Quand le makhzen loue les services de Thales | Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
Quand le makhzen loue les services de Thales | Hicham Raji
Dans les pays du Sud, on est bien loin des considérations d’ordre éthique ou des réflexions pour la redéfinition des libertés menées à la lumière des nouvelles exigences de sécurité ou pour l’adaptation aux aléas des nouvelles technologies. Des débats de cette nature sont un luxe pour les populations du Sud. Sans justice indépendante, avec des assemblées législatives qui ne font que de la figuration, on est à la veille du lancement de vastes campagnes de fichage des citoyens. Il faut dire que ces projets, vivement encouragés par l’Occident, sont perçus comme des opportunités par les multinationales spécialisées dans les systèmes électroniques. Avec des sociétés comme Thales ou Sagem, la France détient 50% du marché mondial. Thales a d’ailleurs passé en 2003 un marché avec la Chine qui consiste à fournir la technologie pour établir les cartes d’identité à puces qui incluent les empreintes génétiques. Ce sont là un milliard de Chinois de plus de 16 ans (sur 1,3 milliard que compte le pays) qui seront fichés, soit 20% de la population mondiale. Bien que l’intention affichée par le gouvernement chinois soit de contrôler, à travers ce fichage, l’exode des populations, on soupçonne que de terribles dangers planent sur les dissidents et les contestataires dans ce pays. L’Occident est trop soucieux de la perspective faire de bonnes affaires avec la Chine, de conquérir son immense marché ou de contenir son invasion commerciale pour se préoccuper du sort de ses citoyens.
Au Maroc, nous pensions être déjà bien surveillés, trop bien même. Apparemment on ne l’était pas assez, aux yeux de nos anges gardiens, ou de nos cerbères, selon les points de vue. Le makhzen a élaboré et perfectionné depuis longtemps des techniques de contrôle et de surveillance basés sur la proximité et en recourant à des moyens humains et à une hiérarchisation excessive des processus de décision. Une sorte de Big Brother à la marocaine, une spécialité locale dont le secret est jalousement gardé et qu’on ne sert qu’aux autochtones. Je parle de ce mastodonte que constitue au Maroc le ministère de l’intérieur, avec ses nombreux services centraux et leurs ramifications qui aboutissent à des personnages aussi superflus en apparence que les moquaddems ou les chioukhs, espèce d’agents de l’administration de proximité, situés au plus bas de l’échelle, opérant au niveau des quartiers et des communes rurales, véritables mémoires vivantes constamment mises à jour des faits et gestes des citoyens, de leurs comportements et de leurs écarts de conduite.
Ces personnages pittoresques qui nous paraissent parfois anodins et inoffensifs constituent en fait l’œil implacable du Big Brother marocain. La bureaucratie du makhzen, l’une des plus complexes et des plus tortueuse du monde, réclame de nombreux documents pour l’obtention du moindre service. Les citoyens, qui sont obligés de recourir chaque jour aux moqaddems pour obtenir les nombreux papiers administratifs que la bureaucratie du makhzen réclame, sont étonnés par l’étalage d’informations qu’ils leur débitent sur eux. Ils savent tout de nous, grâce à leur réseau d’informations de quartier: le lieu de résidence, l’état civil, les voisins, les fréquentations, les vices et les écarts, les idées et les penchants, etc. Malgré tout ce qu’ils savent, ils subordonnent toujours la délivrance du document demandé, même si on leur présente toutes les preuves matérielles qui justifient notre demande, à la nécessaire enquête qu’ils doivent mener sur les lieux. Bien sûr, c’est un moyen détourné pour encourager les citoyens à leur donner les 50 dirhams habituels pour hâter la procédure. Car il faut rappeler que ces sous-fonctionnaires sont très mal payés, justement pour que la population s’acquitte du complément de leur salaire. Ainsi, par ce moyen ingénieux, le makhzen fait assumer aux citoyens eux-mêmes la charge des agents qui les surveillent.
Bien sûr, le ministère de l’intérieur dispose d’autres moyens de contrôles, plus conventionnels, pourrait-on dire, comme les renseignements généraux ou les autres services dits de sécurité nationale relevant de l’intérieur ou de l’armée. Mais jamais un mariage ne fut autant réussi que celui entre les structures archaïques du makhzen et la conception jacobine de l’Etat héritée de la présence des Français au Maroc. Et cela fonctionnait bien jusque là. Plus maintenant, selon nos champions de la sécurité nationale. Le makhzen, comme chacun sait, n’a pas d’état d’âme et son souci majeur est la sécurité et pas du tout la liberté ou le respect des droits, termes qui n’appartiennent d’ailleurs pas à son lexique. Le système échappe à tout contrôle démocratique et transcende tous les pouvoirs : judiciaire, législatif et exécutif. Parler d’ailleurs de ces pouvoirs au Maroc, pouvoirs dont la garantie de l’indépendance constitue la base de tout fonctionnement démocratique, est une absurdité, car ces instances sont elles-mêmes contrôlées par le makhzen.
