, très amusant de lire (malgré le tragique de la situation) une certaine presse qui se fend en critiques contre les pratiques du régime dans les années 80, fustigeant la répression aveugle, usant d’un vocabulaire qu’on n’avait l’habitude de rencontrer que dans la presse de gauche (ou d’extrême gauche), tout en concentrant son venin sur Basri. Mais c’est si pathétique et si peu convaincant à nos yeux, car c’est cette même presse qui, en d’autres circonstances, demeurait aveugle et muette les excès actuels de l’autorité et allait jusqu’à les légitimer. De plus, certains parmi ceux qui jettent la pierre aujourd’hui à Basri, étaient hier ses protégés, ses sous-fifres ou ses laudateurs. On aurait tellement aimé qu’ils tiennent ce discours dans les années 80. Bref, cette guéguerre entre anciens et nouveaux serviteurs du makhzen tourne au vaudeville. Tout ces gens sont en train de nous jouer une comédie de mauvais goût. Et ils voudraient qu’on assiste au spectacle et qu’on les applaudisse !
Les organisations des droits de l’Homme voient bien dans les attaques contre Driss Basri la volonté d’en faire un «bouc émissaire». Or tout le monde sait que cela n’aboutira à rien, puisque l’ancien ministre ne sera pas jugé. Le juger reviendrait pour le makhzen à faire son propre procès, puisque Basri est, parmi ses nombreuses créatures, l’une des plus réussies et des plus accomplies. On veut vraiment faire de Basri un bouc émissaire, mais dans le sens biblique de l’expression: le charger de tous les mots et l’exiler comme un pestiféré loin de la cité. Il aurait fallu pour cela qu’il se tienne tranquille et qu’il ait bon dos. Mais il est loin de se résoudre à cela.
On aurait aimé, plutôt que de supporter ces vaines querelles de mégères, assister à un véritable débat national sur le passé. Mais l’Etat marocain a préféré emprunter une autre voie : récupérer d’anciens prisonniers politiques et les gagner à sa cause consensuelle (l’IER est présidée par un ancien prisonnier politique et plusieurs de ses membres le sont). En faisant cela, il a usé et abusé du label «ancien prisonnier politique» jusqu’à le vider de tout son sens. Comme il a fait autrefois avec les «résistants» en distribuant les privilèges à ceux qui se rangeaient à sa vision. Encore une fois on a oublié de parler aux véritables concernés: les citoyens. Tout le monde parle en leur nom, mais personne ne daigne les écouter. Il est vrai que l’IER, avec toutes les bonnes intentions du monde, ne pouvait aller au-delà de la mission qui lui était assignée. Mais ses conclusions, version édulcorée de la volonté des citoyens, n’aboutiront certainement à rien si les coupables (qu’ils ont recensés dans leurs archives) restent impunis. Car l’impunité est l’ennemi juré de la justice.
Les optimistes disent que l’IER est une expérience unique et courageuse dans le monde arabe, qu’elle est la preuve que le Maroc s’engage véritablement sur la voie de la démocratie. Mais ceux qui connaissent bien le Maroc, ceux qui ne croient pas aux contes de fées et ceux qui attendent toujours des nouvelles de leurs proches disparus, tous ceux-là, ils ont beau scruter l’horizon dans tous les sens, ils ne voient rien venir.

Hicham Raji


Site de L’Instance équité et réconciliation : www.ier.ma
«Les charniers de la caserne « AchChouhada» : Des tests ADN pratiqués sur 81 dépouilles et création d’un nouveau cimetière », par N.A., L’Opinion, 14 décembre 2005. Site : www.lopinion.ma
«Faut-il juger Driss Basri?», par Omar Dahbi, Aujourd’hui le Maroc, 16 décembre 2005.
«La main de Basri», par Abdallah Chenkou, Aujourd’hui le Maroc, 16 décembre 2005. Site : www.aujourdhui.ma
«Juin 1981 : le pain de la colère», par Rachid Abbar, Aujourd’hui le Maroc, 16 décembre 2005.
«Des charniers à Casablanca», par Karim Boukhari et Mehdi Sekkouri Alaoui, Telquel, n° 204, du 17 au 23 décembre 2005, p. 32-35. Site : www.telquel-online.com
«Silence, on exhume», par Fedoua Tounassi et Hicham HoudaÏfa, le Journal hebdomadaire, n° 235, du 17 au 23 décembre 2005, p. 32-33. Site : www.lejournal-hebdo.com
«L’histoire finit toujours par nous rattraper», par Khalid Jamaï, le Journal hebdomadaire, n° 236, du 24 au 30 décembre 2005, p. 37. Site : www.lejournal-hebdo.com