Le problème qui se pose à ce dernier depuis quelques temps est celui de gérer et de centraliser toutes les informations dont il dispose. En effet, c’est frustrant de disposer d’un flot continu d’informations qui arrivent de toutes part, mais de ne pas pouvoir les sauvegarder, les utiliser et les rentabiliser. Surtout que les citoyens sont de plus en plus difficilement contrôlables. Les moyens de communication modernes (Internet, téléphones portables, etc.), même contrôlés, génèrent un volume d’informations énorme. Sur un autre niveau, et toutes proportions gardées, c’est le même problème qui se pose aux Anglo-Saxons avec leur système Echelon d’écoute planétaire, système plus ambitieux qu’efficace. En tout cas, pour le makhzen, le souffle de la modernité (technologique) rend quelque peu caduques les méthodes traditionnelles de récolte de l’information. En tout cas, cela rend nécessaire à ses yeux une mise à niveau de ses services et une modernisation de ses méthodes.
Les cerveaux fertiles de nos sécuritaires envisagent de se doter de ce qui se fait de mieux actuellement en matière d’identification en lançant le projet d’une carte d’identité nationale biométrique, une carte à puce sécurisée avec lecture à distance. On entend par «lecture à distance» la capacité «d’interroger» les cartes à une distance allant de quelques centimètres à quelques mètres, donc la possibilité d’identification des citoyens à leur insu. Le contrat pour disposer d’une telle technologie a été signé par la DGSN (Direction générale de la sécurité nationale) avec Thales le 27 septembre 2005. En vertu de cet accord, la multinationale française fournit sur plusieurs années le système pour produire et personnaliser les cartes d’identité pour 20 millions de Marocains. Auparavant, le Maroc avait signé un autre accord avec la firme américaine Cogent Systems pour la fourniture de la technologie pour gérer les empreintes digitales.
L’annonce d’un tel projet a été saluée avec enthousiasme par la presse officielle et ses satellites. Elle est perçue comme une avancée sur la voie de la modernité et comme la promesse d’une garantie supplémentaire de la sécurité des citoyens. Il faut dire que les sentiments d’insécurité et de peur des menaces terroristes ont été fortement répandues et entretenus dans la population, au moins depuis le 16 mai 2003. Aucun débat n’a été suscité sur les visées d’un tel projet. Seul le Journal hebdomadaire et l’ONG Transparency Maroc ont fait état de leur inquiétude quant à ce marché, parce que Thales est mêlée en France à un scandale de corruption et aussi parce cette entreprise de fichage risque de mettre à la disposition du makhzen des moyens accrus de surveillance des citoyens en l’absence de tout contrôle judiciaire ou législatif. En général, les Marocains ne sont pas excessivement offusqués par ce nouveau gadget de la DGSN parce qu’ils ont l’habitude du fichage depuis le milieu des années 70, date à laquelle fut rendue obligatoire la Carte d’identité nationale plastifiée renfermant déjà des données d’état civil, la photo et la pose des empreintes digitales. Le changement semble imperceptible car il est surtout de qualité: système d’empreintes digitales plus fiable, carte sécurisée et consultable à distance, fichier plus fourni en données et mieux géré, etc. Avec la capacité de récolte de données provenant de plusieurs sources, la possibilité de les croiser avec des informations provenant d’autres fichiers, le système pourra disposer, en toute liberté, d’une quantité énorme d’informations sur les citoyens.
Livrons-nous pour finir un petit exercice de science-fiction. Imaginons qu’un pays comme l’Iran, qui applique la charia selon les Ayatollahs, puisse disposer des technologies modernes de fichage de la population, avec des listes d’informations fournies par les citoyens ou glanées dans leur entourage, des listes aussi étendues que pourraient le désirer les gardiens de la foi et des bonnes mœurs, incluant la race, les goûts, les habitudes de consommation, les idées politiques, les penchants sexuels, etc. Ces gardiens pourraient se débarrasser ainsi de tous les individus jugés indésirables: opposants politiques, mauvais musulmans, homosexuels, drogués, malades du sida, etc. Quand les Nazis commençaient à obliger les juifs à porter les croix de David sur leurs vêtements, il ne fut pas immédiat que ce moyen d’identification raciste servait en fait le dessein de leur extermination future. Hicham Raji
(12/11/2005)
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